Le fait religieux en Sciences économiques et sociales : des perspectives ouvertes par la réforme des lycées
Laure Nison, enseignante en Sciences économiques et sociales, nous présente une analyse des nouveaux programmes de sciences économiques et sociales.
Dans le cadre de la Réforme des lycées et de sa mise en œuvre[1], les Sciences Economiques et Sociales, comme discipline du secondaire, ont été de nouveau sujettes à débat. Avant toute réflexion sur les perspectives de cette réforme pour les SES, offerte par les préambules des nouveaux programmes des classes de seconde, de première et de terminale[2], rappelons les grandes étapes caractéristiques de sa mutation :

1ère phase : les SES ont vu le jour lors du Vème plan de développement économique et social établi pour les années 1966 à 1970[3]. L’idée est alors de dispenser aux jeunes générations une initiation aux faits économiques et sociaux. Le travail repose sur la présentation d’un vocabulaire spécifique aux différentes disciplines (sociologie et économie notamment) et à quelques mécanismes représentatifs du fonctionnement social et économique des sociétés contemporaines (étude de la production, de la répartition des revenus, du rôle de l’Etat ou encore de la famille dans son rôle de socialisation). La démarche se veut alors descriptive et pour donner du sens au vocabulaire, l’enseignant fait appel aux disciplines comme l’histoire, la démographie ou la géographie.

2ème phase : la génération des années 1970 va introduire la méthode inductive qui va promouvoir le travail sur documents prenant le plus souvent la forme de dossiers de presse. De « présentation du vocabulaire et mécanismes de base », la discipline évolue à « donner aux élèves les outils leur permettant de lire intelligemment, donc de comprendre et de critiquer, les pages économiques et sociales du Monde ». Le problème pour l’élève n’est plus de trouver l’information mais de la décrypter : à partir d’exemples tirés de l’actualité, l’élève doit sélectionner les informations, puis les hiérarchiser afin de les soumettre à la critique. Cette phase va ainsi ancrer la méthodologie des SES dans son histoire et ne quittera plus les préambules des programmes.

3ème phase : les SES vont être en quelque sorte parrainées dans les années 1980 par l’Ecole de la Régulation (représentée par Michel Aglietta et Robert Boyer) en économie et l’Ecole de sociologie française (représentée par Pierre Bourdieu) pour la sociologie. Elles vont toutes deux contribuer à faire des SES une discipline du discernement. Les programmes ne partent plus de notions mais de questions sujettes à débat, qui n’appellent pas de réponses simples et immédiates. Le programme s’ouvre aux grandes problématiques du monde contemporain : par exemple, l’inflation est-elle un mécanisme purement monétaire ?, comment concilier croissance et développement ?, ou encore, l’école permet-elle de réduire les inégalités ?

4ème phase : les années 1990 seront le temps de la dialectique. Pour les intellectuels, politiques ou non, la discipline va tour à tour être considérée comme inutile car redondante avec d’autres disciplines comme l’histoire-géographique, inutile car inappropriée aux savoirs et savoir-faire attendus dans les écoles préparatoires ou à l’université, mais utile car essentielle pour acquérir un regard critique sur le monde contemporain et développer l’autonomie des jeunes générations, utile car complémentaire à d’autres matières (français, mathématique, philosophie ou histoire) faisant alors des SES la matière pilier de la filière économique et sociale.

Ces quatre phases révèlent le caractèrerécent de la discipline au regard des mathématiques, du français ou même de l’histoire-géographie. Elle est surtout très contemporaine, ce qui peut expliquer les débats sur sa place dans l’enseignement secondaire. Cependant, lors du “Colloque du 17 novembre 2007 : La série ES et les SES dans le lycée du XXIème siècle”[4], l’importance de cette discipline a été affirmée. Roger Establet, sociologue et spécialiste de l’éducation, présent au colloque, a tenu les propos suivants : la série ES et les SES correspondent bien à une demande sociale en provenance des lycéens. Et la suite de cette table ronde montrera que cette demande se fonde sur de réels débouchés et des taux de réussite très satisfaisants dans l’enseignement supérieur. En accord avec l’APSES, les Inspecteurs Pédagogiques Régionaux (IPR)et les enseignants de la discipline, le président de l’université Paris Dauphine, Laurent Batsch, a rappelé l’intérêt de la pluridisciplinarité des SES. Pour lui, former un jeune ne doit pas passer exclusivement par la technicité, c’est-à-dire la spécialisation de ses connaissances ; mais doit surtout l’amener, de par son ouverture culturelle et son sens critique, à construire un savoir polyvalent essentiel à son insertion professionnelle. Or, ce savoir est obtenu par le croisement de plusieurs disciplines.

Soulignons également les liens étroits de la discipline avec la société contemporaine. Le contenu de cette discipline est en perpétuelle construction : concepts, mécanismes et notions sont à revoir au fur et à mesure des grands débats et avancées de nos sociétés contemporaines. Mais ce sont surtout les exemples qui doivent évoluer. Ils doivent en effet permettre à l’enseignant de sensibiliser les jeunes sur les sujets d’actualité, avant de leur faire comprendre les mécanismes économiques, sociologiques et politiques essentiels pour comprendre les débats contemporains.

C’est à la lumière des faits, tous les faits, que le jeune pourra, à partir d’une démarche rigoureuse, donner du sens au monde qui l’entoure : faits historiques, faits politiques, faits économiques, faits culturels mais également faits religieux. Ces derniers apparaissent aujourd’hui comme une évidence. D’une part, parce que le religieux fait partie intégrante de notre culture, il doit alors être connu et compris pour éviter toutes prénotions et garantir le caractère objectif de la discipline. D’autre part, en tant qu’élément de notre culture, il est inséparable de notre histoire. Comment aborder la question de la sécularisation des sociétés industrielles sans faire référence aux lois anticléricales ? Comment aborder la question de l’égalité des chances sans expliquer le pourquoi de la laïcité française ? Comment aborder la question de la mondialisation des économies, du développement ou des inégalités de développement sans croiser le chemin des faits religieux ? Et à ceux qui répondent « cela relève de l’histoire-géographie et non des SES », je leur dirais que leur réponse ne remet pas en cause les SES et l’introduction du fait religieux en SES, mais remet en cause la réflexion pluridisciplinaire en général. Or, il ne semble pas, bien au contraire, que les réformes aillent dans ce sens. Philippe Deubel, IA-IPR de SES de l’académie de Lille, précise d’ailleurs que cette discipline n’est pas « un appendice de l’histoire ». Si les concepts d’économie et de sociologie doivent être situés dans l’histoire (ce que font les enseignants d’histoire-géographie), notre spécificité est tout autre : nous maîtrisons les concepts et sommes capables de comprendre les problématiques actuelles et de réfléchir sur les enjeux des différents acteurs individuels et collectifs. La compréhension du monde contemporain est complexe à appréhender et prendre en compte les points de vue de chacun à travers des mécanismes rigoureux est essentiel. L’histoire est pour notre discipline un fait parmi d’autres[5]. La composante religieuse en est un autre. Elle est ô combien à l’œuvre dans les principales questions et les grands défis économiques et sociaux d’aujourd’hui. C’est d’abord en tant que telle, dans sa prégnance actuelle et prévisible que nous avons à la prendre en compte en SES, et non, seulement à titre d’éclairage historique, ce qu’elle est bien sûr aussi.

Ainsi, nous tenterons, au fil des articles publiés via le site Enseignement et Religions, d’éclairer les enseignants de la discipline sur les enjeux pédagogiques et didactiques de la connaissance des faits religieux par les élèves. Cela suppose au préalable une analyse nouvelle des préambules et des programmes des classes de seconde, première et terminale ES. L’idée est, dans une démarche fortement inductive, suggérée par les nouveaux préambules, de révéler le religieux là où il est le plus pertinent au regard de l’objet d’analyse de l’économiste, du sociologue et du politologue. D’une première sensibilisation en classe de seconde, il devient élément de compréhension dès la classe de première, puis objet d’analyse des principales questions et grands défis économiques et sociauxdu monde contemporain. Enfin, des exemples de séances et séquences de cours seront l’occasion de donner des modèles et outils aux enseignants soucieux de se former à l’enseignement du fait religieux, dans la perspective du lycée du XXIème siècle.

Laure Nison
enseignante en Sciences économiques et sociales
02/01/2012

[1]Luc Chatel, Ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et de la vie associative depuis 2010 a reçu le rapport des inspections générales sur la mise en œuvre de la réforme des lycées d'enseignement général et technologiquele mardi 15 mars2010. Il a été réalisé par l'inspection générale de l'éducation nationale (IGEN) et l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche (IGAENR). Cette mission conjointe s'inscrit dans le programme annuel de travail des inspections générales fixée par le ministre pour l'année 2010-2011.A consulter sur www.education.gouv.fr (le dossier de la Réforme des Lycées et le rapport sur sa mise en œuvre datée de février 2011).
[2]Dans le cadre de la réforme des lycées. Voir BO spécial n°4 du 29 avril 2010 (pour le programme de seconde) BO spécial n°9 du 30 septembre 2010 (pour le programme de première)et BO spécial n°8 du 13 octobre 2011.
[3]Vème plan 1966-1970 de développement économique et social, réalisé par le Commissariat Général du Plan d’Equipement et de la Productivité.
[4]Ce colloque a eu lieu à Paris le 17 novembre 2007, université Paris Dauphine. Parmi les intervenants : Laurent Batsch (Président de l’Université Paris Dauphine), Bruno Magliulo (IPR de SES), Dominique Thiébaut (Doyen de la faculté de Sciences Economiques et de Gestion de Paris 12), Michel Lallement (sociologue), Roger Establet (sociologue) ou Pascal Combemal (enseignant de SES en classe préparatoire). Ce colloque a été impulsé par l’APSES (Association des professeurs de SES).
[5]Lors d’une réunion des enseignants de SES datée du 2 juin 2010, dans le cadre de la réforme du lycée, Philippe Deubel, agrégé en sciences sociales, IA-IPR en sciences économiques et sociales et Directeur de la pédagogie de l’académie de Lille, a précisé l’enjeu des SES et la démarche de l’enseignant à partir d’une réflexion sur la classe de seconde (enseignement d’exploration).
 
 
Créé le 14/12/2011
Modifié le 20/02/2014