L'option histoire des arts et l'approche th?matique religieuse
L'éducation nationale et la place de l'histoire de l'art.
Conférence de Philippe Joutard dans le cadre de l'Université d'été de Villeuneuve-lès-Avignon en août 2001.

L'histoire des arts est un très bel exemple qui contredit totalement l'image habituelle qu'on a de l'Éducation nationale, à savoir un mastodonte incapable d'évoluer. Car votre présence ici est bien la preuve de l'évolution. Je suis heureux de saluer les anciens, mais aussi de voir beaucoup de figures nouvelles, il y a un véritable renouvellement de générations. Et c'est, dans cette salle, un bel exemple des diverses générations enseignantes.

1 - UNE RÉUSSITE ET UNE INSPIRATION
Pourquoi l'histoire des arts est-elle une réussite et inspire-t-elle actuellement d'autres opérations dans la totalité du système éducatif ?

D'abord, parce qu'elle a fait la preuve qu'un travail entre professeurs de diverses disciplines était possible sur la longue durée et institutionnellement. Que des collègues s'associent pour faire, par exemple, des projets d'action éducative, cela existe dans notre système depuis au moins une trentaine ou une quarantaine d'années, mais cela restait le fait de quelques bénévoles et sur une courte durée. Ce qui fart évidemment le prix de l'opération histoire des arts, c'est à la fois la longueur de l'opération et le fait que ce soit au cœur de l'institution même. Nous le savons bien, notre système éducatif est très fort pour les expérimentations pédagogiques. On expérimente, et on part d'une expérimentation à une autre expérimentation. Là, on n'a pas simplement expérimenté, on a créé une option, un enseignement de spécialité avec ce qui est en France le couronnement absolu, une épreuve au baccalauréat. Ce travail entre les professeurs de diverses disciplines n'est pas simplement une entreprise pédagogique, mais elle va au cœur de la culture et des connaissances. C'est-à-dire que ce n'est pas simplement pour permettre aux élèves de mieux comprendre tel ou tel phénomène, mais pour comprendre des phénomènes que par une seule approche disciplinaire on ne peut pas comprendre. Évidemment les objets artistiques, par définition polysémiques, par définition à plusieurs niveaux, ne peuvent pas du tout être appréhendés par un seul regard, mais toujours par la présence de regards croisés, Et je ne vous cache pas que dans les propositions, concernant l'itinéraire de découverte du collège, c'est exactement la même inspiration que l'histoire des arts.

2 - UNE LOGIQUE DE PROJET
Le deuxième point qui fait la valeur de votre travail sur une petite dizaine d'années, c'est la logique de projet. Là encore, en particulier dans l'enseignement professionnel et l'enseignement technique, cette logique de projet n'est pas nouvelle, mais dans l'enseignement général, je crois que c'est la première fuis que de façon systématique il y a eu l'expérimentation de cette logique de projet, Soyons honnête, avec d'autres options artistiques. De ce point de vue-là, les enseignements artistiques sauvent mis en dernier plan se sont montrés collectivement précurseurs, Cette logique de projet, qui fait largement appel à l'autonomie des élèves, c'est précisément ce que demande notre société actuelle. Quand vous interrogez des hommes ou des femmes de la société civile, qu'attend-on du futur lycéen, c'est bien d'avoir cette capacité de concevoir ensemble et collectivement un projet. Et c'est la raison pour laquelle on a développé au lycée les Travaux Personnels Encadrés. Je vous rappelle que les TPE sont issus eux-mêmes d'une opération qu'on appelait les TIPE dans les classes préparatoires scientifiques où les conseils d'administration de bon nombre d'écoles d'ingénieur avaient expliqué que les élèves qui entraient dans ces écoles étaient d'excellents répétiteurs, d'excellents concepteurs individuels, mais en aucune façon des créatifs et en aucune façon des gens capables de créer ensemble. Donc, le deuxième point, c'est cette logique de projet.

3 - UN LIEU D'INNOVATION
Tout à fait normalement, l'histoire des arts est un lieu d'innovation et d'évolution de notre système. Des pratiques comme le journal de bord, par exemple, sont des pratiques amenées à se développer, à faire tache d'huile. Et là encore, je suis frappé de voir à quel point un certain nombre de choses qui vous paraissent naturelles, petit â petit, avec beaucoup de difficultés et de pesanteurs, sont en train de faire leur chemin. Et je pense que si la proposition de faire des itinéraires de découverte chez les collégiens a été bien perçue, y compris par !e principal syndicat, c'est parce que, sur le terrain, des opérations comme les vôtres avaient montré que ce n'était pas du tout utopique, que cela pouvait être à la fois innovateur et rigoureux. Ce qui me frappe toujours dans ces opérations, c'est le lien entre l'imagination, l'innovation et la rigueur.
 
4 - UNE CULTURE
Le quatrième point, sur lequel je voudrais insister, la culture que vous donnez à vos élèves est une culture qui permet de répondre en profondeur à leurs attentes et, je n'hésite pas à le dire, à l'attente de notre société. Et cela sur plusieurs points. D'abord, sur le rapport entre le local, l'enracinement, et l'ouverture sur l'universel. Vous savez que c'est un des vrais problèmes que nos sociétés ont à régler face à ce sujet à la mode qu'on appelle la mondialisation, l'apparente uniformisation. Il y a la tentation normale du repli dans le localisme, dans le régionalisme. Et il y a deux sortes de monstres qui se font face, le monstre du tout Coca-Cola et le monstre du folklorique au sens le plus négatif du terme. Or, l'intérêt de l'histoire des arts et des productions artistiques, je crois que nous l'avons bien vu tout au long de ces journées, c'est à ta fois qu'il y a des styles régionaux, une implantation et un enracinement régional, mais en même temps, ces expressions artistiques sont les lieux des influences culturelles, les lieux des métissages, des parcours, des itinéraires. C'est-à-dire qu'à travers un enracinement régional souvent très fort, il y a de grands problèmes, de grandes questions universelles, qui font que même quand on n'est pas breton ou provençal, lorsqu'on arrive devant une œuvre d'art, on est capable de la comprendre. C'est à la fois un langage universel et un langage spécifique. Cela nous permet de répondre à une des questions fondamentales d'éducation civique de notre temps. Cela permet aussi de bien voir le rapport souvent difficile à établir entre imagination, création et rigueur technique, entre rationalité et symbolique. Il y a cette dimension qui relève d'une explication, carrément scientifique - il s'agit d'un ensemble de disciplines académiques — et en même temps on sait que l'explication, la mise en contexte, les grilles de lecture n'épuisent en aucune façon ce que nous voyons, ce que nous entendons. Il y a un dépassement. Et tout au long de notre rencontre, nous avons bien perçu ce double mouvement : d'un côté, l'émotion, le choc affectif et, de l'autre, la distance, l'explication. Et il y a constamment un aller et retour entre les deux.

CONCLUSION
Il n'est donc pas surprenant que l'histoire des arts irrigue au meilleur sens du terme l'ensemble de notre système. Il se trouve que toute l'année, grâce aux missions que m'a confiées le ministre, je n'ai pas du tout été dans le domaine du lycée. J'étais d'une part dans le domaine de l'école primaire avec la fabrication de ses programmes et, d'autre part, dans les collèges. Or, je me suis aperçu que toute l'expérience acquise dans des opérations comme les vôtres pouvait être réinvestie. Pour l'école primaire d'abord, dans l'affirmation claire qu'on ne peut pas séparer les méthodes, l'apprentissage de la langue, de la culture. Or, vous le savez, il y a encore une tendance trop forte qui est de dire : commençons par apprendre à lire et à écrire, et puis le reste viendra. Eh bien non. Nos collègues du primaire nous l'ont bien dit, les méthodes d'apprentissage purement pour l'apprentissage ont échoué. Et nous le savons très bien en 6è. De n'est pas en refaisant perpétuellement les exercices que l'on arrive à rattraper des gamins qui ont perdu pied. C'est très souvent par ce qu'on appelle la pédagogie du détour, très souvent précisément par l'activité artistique entre autres, que certains gamins complètement perdus retrouvent confiance en eux et sont sauvés. Les collègues des zones d'éducation prioritaire comme les collègues de lycées professionnels le savent bien.

Vous me permettrez de vous suggérer de lire, non pas tous les programmes qui sont maintenant en consultation sur le site Eduscol, mais au moins l'introduction, et vous verrez très clairement cette volonté de culture, dans laquelle évidemment la dimension artistique est très importante. Et derrière la dimension artistique, la dimension aussi des textes fondateurs. Dans le colloque, on se plaignait que les textes fondateurs ne soient pas assez présents. Au niveau du collège, j'en ai dit suffisamment avec l'itinéraire de découverte, Je n'insisterai pas plus. Mais je voudrais insister peut-être sur un dernier point. C'est la nécessité de ce lien dont je parlais tout à l'heure entre le régional et l'international, sans oublier bien entendu la dimension nationale. Vous le savez bien, vas lycées, par l'intermédiaire du patrimoine, jouent très souvent un grand rôle dans la mise en valeur du patrimoine régional, et c'est pour cela que vous êtes souvent très appréciés. Certains de vos proviseurs sont très contents de vous avoir parce que cela leur permet d'avoir des liens avec les autorités territoriales. D'un autre côté, vous avez des contacts, beaucoup d'entre vous organisent des voyages en Italie, en Belgique ou en Hollande, en Allemagne. C'est-à-dire que, de l'autre côté, vous avez cette dimension internationale. Or, notre système a cette double exigence de tenir compte du régional, mais aussi, à quelques mois de l'euro, de s'ouvrir, sans du tout céder à je ne sais quel démon. Et là encore, cette notion d'ouverture internationale, je peux vous assurer qu'elle est bien dans l'esprit du temps.
 
De ce point de vue, le sujet choisi cette année, « Intelligence de l'art et culture religieuse », est exemplaire, indépendamment de son intérêt. Ce n’est pas un hasard si, préparant le colloque, l'école du Louvre s'est tournée vers vous quand on a cherché à dépasser le cadre universitaire et le cadre des spécialistes, et à voir comment l'on pouvait populariser au meilleur sens du terme cette notion de rapport entre art et culture religieuse. Immédiatement, il a été dit qu'il fallait absolument que ces laboratoires que constituent les sections d'histoire des arts soient étroitement associés à la réflexion.

Un mot sur cette question délicate de la culture religieuse à l'école. Je crois que le problème est maintenant réglé, non pas forcément au niveau de vos collègues, cela a été dit à plusieurs reprises. Il suffit de prendre l'exemple du musée d'art sacré du Gard. Dans un département où la franc-maçonnerie a été très forte, où les tensions religieuses étaient également très fortes, qu'un conseil général, qui a une vieille tradition républicaine — il suffit d'ailleurs de voir à Villeneuve-lès-Avignon la toponymie des lieux — ait encouragé, financé une opération comme le musée d'art sacré montre qu'au niveau des notables, des divers types de cadres, cela ne fait plus problème. Évidemment, il y a quelques difficultés parfois au niveau des collègues. Mais il faut simplement leur expliquer qu'ils n'ont pas le choix et qu'en particulier; pour comprendre le monde actuel et pas seulement le monde passé, on ne peut faire l'économie du religieux.

D'ailleurs la plupart du temps pour le pire, soyons honnêtes. Vous n'avez qu'à voir le nombre de conflits aujourd'hui où, comme dans le passé, il y a le mélange de la culture, de la politique, de l'identité, Vous n'avez qu'à voir à quel point, chose moins connue, en Amérique du Sud, l'influence de l'Amérique du Nord n'est pas simplement: économique, elle set religieuse par la poussée très forte des pentecôtistes, y compris dans les populations indiennes, C'est donc dire qu'on n'a pas le choix. De toute façon maintenant, le terrain est parfaitement balisé. Et l'histoire des arts est justement le moyen d'aborder un sujet sans risque de procès d'intentions ou de dérapage dans un sens ou dans l'autre. L'acquisition d'une culture religieuse au sens laïc du terme, permet de comprendre non seulement le patrimoine, mais aussi le temps présent. Si un certain nombre d'entre nous depuis des années luttent en faveur d'une prise en compte beaucoup plus grande des cultures religieuses, ce n'est pas simplement pour des raisons de patrimoine, c'est parce que la dimension de l'imaginaire et du symbolique est au moins aussi forte dans notre société qu'avant, maïs on fait comme si elle n'existait pas, Or, nos élèves sont eux-mêmes sans le savoir pétris de symbolique qui s'ignore, Les phénomènes religieux, réservoir du symbolique par excellence, sont un magnifique exemple pour montrer cet aspect. C'est aussi cela qui est en jeu.

Philippe Joutard
Créé le 05/12/2011
Modifié le 05/12/2011