Intelligence de l'art, culture religieuse et enseignement
Donner aux élèves une connaissance des faits religieux  représente une des formes d'initiation à l'univers symbolique, aide à comprendre la complexité du monde. Toutefois cette démarche suscite encore des réserves et des inquiétudes. Le passage par l'art, en s'appuyant sur le patrimoine, permet d'apaiser bien des craintes : il offre la distance nécessaire, il lève toutes les ambiguïtés tout en soulevant plusieurs interrogations : existe-t-il des expressions artistiques privilégiées pour effectuer ce passage ? Comment rendre compte de la diversité des phénomènes religieux ? Comment traiter de la place de la religion dans le monde actuel ?
Ce texte est extrait d'un n° hors série du Monde de la Bible intitulé Art & culture religieuse aujourd'hui et qui diffuse les actes du colloque organisé par l'Ecole du Louvre en avril 2002 sous le patronage du ministère de l'éducation nationale et du ministère de la culture et de la communication

" L'idée de donner aux élèves une connaissance des faits religieux sans mettre en cause la laïcité est aujourd'hui largement admise ; nous sommes de plus en plus nombreux à croire en la nécessité de donner aux élèves la culture religieuse leur permettant tout à la fois de comprendre le patrimoine qui les entoure et le monde dans lequel ils vivent. J'y ajouterai deux autres intérêts qui dépassent largement le sujet même de la culture religieuse : celle-ci étant une des formes d'initiation à l'univers symbolique, elle aide à comprendre la complexité du monde, et contribue donc à l'amélioration de notre enseignement. Mais sa mise en application suscite encore des réserves et des inquiétudes. Le passage de l'art, en s'appuyant sur le patrimoine, permet d'apaiser bien des craintes : il offre la distance nécessaire, il lève toutes les ambiguïtés. Mais il soulève plusieurs interrogations : existe-t-il des expressions artistiques privilégiées pour effectuer ce passage ? Comment rendre compte de la diversité des phénomènes religieux ? Comment traiter de la place de la religion dans le monde actuel ?

Réunifier un savoir encore trop éclaté
Cette culture religieuse doit être acquise dans une démarche laïque, c'est-à-dire tout à la fois respectueuse des croyances, des incroyances, des recherches spirituelles des uns et des autres, prenant à la fois de la distance vis-à-vis de chacun, mais attentive à la richesse et au mystère qu'il représente. Culture religieuse qui est donc plurielle, présentant les diverses religions dans leurs principaux courants et aussi leur contestation, l'agnosticisme et l'athéisme.

Culture religieuse plurielle dans un autre sens : il faut étudier les théologies et les orientations définies par les autorités religieuses, sans oublier ce qui se passe réellement dans le comportement de simples fidèles ; Danièle Hervieu-Léger, à propos de nos contemporains, parle de " bricolage " : on bricole sa religion, ses croyances. Le phénomène s'est certainement accentué, mais je ne le crois pas entièrement nouveau, les générations précédentes bricolaient aussi, mais on s'en rendait moins compte…
Culture religieuse, enfin, qui ne s'acquiert pas par un seul regard, mais par des regards croisés, celui du professeur d'histoire bien sûr, mais aussi celui du professeur de lettres, de philosophie, de langues, d'arts plastiques et de musique. C'est aussi l'un des intérêts du sujet : obliger les enseignants à travailler ensemble, à réunifier un savoir beaucoup trop éclaté.
 
Ce n'est pas ici le lieu de faire l'historique de cette prise de conscience. Il suffit de voir le nombre de rencontres de divers niveaux consacrées à ce thème et le succès remporté par ce colloque. Le rapport confié à Régis Debray en apporte aussi un autre témoignage. Mais certaines réactions suscitées par ce rapport pourtant mesuré, alors que l'auteur ne peut pas être soupçonné de cléricalisme, en disent long sur les réticences, pour ne pas dire l'hostilité, d'une partie de l'opinion, même si elle est minoritaire.

Sur le terrain, pour des raisons pratiques plus que théoriques, on trouve aussi beaucoup d'inquiétudes. Rappelons rapidement les difficultés de cet enseignement. Premier problème : la complexité d'un sujet où les enseignants se sentent insuffisamment formés ; le problème n'est pas la formation théorique, universitaire - en histoire, l'étude des phénomènes religieux a été l'un des fronts pionniers de la recherche - mais la formation pratique : comment passer d'un savoir savant à un savoir scolaire ?

Plus encore, beaucoup redoutent les tensions que peut entraîner un tel sujet à une époque où la religion sert aussi à structurer et à nourrir les identités. Il suffit de rappeler la difficulté d'expliquer dans une classe multiculturelle tout ce qui Mohamed et l'islam doivent au judaïsme ou, moins explosif mais tout aussi dérangeant, expliquer que le terme d'Ancien Testament est profondément choquant pour un élève juif. Et que dire de ceux qui, comme Voltaire, ont contesté les religions établies.

La religion et l'art sont indissociables
Notre colloque fait le pari que l'un des approches privilégiées de cette culture religieuse est le passage par les œuvres artistiques. Je voudrais m'expliquer à mon tour sur les raisons de ce choix. Commençons par les plus visibles. Le passage par l'art, en s'appuyant sur le patrimoine, supprime toute ambiguïté : il s'agit bien de culture et non de catéchèse. Il y a aussi une prise de distance vis-à-vis de la passion religieuse, d'autant plus forte aujourd'hui qu'elle est un des ciments identitaires. Ajoutons que, pour des élèves, c'est concret et immédiatement perceptible : il est plus facile de parler de différences entre protestants et catholiques par la comparaison d'un grand temple et d'une église que par l'étude des théologies.

Mais le lien est plus profond, plus substantiel, d'origine. Faut-il rappeler cette évidence : les premières œuvres artistiques sont d'abord les expressions d'un sentiment religieux, d'un rapport au sacré. C'est un des thèmes favoris, nous le savons, d'André Malraux, il lui a même consacré un livre en 1957, " La métamorphose des dieux " mais dès les premières lignes des " Voix du silence " (1951), il le rappelle fortement : " Un crucifix roman n'était pas d'abord une sculpture,  la madone de Cimabue n'était pas d'abord un tableau, même la Pallas Athéné de Phidias n'était pas d'abord une statue ". Et, dans la Métamorphose des dieux, on trouve des formules très éclairantes nourries des travaux de grands historiens comme Emile Mâle : " Les saints gothiques relient moins l'homme à l'Eternel qu'à Jésus " ou " Le Dieu d'Assise succède au Buisson ardent et la confiance à la confiance à la prosternation "…

Quand j'écoute certains historiens de l'art uniquement attentifs aux formes, j'ai le sentiment qu'ils ont oublié cette vérité d'évidence, et à plus forte raison les jeunes qui entreprennent des études d'histoire de l'art sans en même temps d'intéresser à l'histoire des religions. Ils sont évidemment infidèles à l'enseignement de grands maîtres comme Emile Mâle ou Erwin Panofsky. S'il y a deux domaines qui sont intimement liés, c'est bien ceux de la religion et de l'art, y compris quand ce dernier prend dans l'Europe occidentale, à partir de la Renaissance, son indépendance.

Cette séparation, qui se fait progressivement, n'est-elle pas justement un témoignage très intéressant da la progressive sécularisation de notre monde, prélude à la notion de laïcité ? L'émergence même de la notion de musée, à partir du XVIIIème siècle, n'est-elle pas aussi liée à l'apparition d'une véritable religion de l'art, substitut aux religions révélées, dont  Malraux s'est voulu un des théologiens ? Plus largement, certaines œuvres artistiques qui se veulent quête spirituelle apportent aussi leur contribution à la connaissance des sensibilités : rappelons-nous le titre de l'essai Kandinsky, Du spirituel dans l'art (1910), mais l'on pourrait évoquer l'œuvre de bien d'autres peintres : Van Gogh ou Goya, par exemple.

Art et religion monothéiste en particulier ont encore un autre lien : le droit ou non à la représentation de Dieu et de son image, l'homme - la célèbre querelle des images et la tentation permanente de l'iconoclasme, qui nous le savons ne concerne pas seulement le judaïsme et l'islam, mais traverse aussi le christianisme.

A partir de cette affirmation de principe, tout commence : comment faire ? Y a-t-il des œuvres, des genres privilégiés ? Ce colloque va apporter pour la première fois des réponses précises, en particulier avec nos collègues de lycée enseignant l'option " histoire des arts " qui feront part de leur expérience. D'ores et déjà cependant, sans déflorer ce qui va être dit, on peut donner des réponses contradictoires, mais également vraies.

Suggestions et limites
Au niveau le plus élémentaire, j'y ai déjà fait allusion, la présentation et l'analyse rapide des œuvres d'architecture religieuse : une abbaye, une cathédrale, une mosquée, une synagogue… Ensuite, quelques grandes œuvres picturales, très célèbres ; ne cherchons pas l'originalité à tout prix : si ces œuvres sont célèbres, c'est pour de bonnes raisons, et elles ne perdent jamais leur pouvoir d'évocation et d'émotion.

Mais, à côté des œuvres fondamentales, après une première initiation, il est instructif de s'appuyer sur des expressions de ce que l'on appelle parfois les arts mineurs : nous en verrons des exemples au cours de ce colloque. Je songe aux exposés sur les reliques et reliquaires (pp. 90-93) ou sur l'objet religieux (pp. 111-115). Ils permettront notamment de répondre aux objections qui peuvent être opposées à l'utilisation de l'art pour une initiation à la culture religieuse.

Ne nous cachons pas cependant les limites. J'en vois trois principales, d'inégale importance.

Privilégier œuvres artistiques et patrimoine risque de donner un quasi-monopole à la religion dominante, le christianisme, et à l'intérieur du christianisme au catholicisme, d'autant plus que, depuis le concile de Trente, celui-ci accorde aux arts plastiques une place déterminante dans la pédagogie religieuse. Notre colloque montre la possibilité de contourner partiellement cette difficulté, en ne nous enfermant pas dans les seuls arts plastiques : l'architecture est un médiateur très efficace, la musique en est un autre, comme la calligraphie, le théâtre ou la poésie. Les moyens actuels de reproduction et de diffusion offrent aussi de bonnes possibilités d'accès à des œuvres éloignées, même si rien ne remplace le contact physique et réel.

Nous risquons aussi de sous-estimer les simples fidèles, et ce qu'on recouvre d'un terme discutable : la religion populaire. Pour éviter cet inconvénient, II est nécessaire d'élargir la notion d'œuvres artistiques en ne négligeant pas des formes parfois méprisées ; le meilleur exemple est l'ex-voto, mais il faut aussi envisager d'autres formes, par exemple les fresques que certains pèlerins au retour de La Mecque peignent ou font peindre sur les murs de leur maison. Des artistes comme Jérôme Bosch ou Bruegel l'Ancien, profondément nourris de traditions populaires, sont des médiateurs efficaces.

Le problème le plus délicat me paraît le suivant : les références artistiques les plus nombreuses se situent dans des périodes anciennes, antiques, médiévales ou au début des temps modernes. Par cette pédagogie, on donne le sentiment que la religion est un phénomène du passé, lié à des sociétés théocratiques et dont l'influence disparaît au fur et à mesure qu'une société entre dans la modernité. C'est déjà un des défauts de nos programmes, qui traitent essentiellement d'histoire religieuse pour les périodes les plus anciennes : après le XVIIe siècle et la fin des guerres de religion, on évoque très peu l'influence des faits religieux, même quand ils sont déterminants ; je songe par exemple à la fondation de l'Amérique anglo-saxonne et à son développement jusqu'à nos jours.
Dans la mesure où les thèmes religieux dans l'art contemporain sont secondaires, il est beaucoup plus difficile de s'appuyer sur les œuvres pour initier à une connaissance des faits religieux dans le monde contemporain. Mais l'entreprise n'est pas impossible : il y a les réalisations comme l'église du plateau d'Assy, celle de Ronchamp, la chapelle Matisse à Vence, les vitraux de Soulages à l'abbatiale de Conques. Notre séance consacrée à la création contemporaine donnera l'occasion de montrer ce lien
(pp. 126-137).

Il y a aussi les œuvres cinématographiques : on songe immédiatement à la Jeanne d'Arc de Dreyer ; mais un genre aussi important que le western peut-il se comprendre sans référence à la culture protestante américaine ? Le sujet principal du western, c'est l'homme réalisant le projet de Dieu sur terre. Le désert du Far West renvoie immédiatement au désert biblique où Dieu éduque l'homme. On pourrait multiplier les analyses dans cette direction (1).
C'est dire qu'aucune des difficultés n'est insurmontable. Au contraire, les défis à relever, faisant appel à l'imagination pédagogique, sont un facteur d'amélioration de notre enseignement. Raison supplémentaire pour persévérer...

Principales références bibliographiques
Dans le rapport que j'al remis au ministre de l'Education nationale, en septembre 1989, sur l'enseignement de l'histoire et de la géographie à l'école, la partie concernant l'histoire des religions a été publiée dans " Laïcité, le sens d'un Idéal ", Education et pédagogie, sept. 1990, pp. 80 - 87. On se reportera également aux publications suivantes: D. Hervieu-Léger (éd.), La religion au lycée, Le Cerf, 1990. " La culture religieuse à l'école ", Télérama, 22-28 déco 1990. J.-P, Willaime (éd.), Univers scolaires et religion, Actes du colloque de l'Ass. française de sociologie religieuse, Paris, 4-5 décembre 1989, Le Cerf, 1990. " Les religions au lycée, le loup dans la bergerie ", Panoramiques (revue éditée par la Ligue de l'enseignement). " Dieu à l'école ", Le Monde de l'Education, juillet-août 1991. " Enseigner l'histoire des religions dans une démarche laïque ", Actes du colloque international de Besançon, 20-21 novembre 1991, Besançon, CRDP, 1992 (colloque organisé par le Centre régional de documentation pédagogique de Besançon, en partenariat avec la Ligue française de l'enseignement). "Education, enseigner les religions", "Le Monde des débats", déc. 1992. "Forme et sens", Paris, La Documentation française, 1997. Ph. Joutard, "Le fait religieux dans l'enseignement scolaire actuel, un bilan contrasté mais encourageant " dans A. Julliard, "Les Millénaires de Dieu, une vieille histoire pleine d'avenir", Grenoble, musée Dauphinois, nov. 2000, pp. 121-128. R. Debray, Rapport au Ministère de l'Education nationale, "L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque ", Paris, Ed. Odile Jacob, 2002.

Philippe Joutard

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1) Voir à ce propos l'étude de J. Maudhuy, géographie du Western : une nation en marche, Ed. Nathan, 1989.
Créé le 05/12/2011
Modifié le 05/12/2011