La dimension religieuse d'un po?me de Baudelaire
Qu'apporte la prise en compte de la dimension religieuse du poème de Baudelaire Harmonie du soir ?
Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !


Qu'apporte la prise en compte de la dimension religieuse du poème de Baudelairei>Harmonie du soir ? Le vocabulaire crée des effets de sens qui suggèrent une atmosphère qu'on peut dire "spirituelle". Il prend la forme d'une montée vers une sorte d'extase mystique et celle-ci est fondamentalement la métaphore d'une extase amoureuse prise dans une dialectique de la présence - absence, du souvenir vivant.
La même métaphore se retrouverait, strictement inversée, dans "extase de Sainte Thérèse" du Bernin : le visage extatique de la religieuse évoque d'abord la plénitude du plaisir... Restons-en à la littérature.

On peut distinguer trois stades de lecture : l'information, la compréhension, la réflexion critique.

Définir le sens des termes religieux
L'information
consiste à fournir les éléments nécessaires à un minimum d'intelligence du texte,  ici  des éléments  de vocabulaire propre  à la liturgie catholique : encensoir, reposoir, ostensoir. De ces trois objets, il convient autant de décrire la forme que de préciser l'usage, sinon d'indiquer la cohérence des images : l'évolution de la lumière est bien en harmonie avec le reposoir blanc, fleuri, illuminé, et avec l'ostensoir en forme de soleil.

Cette première élucidation de vocabulaire appelle d'autres compléments : la tradition du reposoir suppose qu'on évoque les processions, c'est-à-dire un culte hors des bâtiments, sans quoi on ne comprendrait pas son sens dans le poème... Mais il y a d'autres reposoirs dans la liturgie catholique, en particulier ceux du Triduum pascal...

À ce premier stade, la présence de ce vocabulaire indique bien qu'il y a des traces de la culture catholique dans ce poème. Les préciser ne suffit pas à appréhender en quoi le religieux est une clef herméneutique de ce poème.

Comprendre de l'intérieur la dimension religieuse
La compréhension
est un deuxième stade indissociable du premier, qui, sans cela, serait réduit à une simple fonction de dictionnaire. Il s'agit ici de faire saisir la signification des mots dans leur contexte religieux et de donner à des expressions devenues incompréhensibles ou banales leur substrat religieux. Ceci ne peut se faire que par un mouvement d'empathie, en essayant de comprendre de l'intérieur ce que peut être l'expérience religieuse évoquée. S'en tenir à l'information fournit des éléments extérieurs de description. Cela ne permet pas de saisir quelle est la logique interne qui l'anime. Or, comprendre une culture, c'est, au-delà de ces productions, comprendre son mouvement intérieur tout en respectant la neutralité laïque dans le traitement des programmes.

"Voici venir les temps... " reprend une formule biblique riche de connotations eschatologiques, puisque c'est avec des formules de ce type que les auteurs bibliques annoncent soit la venue du Messie, soit la fin de l'histoire. D'entrée, le poème oriente le regard vers quelque chose qui relève de la plénitude quand bien même les images qu'il utilise ensuite sont celle d'une soirée d'été.

Or tout le poème est ordonné vers une certaine plénitude tant dans sa dynamique poétique que dans l'usage des objets liturgiques : l'encensoir précède la procession vers le reposoir où sera déposé l'ostensoir.

Ce vocabulaire peut être une invitation à réfléchir sur le sens de l'Eucharistie pour les chrétiens (ce qui est essentiel par ailleurs pour comprendre l'architecture religieuse). Le culte eucharistique tient une place centrale dans le christianisme dont la perception fournit alors un des arrière-plans essentiels du poème. Il s'agit d'un rite de communion dans la mémoire du fondateur, rite qui est vécu comme célébration d'un absent qui se donne présent. La mention du souvenir est donc signifiante ici.

L'histoire de ce culte s'organise autour de deux grands types de dévotions : les unes sont centrées sur l'actualité d'une présence qui se donne à manger, dans un geste d'incorporation intime ; les autres privilégient le voir (et tout ce qui cache, et qui a pour fonction de mieux valoriser les moments où on voit). Les premiers tendent à réduire la distance, les seconds l'instaurent et favorisent l'adoration. Le poème est clairement en référence au second.

Si ce poème est étudié en classe de Seconde générale, on peut faire le lien avec l'extraordinaire expansion de la dévotion visuelle de l'Eucharistie qui caractérise la spiritualité du XVe siècle, spiritualité d'où naîtront les réformes protestantes et catholiques. La religiosité du XIXe siècle en est toujours imprégnée : c'est sur elle que l'Église catholique se reconstruit dans la première moitié du XIXe siècle.

La compréhension, c'est ouvrir à une autre intelligence du poème qui enrichit la première, au prix d'une série de détours qui donnent aux métaphores toute leur force, celle qui vient en l'occurrence d'une certaine pratique dévotionnelle.

La réflexion critique va au-delà. "Ton souvenir en moi" opère une subversion qu'il est intéressant d'analyser. Le "moi" dont il est ici question n'est plus celui du fondateur ("faites ceci en mémoire de moi"), mais celui du poète. Ce n'est plus l'autre qui s'offre au souvenir du croyant, à sa piété, à sa dévotion, mais c'est le poète qui convoque dans sa subjectivité la présence de l'autre, qui le rend présent dans le souvenir, donc qui exacerbe l'absence : le soleil se noie inexorablement...

Le poème de Baudelaire est ainsi une subversion de cette spiritualité : dans un lent mouvement répétitif de sa forme, il aboutit à une sorte d'extase. L'évocation de cette extase est obtenue par des métaphores religieuses dont il se démarque : ce qui luit et qui comble c'est une absence que le souvenir avive dans la lumière du soleil couchant.

Ce poème n'est donc vraiment accessible que si on l'aborde avec une intelligence intérieure de la dévotion catholique, mais finalement son étude conduit à montrer comment le poète la subvertit. Il renvoie à un certain sentiment du sacré au XIXe siècle où le primat des sentiments se pose pour lui-même quand bien même il a besoin d'une grammaire "religieuse" pour se dire.

Cette séquence pédagogique est extraite  de l'ouvrage "Enseigner les religions au collège et au lycée", publié par le CRDP de Franche-Comté - les éditions de l'atelier - Editions ouvrières (coll. Histoire des religions), Paris, 1999.

Les auteurs sont :
- Jean Joncheray, Professeur honoraire à l'Institut catholique de Paris - Département de théologie pratique - faculté de théologie ICP et Membre du Conseil de rédaction des "Recherches de science religieuse",
- René Nouailhat, Responsable de la Mission Enseignement et Religions.
 
Créé le 02/12/2011
Modifié le 05/12/2011