Le fait religieux au fil d'une ann?e de fran?ais en classe de 3?me
Le fait religieux "s'invite" en cours sans y avoir été particulièrement invité Comment l'enseignant peut-il réagir à cette émergence ? Témoignage d'un enseignant de Lettres en classe de 3ème.

Cette séquence est extraite du mémoire de Pierre Dussère intitulé "La religion à l'épreuve de l'enseignement et des cultures : réflexions sur quinze ans de pratique de l'enseignement des Lettres Classiques en Alsace". Ce mémoire a été présenté dans le cadre du diplôme "Sciences de l'éducation et enseignement des religions de l'IFER-CUCDB.

Nous ne pouvons pas entrer dans les réflexions finales de ce mémoire sans consacrer une place non négligeable, bien davantage qu'une transition, à ce qui est sans doute le mode d'émergence le plus fréquent de la religion dans les cours des différentes matières. Nous avons vu en effet jusqu'ici son insertion volontaire, par le professeur, selon les programmes, dans ses séquences d'enseignement, mais, le plus souvent, certainement une fois par quinzaine sinon par semaine, le "religieux" s'invite au cours sans y avoir particulièrement été convoqué. La question se pose alors à la fois théorique et pratique : comment réagit l'enseignant ?

Dans la perspective de ce mémoire, nous avons pris quelques notes au fil du 2ème semestre de cette année et nous allons en relever ici quelques unes. Il s'agit toujours du Français en classe de 3ème, mis à part deux exemples dont l'un touche plutôt le Français en 1ère, l'autre consistant en une analyse d'un tableau de Chagall.

Nous organiserons notre brève sélection selon trois axes :
- L'émergence massive du religieux dans une séquence où il n'était pas convoqué.
- L'émergence ponctuelle dans un devoir sans rapport direct avec l'univers religieux.
- La présence implicite dans un thème où le professeur peut à son initiative faire appel au religieux

Et pour finir, nous voudrions développer deux remarques en forme de clins d'oeil :
- Le cours de Français peut aussi servir au cours de culture religieuse !
- Les élèves eux-mêmes peuvent prendre l'initiative et se révéler auteurs/acteurs
 d'une "prise en compte de la dimension religieuse de la culture".

1 - L'ÉMERGENCE MASSIVE
    
Il arrive que le thème religieux se manifeste massivement dans une séquence où il n'était pas convoqué. Cela s'est produit cette année dans ma classe de Français de 3ème au cours d'une double séquence sur l'autobiographie et l'autoportrait. Nous n'allons pas développer d'exemple dans le domaine de l'autobiographie, mais, en faisant le point sur la notion de stéréotype, ce sont les élèves eux-mêmes qui ont fait la remarque que la plupart des récits autobiographiques comportent des réflexions, développements ou au moins des allusions à la religion, comme si l'auteur ressentait le besoin non seulement de raconter ce qui l'a marqué,  mais aussi de se situer par rapport à cette dimension de la vie.
    
La prégnance du religieux est apparue encore bien plus clairement et à la faveur des autoportraits de peintres que nous avons étudiés. Avec ceux d'Albrecht Dürer, on ne pouvait pas certes ne pas y songer dès l'abord, mais il fallait aux élèves un minimum de culture religieuse et de représentations du Christ dans leur esprit pour comprendre les tableaux. C'était moins évident avec Van Gogh et Gauguin. Pourtant, pour qui dispose d'un peu de culture religieuse, les allusions sont claires, même dans son Portrait en charge (1) avec les deux pommes, le serpent et l'auréole, ou quand Gauguin se représente en Christ dans le jardin des oliviers (2).

A nouveau, il ne s'agit pas pour nous ici d'entrer dans cette analyse que quiconque peut mener, mais d'attirer sur un point qui pour élémentaire qu'il soit me parait déterminant dans notre problématique de l'enseignement religieux intégré aux différentes matières. Si réellement les élèves n'ont pas de connaissance de la passion du Christ en général et de l'épisode de l'agonie à Gethsémani en particulier, le professeur n'en a pas fini de la digression nécessaire pour l'expliquer, alors que le tableau constitue déjà en soi un détour pédagogique pour étudier l'autoportrait  en littérature.
    
Nous voudrions insister  et généraliser cette remarque, qui vaut d'ailleurs aussi pour les points que nous relèverons dans les paragraphes suivants.
Avec  la passion du Christ ou comme ci-après le carême et la vision biblique de l'homme dans les textes de la Genèse, il s'agit, nous semble-t-il :
- de connaissances bien trop lourdes et étendues pour en grever les cours de matières comme le Français.
- de réalités spécifiquement religieuses, celles là même dont une certaine laïcité a voulu "libérer" l'école. Il y a là, ne nous le cachons pas, comme un noyau dur qui risque d'apparaître incontournable dans le débat actuel, nous y reviendrons en conclusion.
    
Comment peut réagir l'enseignant ? Comme on vient de le voir, nous considérons que cela pose un problème à la fois théorique et pratique :     
- un problème pratique massif de temps à consacrer à ces questions,
- un problème théorique parce que, quelque part Gethsémani, ce n'est pas plus sa matière que la révolution française quand il étudie Montesquieu. Le rôle du professeur de Français est d'étudier la forme acculturée que prend l'agonie du Christ dans le tableau de Gauguin, mais pas la question en elle-même.
    
Celle ci est supposée connue, ou plutôt étudiée ailleurs, à sa place, en cours de Culture Religieuse. J'ai d'autant moins de scrupules à le dire et à le faire, que ce n'est pas de ma part une fuite puisque c'est aussi moi qui assure l'enseignement de religion, sinon dans la classe précise où la question survient, en tout cas dans d'autres. Les élèves le savent et il est tout aussi naturel, pour eux comme pour moi, de renvoyer au cours de Culture Religieuse qu'à celui de Latin ou d'Anglais.
    
C'est, bien sûr, le cas le plus fréquent et les exemples peuvent se multiplier alors à l'infini. C'est ce type de surgissement d'ailleurs dont on peut dire sans crainte de se tromper qu'il concerne effectivement toutes les matières au quotidien. J'en sélectionne un dans un devoir sans rapport direct avec l'univers religieux, parce qu'il a donné lieu à une situation tragi-comique qui m'a fait réfléchir.

2 - L'ÉMERGENCE PONCTUELLE
    
Il s'agit d'un devoir tiré d'un manuel (3). Nous ne jugeons pas même utile de le faire figurer dans les annexes, tant il nous semble banal. C'est la réécriture d'une chronique radiophonique matinale dans laquelle l'auteur fait la critique de l'automatisation - excessive à ses yeux - des services  de la Poste en France. Dépité par ses échecs successifs devant les machines à distribuer des timbres ou à faire de la monnaie, le narrateur commente alors pour lui-même, calmement : "après tout c'est carême, et tu n'(en) as pas un besoin impérieux [...]"

Demander aux élèves d'expliquer cette réaction et la modération intérieure dont elle témoigne, c'est bien entendu  vérifier la connaissance qu'ils ont du carême. A l'écrit, la question s'est soldée par un échec quasi généralisé, presque  personne ne donnant une explication satisfaisante. A la séance de corrigé, je pose directement la question préalable: qu'est ce que le carême ? Surprise ! La réponse se fait attendre. Comme pris au dépourvu, on cherche....

Cela ne parait pas au demeurant une affaire de timidité due au domaine religieux, alors que nous sommes en fin de collège dans une "bonne" classe où un nombre non négligeable d'élèves a participé à une "campagne de carême" et près des deux tiers à une messe de carême au sein de l'établissement. Mieux, Raphaël, dont la mère, protestante, est ... catéchète, lui-même ne semblant pas du tout en rupture de banc, mais élève sérieux et travailleur (4) propose : "le carême, c'est un jour de fête, un très beau jour".

Comme souvent, c'est l'erreur qui a permis ensuite de revenir aux réalités. Comment interpréter cela ? A mon sens très simplement par le cloisonnement qui continue à s'opérer dans la tête des élèves, et dans les nôtres entre l'école et la vie. Mais c'est aussi le même problème lorsqu'on fait appel en Français à une donnée du cours de latin ou d'Allemand. J'y vois au moins trois leçons simples :
    
a) ne pas s'affoler, ni déplorer exagérément l'ignorance des élèves. A qui d'entre nous n'est-il pas arrivé, pris dans ses pensées à quelques mètres de chez lui de se trouver désarçonné devant un passant demandant simplement le nom d'une rue et de répondre : - ah excusez moi, non vraiment je ne vois pas -, et puis quelques instants après, trop tard,  quand la personne a disparu : - mais, c'est tout à fait évident ce qu'il me demandait.
    
b) les efforts de décloisonnement sont bien sûr à poursuivre sans relâche pour que les élèves fassent une certaine unité  en eux, celle de la culture : nous ne faisons pas d'erreur pour passer dans notre esprit du Français au Latin, à la Religion ou même à l'Anglais et au Maths alors que les élèves devant la multiplicité des matières sont un peu dans la même situation que nous tout à l'heure, au moment de passer brutalement de notre monde scolaire à la géographie du quartier.

Cela dit, c'est évident, la remarque vaut pour toutes les disciplines, la situation de la religion n'est pas différente des autres, simplement le lien n'est pas plus fait dans l'esprit des élèves entre religion et Français qu'entre histoire et Français. Nous l'avons expérimenté aussi, comme nous le disions plus haut à propos de Montesquieu en classe de 4ème : les élèves ne m'ont jamais dit qu'ils en avaient entendu parler par leur professeur d'histoire un trimestre plus tôt..., sauf le jour où j'ai apporté leur manuel d'histoire en cours de Français. (5)
    
c) Décloisonner ne signifie pas supprimer les disciplines, et nous ne sommes en rien tentés d'exploiter cet incident dans le sens d'un traitement du religieux uniquement réparti dans les matières actuelles, pas plus, encore une fois, que le professeur de Littérature n'est prêt à abandonner Montesquieu au professeur d'Histoire, dont il se réjouira simplement qu'il l'étudie aussi.

J'ai appris ainsi dernièrement qu'un collègue d'Anglais a travaillé cette année sur un passage de l'Odyssée. Pourquoi pas ? Réjouissons-nous de ce décloisonnement. Le professeur de lettres classiques que je suis constatera simplement avec un brin d'amertume que sur ce plan le dépeçage a réussi : le Grec et le Latin comme matières scolaires sont en fin d'agonie ! Puisse l'enseignement religieux entamer une résurrection, non en chambre spéciale aseptisée (des classes d'établissements très protégés de l'enseignement catholique, par exemple) mais au plein vent de l'égalité avec les autres matières, jouant le jeu des diverses formes du décloisonnement et notamment des I.D.D. (itinéraires de découverte) au collège et des
 T.P.E. (travaux personnels encadrés), au lycée.
    
3 - PRÉSENCE IMPLICITE
    
C'est aussi un mode d'apparaître quasi constant du religieux dans le cours de Français, à cette différence près qu'on peut souvent le passer tout à fait sous silence. D'une certaine façon nous avons déjà rencontré cela dans les chapitres consacrés aux martyrs scilitains et au poème "Crépuscule".

Je pense notamment à un texte du Professeur Axel Kahn sur les gènes : "L'homme ne se réduit pas à ses gènes" qui figure dans le manuel de 3ème  (Delagrave) pour des séquences sur l'argumentation. C'est une banalité de sentir implicitement  présente dans ce débat la vision biblique de l'homme, même si c'est moins banal pour le professeur, il est vrai, de s'y référer réellement en cours de Français et d'y confronter le texte.

Nous préférons prendre à dessein un exemple limite, un peu plus "tiré par les cheveux". Il date tout à fait de la fin de l'année scolaire 2001/2002. Il s'agit d'un graffiti soigné, à la peinture, en grosses lettres blanches, sur le parvis du palais du Rhin, place de la République à Strasbourg:

"La forêt n'est pas une marchandise"
Répliquer que la forêt est une marchandise est une évidence, point n'est besoin pour cela d'aller interviewer un Général de l'O.N.F. ou un propriétaire forestier ! Pourtant, quelque part le message résiste et on y sent une part de vérité. Quoi qu'il en soit, la première démarche, pour qui cherche à mieux prendre en compte la dimension religieuse de la culture, est de consentir à ne pas rejeter le graffiti et à l'analyser. C'est ce qu'a fait  d'ailleurs une élève, dans un groupe catéchèse où j'y avais fait allusion, portée sans doute par le sujet de l'échange dont je ne me souviens plus, lorsqu'elle a proposé :

"la forêt n'est pas qu'une marchandise".
Nous affirmons en effet que, même à l'insu de son auteur (ce qui est ici quasi certain), il y a une dimension religieuse dans ce réenchantement du monde que propose une telle affirmation.  Simplement, aller  jusqu'à nier la dimension économique, voire matérielle de la forêt, relève d'une démarche païenne et idolâtrique: dire que la forêt n'est pas une marchandise, qu'elle n'est donc ni vendable ni achetable, c'est ipso facto l'installer dans l'ordre du sacré, du divin.

Par contre, avec sa réserve qui tient en un très synthétique "n'est pas que", la jeune élève de 4ème manifeste une culture biblique et chrétienne bien assimilée : selon la Genèse, l'homme, comme la forêt, comme l'animal, fait partie de la création, ils ont part ensemble à l'univers de la matière. Mais l'homme n'est pas que matière, il est comme on sait à la fois à l'image de Dieu (1er récit) et rempli d'un souffle de Dieu (2ème récit).

De ce fait, le regard que l'homme porte à la nature, à la forêt en particulier, confère à celle-ci une autre dimension : la forêt n'est pas qu'une marchandise, elle me parle aussi de bien être, de beauté, de souvenirs peut - être, si c'est celle où tout enfant j'allais me promener avec mon père, ou celle qui abrita un premier baiser, sans parler de celle de Tristan et Yseut ou des légendes rhénanes. Nier un aspect, c'est être matérialiste, nier l'autre c'est se montrer idolâtre, mais décidément, pour reprendre les termes de notre titre, la religion  a quelque chose à dire à l'épreuve de la "culture graffitti". Ce n'est pas une matière à laisser uniquement aux sociologues de nos villes ou aux  archéologues de Pompéï.

Pierre Dussère
Enseignant en Lettres
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Notes
(1) Portrait en charge de Gauguin, 1889, huile sur bois, Washington, National gallery of art
(2) Christ dans le jardin des oliviers,  1889, West  Palm Beach, Norton gall.
(3) On pourra le retrouver dans Textes et méthodes, Français 3ème Nathan, 1999, pp. 270-271
(4) il a obtenu quelques  semaines plus tard la note de 16/20 à l'épreuve écrite de Français au brevet
(5) Il est vrai, si je me souviens bien, qu'il s'agissait du 3ème chapitre de leur manuel d'histoire et que l'étude de  quelques extraits des lettres persanes en Français devait se situer vers mars ou avril

A lire aussi sur Enseignement et Religions :
- Les martyrs de Scili ou scilitains

Créé le 02/12/2011
Modifié le 08/12/2011