Les martyrs de Scili ou scilitains
Une proposition de prise en compte du fait religieux en cours de latin. Pour les élèves de collège et lycée.
Cette séquence est extraite du mémoire de Pierre Dussère intitulé "La religion à l'épreuve de l'enseignement et des cultures : réflexions sur quinze ans de pratique de l'enseignement des Lettres Classiques en Alsace". Ce mémoire a été présenté dans le cadre du diplôme "Sciences de l'éducation et enseignement des religions de l'IFER-CUCDB.

VOUS AVEZ DIT "DIMENSION RELIGIEUSE DE LA CULTURE" ?


Le texte et sa traduction nous semblent parler de eux-mêmes et les notes soulignent les points importants. Il y a là suffisamment de matière pour organiser la séquence comme on l'entend, et notamment de manière inductive, au fil du texte, en interactivité avec les élèves, que ce soit en travail de groupe ou avec la classe entière. Nous n'allons pas poursuivre maintenant ce travail dans le détail.

Nous préférons pointer trois pôles d'organisation de toutes ces données, sans les développer, dans la mesure où nous considérons qu'il s'agit de choses connues ou sur lesquelles les informations sont faciles à rassembler :
- l'imbrication du religieux et du politique à Rome, même au 2ème siècle, à l'apogée de l'empire,
- les manifestations de la foi religieuse, référence et moteur des premiers chrétiens,
- la dimension culturelle d'un conflit religieux : les chrétiens s'acculturent à Rome.

1 - L'imbrication du religieux et du politique à Rome, même au 2ème siècle, à l'apogée de l'empire

C'est évidemment la question du culte impérial, dont nous avons ici deux éléments marquants : juramus per genium [...] et pro salute ejus supplicamus. Cela va de pair avec le lien constamment souligné entre la Ville et les dieux, entre l'empereur et les dieux, ciment de l'unité nationale. Inutile de développer (1).

Mais il y a plus profond. On aura remarqué, et les élèves aussi, les efforts du proconsul pour "sauver" (2) les chrétiens et les ramener au "mos majorum", c'est-à-dire à la tradition, aux valeurs qui viennent des anciens. C'est implicite dans le "bonam mentem" du début (ligne 6), c'est tout à fait explicite, à la fin, dans le contenu du décret : "bien qu'on leur ait donné la possibilité de revenir ad Romanorum morem".

Culture, religion, politique, on le voit, on le sait, à Rome, c'est tout un ! Ce qui n'empêche pas de se montrer très ouvert: Le proconsul n'exige pas des chrétiens qu'ils renoncent à leur religion, mais qu'ils honorent aussi celle de l'empire.

2 - les manifestations de la foi religieuse, référence et moteur des premiers chrétiens

Nous retiendrons quatre éléments spécifiquement explicités par la culture religieuse.

Les chrétiens sont remplis de références à l'Ecriture Sainte, ancien et nouveau testament, et on comprend fort mal le texte si on ne perçoit pas ces quasi citations. Ils en sont véritablement habités (3). D'où la nécessité, comme si souvent, de connaissances bibliques pour comprendre le texte.

Moins banals et fort intéressants sont l'épisode des boîtes contenant les paroles de Paul, homme juste, et, plus finement, la "crainte" de Dieu (cf. à la fin de la 1ère comparution, "timeamus", "timorem"), deux indices qui manifestent la proximité de ces chrétiens avec les pratiques (téfillines-phylactères) et les valeurs juives (la crainte de Dieu, le juste) bien que, fort vraisemblablement, ils ne soient pas juifs eux-mêmes (?). Pour comprendre ce texte, voilà qu'il est aussi nécessaire d'avoir quelques connaissances sur le Judaïsme.

Le rapport que les chrétiens établissent avec la cité et le pouvoir romains. Des textes plus explicites et développés existent sur le sujet (4) mais on voit déjà ici que les premiers chrétiens ne cherchent pas à s'opposer à tout prix à la société romaine : ils ne font pas de mal, et surtout, ils paient l'impôt... D'autres aspects de cette attitude apparaîtront dans notre pôle n° 3, l'acculturation.

On relèvera, c'est traditionnel, leur attitude devant l'injustice subie, la perspective de la souffrance et de la mort : "Deo gratisa agimus", l'action de grâces, vocable qui à nouveau nous introduit déjà dans la question de l'acculturation (cf. point III, la morale des beneficia).

Cette attitude devant la mort a tout de même de quoi poser question. Elle constitue en elle-même un "fait religieux".

3 - La dimension culturelle d'un conflit religieux: les chrétiens s'acculturent à Rome

Très vaste sujet, pour lequel ce texte apporte de nombreux éléments à chercher à partir du vocabulaire.

3.1) L'appropriation du concept de "religio"
Au début, les chrétiens ne se considèrent pas comme adeptes d'une nouvelle religion, mais d'une philosophie (philosophia). En revanche, pour les Romains, c'est une superstitio, c'est-à-dire une déformation, un succédané de religion. Il faut donc considérer d'abord que le proconsul Saturninus fait aux chrétiens un certain honneur en les qualifiant implicitement de "religiosi" (et nos religiosi sumus, et simplex religio nostra). Observons ensuite que Speratus, comme chrétien, ne refuse pas le terme, mais il y répond par un autre vocable : mysterium qui (comme philosophia d'ailleurs) fait cette fois appel à la culture grecque. Voilà de quoi nous faire entrer dans ce que les historiens nomment les "religions à mystère" (5) (c'est-à-dire, rappelons-le, à initiation), et dans le christianisme considéré comme une religion à mystère.

Bref, voici un premier point d'acculturation, pas encore tout à fait clair dans ce texte : les chrétiens vont penser le christianisme comme une religion, ce qui est lourd de conséquences jusqu'à aujourd'hui et ne devrait pas être regardé comme une évidence: Jésus lui-même a-t-il pensé son action et sa doctrine en des termes qui correspondent au concept romain de religio ? Comment aurait-il réagi devant cette appellation ? Il y a là certes tout un sujet de thèse, qui a peut- être été écrite, je l'ignore, mais sans entrer dans de longs détails, ni même nécessairement faire prendre des notes, n'est-il pas bon de soulever ce genre de "lièvre" avec les élèves, pour les amener à faire bouger leurs représentations ?

Et si le christianisme n'était pas une religion, mais une foi ?

3.2 ) L'appropriation du vocabulaire et des réalités institutionnelles

Dominus, rex, imperator servent à désigner le Christ. C'est une voie ouverte jusqu'à nos jours, puisque, comme on sait, la Curie romaine est toujours bien vivante même si elle ne désigne plus le sénat. Et ne parlons pas du Pontifex Maximus.

C'est dans le même mouvement qu'un lieu de culte consacré à Marie va survenir au Capitole, sur l'arx là où était un temple de Junon, et que les basiliques antiques pourront servir de modèles et s'épanouir en églises. Tout cela est bien connu mais fondamental à faire découvrir aux élèves, encore plus quand on programme un voyage à Rome.

3.3) La morale des beneficia : reconnaissance et dépassement de certaines valeurs
Il faut ici s'arrêter et faire une place à la première réplique de Speratus : etiam male accepti gratias egimus. Elle renvoie en effet à un élément important du mos majorum que le professeur de latin est heureux d'enseigner à cette occasion: la morale des beneficia dont la Fides est le fondement et qui est le modèle de fonctionnement de la société romaine : par contrat moral, quand je reçois un bienfait (beneficium), je suis gratus, reconnaissant, et donc je rends ce beneficium (sinon je suis, bien sûr, ingratus). Les premiers chrétiens, visiblement reconnaissent cette valeur fondamentale, mais ils ajoutent que, pour eux, cela vaut même lorsqu'ils ont subi un méfait, lorsqu'on leur a fait du tort (mala accepti), ce qui est en effet le modèle de la charité selon les évangiles.

Arrêtons là ce tour d'horizon, avec cette gêne un peu collatérale à notre sujet, mais bien réelle et significative de la situation inconfortable du professeur de lycée, pris entre deux feux : nous avons conscience au regard d'un spécialiste, d'avoir été bien rapides et superficiels... tandis que des collègues, avisés et conscients du "terrain" s'exclameront : "mais tu es fou ! Tu ne vas pas faire tout cela avec les élèves !"  Nous garderons cette tension, sûrement féconde.

4 - CONCLUSION : amener les élèves à considérer les faits religieux avec gravitas, sérieux (6)

Avec ce texte, nous pensons avoir proposé un document archétypique de ce que peut être la prise en compte du fait religieux dans le cadre scolaire, que ce soit en latin (7), en histoire ou dans une heure spécifique de culture religieuse, nous n'entrons pas ici dans ce débat.
Avant d'en finir, nous voudrions encore attirer l'attention sur deux points :

4.1) Il s'agit bien d'aborder les faits religieux de l'intérieur, non comme objet de musée, mais avec un regard a priori positif d'accueil et de compréhension pour toutes les traditions religieuses (8). Cela vaut certes pour les chrétiens, dans un texte comme celui-ci, mais également puisqu'on y a fait allusion, pour les juifs et pour les païens adeptes des religions à mystère, sans oublier bien sûr les Romains en tant que tels : Il arrive à St Augustin de se moquer d'eux et de chercher à les tourner en ridicule ; nous nous ne le suivrons pas sur ce point, bien qu'il soit un de nos vénérés maîtres : il n'y a nul mépris à cultiver pour la religion romaine sous prétexte que Jupiter n'existerait pas, ce n'est pas la question.

4.2) Etudier de tels textes, c'est mettre les élèves en face de l'importance de la religion explicitement, mais surtout implicitement présente dans les paroles, les faits et gestes des différents protagonistes qu'ils découvrent, et donc, on peut l'espérer, c'est contribuer à la prise de conscience qu'il est urgent d'étudier la religion, les religions, pour comprendre le cœur de l'homme, et cela bien sûr élèves comme professeurs, en maintenant à distance nos propres convictions, ou absences de conviction (9).

Pierre Dussère
Enseignant en Lettres

A lire aussi sur Enseignement et Religions :
- Le fait religieux au fil d'une année de français en classe de 3ème

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Notes
(1) Mais on aurait envie de citer à titre symbolique et pour donner des idées d'illustration : le temple de Venus et de Rome, le panthéon d'Hadrien, les autels à Rome et à Auguste, notamment à Lyon, la maison des Augustales à Ostie...
(2) Et non pour enfoncer les chrétiens, contrairement à une idée toute faite qui, il est vrai, tend à disparaître, car, le plus souvent, les élèves n'ont plus aucune idée sur la question
(3) Si l'on avait à faire aujourd'hui de la catéchèse, et non comme présentement de la culture religieuse car ce texte, ce serait sans doute de là qu'il faudrait partir (quelle place l'écriture tient-elle aujourd'hui dans la vie ?) plutôt que de la joie finale, facilement perçue à contresens aujourd'hui. Centré sur la mort, et non sur la suite, le jeune (et l'adulte ?) contemporain perçoit la "joie du martyr" comme fort ambiguë, ce qui est fondamentalement une joie de la résurrection qui réunit au Christ victorieux de la mort.
(4) Exemple la lettre à Diognète, qui date justement à peu près de la même période.
(5) Au cours du travail déjà évoqué avec des professeurs d'Histoire, il s'est avéré que les religions à mystère, et singulièrement le culte de Mithra, avaient bien, à l'époque, place dans le programme d'Histoire de 2nde. Ce fut pour moi une agréable et féconde collaboration... jusqu'au moment où l'on a chiffré le temps à consacrer à cette question au cours de la séquence : 15' ! Encore sous le coup, des années après, je me fais un devoir de le relever, au moins, on le voit sous forme de note de bas de page, pour poser naïvement la question : quelle valeur et quelle efficacité peut avoir l'ouverture à la dimension religieuse de la culture si la matière où elle s'intègre lui réserve une pareille place ? La multiplication de tels exemple, -15' sur un sujet aussi complexe ! - suffirait à me convaincre de la nécessité de faire de l'étude des faits religieux une matière à part entière.
(6) L'expression, qualifiant la religion, se trouve notamment chez Cicéron. Elle signifie non pas "grave", mais quelque chose qui a du poids (gravis = lourd ; le terme "gravida" s'applique à la femme enceinte), ce que nous traduisons, un peu librement, par "sérieux"
(7) Ce qui parait quand même tout indiqué,... mais combien va-t-il rester de latinistes ? Et donc, comment éviter que ce type de travail ne reste confidentiel, réservé à quelques uns ?
(8) Ce qui ne veut pas dire naïf, ni relativiste. Il ne s'agit pas non plus de tout mettre au même niveau, mais d'accueillir, étudier, s'efforcer de comprendre et d'évaluer.
(9) Ce qui n'exclut pas non plus, c'est évident, un dialogue avec la religion de l'autre, raisonné et respectueux.



 
Créé le 02/12/2011
Modifié le 02/12/2011