L'aigle et l'escarbot
Dans sa fable "l'Aigle et l'escarbot", La Fontaine dit : "les petits et les grands sont égaux à leurs yeux." (L'éléphant et le singe de Jupiter, XII, 21). Cette note pédagogique explore l'arrière-plan culturel et spirituel de cet apologue.

W. Aractingy, mai 1995
(source : www.lafontaine.net)
Sources : Bulletin de l’Association Religions Laïcité Citoyenneté (ARELC) n° 15 du 15 mai 2003

1 - LA FABLE ET SA MORALE
Aux deux bouts de la chaîne du temps, il y a un insecte, l'escarbot ou scarabée. Sa bizarre obstination, ses mœurs, sa mystérieuse reproduction ont frappé les anciens Egyptiens et ... quatre mille ans plus tard ! ... La Fontaine dans sa fable : "L'Aigle et l'escarbot". Mais lisons tout d'abord cette fable (La Fontaine II 8), publiée en 1668 et inspirée par Esope (fable 2 dans la traduction La Carrière, Albin Michel, rééd. 2003). Elle nous conte la vengeance implacable d'un scarabée ! dont un aigle ("une aigle", La Fontaine utilise le féminin) a dévoré le compagnon et que seul Jupiter paraît pouvoir arrêter dans son entreprise.

La fable de La Fontaine, contrairement à celle d'Esope, n'a pas de morale. Mais il en est une, implicite, qui se dégage pourtant - surtout si l'on se reporte à d'autres fables ("Le Lion et le Moucheron", II 9,"Le Lion et le Rat", II 11, "La Colombe et la Fourmi", II 12). C'est que les faibles ne sont faibles qu'en apparence, car, dans certaines circonstances, ils sont capables de l'emporter sur les plus forts.

Mais derrière le récit et sa morale implicite, une idée plus générale se dégage : dans l'ordre social, et même dans l'ordre cosmique, la violence est perturbatrice. Elle nous est souvent donnée comme telle (aigles, lions, renards et hommes ! - rois, guerriers, seigneurs, magistrats - engendrent la jungle) ; pourtant, il peut exister une harmonie supérieure (c'est le cas dans "Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire", XII 25) et celle-ci peut être imposée par des faibles aux capacités compensatrices : douceur, solidarité, éloquence, voire, comme notre escarbot, obstination. C'est sur l'arrière-plan culturel et spirituel de cet apologue que nous voudrions insister ici.

2 - L'apologue comme message religieux et politique
Selon la "Vie d'Esope", racontée au 14ème siècle par le moine Planude, la fable "L'Aigle et le Scarabée" est un apologue. Celui-ci conclut le récit du conflit qu'Esope eut avec les Delphiens et qui le conduisit à appeler sur eux le châtiment céleste, comme le fait le scarabée lorsqu'il contraint Jupiter à intervenir.

Dans le même registre, "La Fontaine-Esope" devient ainsi messager des dieux et prophète. Déjà, les prophètes de l'Ancien Testament usaient de la fable : la fable des arbres cherchant un roi, que raconte Yotam face à Abimelek (Juges 9, 7-15), ou celle du rapt de la brebis du pauvre, que le prophète Natân raconte à David après que celui-ci ait pris auprès de lui Bethsabée, la femme d'Uri (II Samuel 12, 1-4). Et La Fontaine lui-même, dans la préface du premier recueil, s'en explique : "... Qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit qui ne se rencontre dans l'apologue ? C'est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fables à Socrate, choisissant ... parmi les mortels, celui qui avait le plus de communication avec les dieux... (Et) s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet qu'il est plus commun et plus familier ?".

La Fontaine d'ailleurs, n'est pas le seul à placer ainsi aussi haut l'apologue. Luther célèbre Esope comme un prophète. Et en 1692, dans la préface de ses fables, le fabuliste anglais Robert Lestrange dit qu'on peut conseiller les princes, mais à condition qu'on utilise la médiation "des habitants des bois et celle des contes" ; et il cite en exemple, Esope et le prophète Natân.

Prophète donc, mais aussi avertisseur solennel : derrière l'anecdote célébrant la justice et l'égalité, La Fontaine pense au procès Fouquet et au pouvoir de Louis XIV dans cette affaire.

3 - L'escarbot-scarabée comme symbole
Passons vite sur le piètre zoologue qu'est (ou que n'hésite pas à être ?) La Fontaine. Quel trou de scarabée ("escarbot" vient du latin scarabaeus, scarabée ; on peut aussi parler de "bousier", qui vient de "boue") accueillerait un lièvre ? Que vaut le remède final de Jupiter, quand on sait que l'aigle couve six semaines ses œufs au printemps, donnant ainsi au scarabée tout le temps de sortir de son hibernation ?

Mais, retenons surtout que deux propriétés sont données à l'escarbot : il roule lui-même perpétuellement sa boule d'excrément et il se féconde lui-même. A cause d'elles, il est présent dans toute l'Antiquité. Les auteurs anciens (Aristote, Pline l'Ancien, Plutarque) ont souligné son obstination à rouler sa boue. Dans l'ancienne Egypte, le mot khepri, le scarabée-bousier, est rapproché du verbe k.p.r, venir à l'existence ; et le scarabée devient messager du printemps et du renouvellement de la nature. On peut d'ailleurs se risquer à aller plus loin et retenir que le début de la saison chaude, sous le signe du scarabée-cancer, se prolonge par le temps de la crue sous le règne du soleil, règne dont la déesse Nekhabit, vautour femelle assimilable à l'aigle, est la protectrice : et le temps du scarabée apparaît alors comme devant être aboli par le temps du vautour.

Ces symboles, le I7ème siècle les a connus. Il les a connus par l'entremise des Pères du désert, par Clément d'Alexandrie et par Eusèbe de Césarée, qui célèbrent les allégories égyptiennes. Un contresens de la Septante (d'ailleurs corrigé par saint Jérôme) conduit même saint Ambroise a un étonnant élan mystique. La phrase d'Habacuc (2, 11) : "la pierre criera contre vous du milieu de la muraille" étant devenue "le scarabée criera contre vous du milieu de la muraille", saint Ambroise médite ainsi : "Le Christ était ver sur la croix (extrapolation à partir du Psaume 22,7), scarabée sur la croix... En vrai scarabée, il remuait par les traces de ses vertus, la boue de notre corps... en bon scarabée, il relève le pauvre du fumier, il a relevé Paul qui se considérait comme une ordure".

Et au 17ème siècle, le savant père Kirscher, qui attribue à tort à saint Augustin l'assimilation du Christ au scarabée, en fait la justification ainsi : "le fils de Dieu s'est roulé dans notre fange, d'où il a voulu naître homme" ; cette idée courra tout au long du siècle.

4 - Le combat des Aigles-tyrans et de Socrate-scarabée, vu par Erasme au 16ème siècle
Erasme, au 16ème siècle, synthétisant les valeurs gréco-latines et judéo-chrétiennes, critique vigoureusement l'immoralité des souverains de son temps : leurs actes, en effet, contrastent avec les modèles proposés par l'Antiquité et le premier christianisme.

L'adage 2601 (on peut lire plusieurs adages d'Erasme dans le "Erasme" de la collection Bouquins, Robert Laffont, 1992) "Le scarabée au pourchas de l'Aigle" nous donne un profond commentaire de la fable d'Esope, reprise plus tard par La Fontaine. Il s'ouvre par un réquisitoire implacable contre les Aigles, images de guerriers fanatiques (que sont Henri VIII, François 1er, Charles-Quint). Le maintien de la paix et la protection de la vie de leurs sujets devraient être le premier souci des monarques chrétiens. Or ils mènent sans cesse des combats grotesques, des combats de rats et de grenouilles (cf. la "Batrachomyomachie", satire attribuée à Homère).

Les Aigles sont des tyrans décrits par Aristote, dévoreurs des peuples, ni rois - philosophes, ni rois - chrétiens, accompagnés de scélérats. "Que de becs de gouverneurs ! D'yeux d'espions ! De crocs d'officiers !". L'Aigle est une peste universelle aux capacités de nuire infinies. Et il fut choisi par le despote Jupiter pour être le bourreau de Prométhée, le bienfaiteur de l'humanité.

Au premier abord, le scarabée suscite le dégoût, mais son travail incessant, sa force de caractère doivent au contraire entraîner notre admiration. Il ne faut pas juger sur l'apparence. Socrate avait un physique de Silène (cf. l'Adage 2201 "Les Silènes d'Alcibiade"), mais son "contenu" était infiniment précieux (en effet, on appelait "silènes d'Alcibiade" des petites boîtes contrefaites dans lesquelles on conservait des drogues et des choses précieuses). Dans le prologue de "Gargantua", Rabelais traduit : "La laideur de Socrate, le ridicule de son maintien, la rusticité de son vêtement, vous n'en eussiez point donné un copeau d'oignon ... Et si on avait "ouvert" Socrate, on aurait découvert une divinité plus qu'un homme, ... un dépassement incroyable de tout ce pour quoi les hommes veillent, courent, travaillent, naviguent, bataillent."

Dans le même Adage, Erasme donne d'autres exemples de contrastes entre l'apparence et la réalité : Adam tiré du limon, Osée marié avec une prostituée, Saint Jean Baptiste et Jésus-Christ lui-même.

Dans l'Adage 2601, Erasme célèbre le scarabée : "La sphère de son corps rejoint la beauté des sphères célestes; sa carapace brillante, la force de son caractère lui donnent les qualités d'un guerrier invincible ; ce que pressentaient les Egyptiens, administrateurs équitables". Erasme reprend le récit d'Esope et la comparaison du Scarabée et de Socrate. Il achève, avec son humour habituel, par une citation de "la Paix" d'Aristophane : pour aller jusqu'aux Cieux demander la paix, le principal personnage de la pièce décide d'enfourcher un scarabée, se justifiant en ces termes : "C'est bien dans les fables d'Esope que j'ai découvert que seul de la gent volatile, le scarabée est allé jusqu'aux dieux."

5 - Conclusion : La Fontaine, le scarabée obstiné
Et La Fontaine dans tout cela ?
On peut certes voir dans cette fable une "colbertinade", comme on parlait auparavant de "mazarinade", et dire que, dans le cadre de l'affaire Fouquet, le lièvre représente Fouquet, l'aigle, les magistrats, Jupiter, Louis XIV ... et le scarabée, La Fontaine. Mais on peut aussi penser à une portée philosophique plus vaste. La Fontaine a dit la haute idée qu'il se fait de l'apologue.

Dans « l’Aigle et l’escarbot », entraînant avec lui les courants de pensée les plus anciens comme les plus récents (on a montré l'importance de la tradition humaniste chez La Fontaine, "poète du crépuscule de la Renaissance", influencé par Marot, Rabelais, Montaigne et aussi Boccace et Erasme...), il manifeste une visée égalitariste, qui critique une échelle des êtres trop figée, une hiérarchie des valeurs apparentes trop rigide et réclame plus d'équilibre et d'harmonie entre les créatures et, singulièrement, entre les hommes : car, en effet, quand les dieux regardent les hommes : "les petits et les grands sont égaux à leurs yeux." -  L'éléphant et le singe de Jupiter (XII, 21).

Jean Carpentier
Bulletin de l'ARELC n°15
 
Créé le 02/12/2011
Modifié le 04/12/2014