Autoportrait et quête de sens : proposition de séquence
Une proposition de séquence pour aborder, dans le cadre du programme de français en 3ème, les thèmes de l'autobiographie, de l'écriture de soi, de la prise en compte d'autrui et des récits de vie..
Remarque préliminaire
Comme annoncé à la fin du  document "le fait religieux dans l'autobiographie", nous proposons ici les grandes lignes d'une séquence complète dans le cadre du programme de Français en 3ème (autobiographie, écriture de soi, prise en compte d'autrui, récits de vie).
 
Nous en développons une partie dans un article à part : L'extrait de l'autobiographie de Marc Chagall, Ma vie, et son autoportrait aux sept doigts.

Thématique générale de la séquence :  le rapport complexe du créateur à lui-même
 
Dans quel but produit-on un autoportrait ?
Quelle image de soi l'artiste se découvre-t-il ?  Laquelle  veut-il donner ? Laquelle donne-t-il effectivement : quel effet induit-il sur son auteur ?

Quelques lignes de réponse :
- effet de libération : s'exprimer enfin, progresser dans la connaissance de soi,
- exprimer sa difficulté à se situer,
- répondre à des critiques, se justifier, ou au contraire ironiser sur soi,
- recherche d'un idéal de soi, l'affirmation de valeurs personnelles, témoignage : ce double mouvement d'interrogation sur soi et de visage donné à l'autre que constitue un autoportrait induit un "questionnement sur le sens" et le peintre ou l'auteur  va livrer quelque chose de sa personnalité et de sa culture, jusque parfois dans sa dimension religieuse, ou de refus du religieux.  

Cliquez ici pour visionner dans un tableau récapitulatif comment apparaît cette dimension religieuse dans chacune des oeuvres retenues.

Pour entrer dans la séquence (qui, on le voit, suivra aussi une progression chronologique, sauf pour Ensor) : l'origine et le développement de l'autoportrait chez les peintres à partir de la Renaissance.

1) Supports presque contemporains : deux peintres italiens qui ont ressenti le besoin de s'introduire dans leur  œuvre :
- Raphaël, fresque de l'école d'Athènes (1508/1511) : le peintre se fait figurer de manière discrète, mais  volontairement reconnaissable, dans un coin en bas à droite du tableau, selon une modalité qui tend vers l'objectivité,
- Michel Ange, fresque du  jugement dernier  (1535/1541) : suite à son altercation avec le maître de cérémonie du pape, Biagio da Cesena, Michel Ange se représente lui-même aussi du côté des damnés en inscrivant son propre visage, lamentable, dans la peau de S. Barthélemy (donc  selon une modalité péjorative).

2) Deux autoportraits d'A. Dürer (1er artiste à s'être peint tout au long de sa vie)
- 1498, autoportrait dit de Madrid (Musée du Prado) : volonté de se montrer en gentilhomme alors qu' il n'est que fils d'artisan immigré de Hongrie. " A Venise je suis un  seigneur, là-bas (En Allemagne), un parasite " (modalité méliorative),
- 1500, autoportrait en manteau de fourrure  (Munich, ancienne pinacothèque)  : solennel, de face, se peint en Christ selon le modèles des icônes.

Si le niveau et la réceptivité de la classe le permettent, on éclairera cette œuvre en évoquant la devotio moderna, mouvement spirituel auquel on peut associer Dürer (comme Van Eyck), et à l'imitation de Jésus-Christ, une œuvre emblématique de ce courant.

On  trouvera une analyse éclairante par Laurent Berté (2003) ( à rechercher par le moteur google en tapant Artemisia/dürer)
--> Langue : travail sur dénotation/connotation et sur les modalités.

3) Van Gogh
Trois autoportraits :  à l'oreille bandée  (1889)  et les deux derniers avant sa mort (1890).
Face au miroir, Van Gogh s'autoanalyse, le spectateur peut mesurer de manière poignante la dégradation de l'image que Van Gogh donne lui-même.
La quête de sens aboutit au non sens et à la violence contre lui-même.
    
Remarque : à partir de l'autoportrait à l'oreille bandée, on peut aborder, en marge de la séquence ou plutôt dans une séquence suivante (par exemple "autres formes de récits de vie"),  la question biographie savante / biographie romancée en étudiant deux versions de l'incident de Noël 1888 avec Gauguin à Arles (textes et tableau dans le manuel de Nathan 3ème p.47).
--> Mise en évidence des deux types de vérité (scientifique objective et littéraire-vécue).
    
4) Gauguin
Parmi ses très nombreux  autoportraits, on en retiendra trois, datés de 1889 comme ceux de Van Gogh et  choisis ici pour leur mise en scène du " religieux " :
- sur la porte d'un meuble, à l'auberge du Pouldu --> utilisation du religieux pour se caricaturer lui-même (l'auréole, la pomme, le serpent  du livre de la Genèse),
- douleur spéciale de la trahison --> utilisation non religieuse du  religieux, mais comme métaphore : Gauguin  s'identifie à Jésus à Gethsémani pour lire à sa façon l'épisode avec Van Gogh à Arles.
- autoportrait au Christ jaune : Gauguin  se représente comme  artiste-créateur avec en arrière plan d'un côté le Christ jaune et de l'autre une de ses œuvres de poterie.

-->  Avec Gauguin aussi, la quête de sens  semble ne pas aboutir. Paradoxalement, ici, les éléments religieux ne donnent pas un sens religieux : le religieux est utilisé pour dire autre chose en maniant l'ironie et la quête aboutit encore à une forme de violence. Mais, à la différence de Van Gogh, cette violence est dirigée sur les autres et non sur lui-même, ce que paraît assez largement confirmer la biographie.

5) Chagall, autoportrait aux sept doigts
- analyse du tableau par le professeur d'arts plastiques,
- lecture d'un extrait de son autobiographie, Ma vie, mis en parallèle avec le tableau.

Autoportrait et récit de sa vie manifestent chez Chagall une quête de sens profondément enracinée dans son judaïsme, s'interrogeant à cette époque sur son art, sur les choix à faire, sur la volonté divine.  

6) Souad Guellouz, Les jardins du nord
--> Lecture méthodique thématique :  a) portrait du Grand-Père,  b) vécu de l'auteur.
- Portrait du Grand-Père, imam de la communauté, qui constitue pour la petite fille un repère de sens à la fois familial et religieux : travail à partir de l'anaphore et du champ lexical de l'autorité pour mettre en relief l'image de  patriarche qui est donnée du Grand-Père
 
- Autoportrait à la 3ème personne : sous les traits de Sophia (la petite fille), Souad Guellouz livre son émerveillement devant la figure de son grand Père faisant lecture du Coran. Aujourd'hui, elle interprète ce vécu comme une expérience poétique qui ouvre sur un sens à la vie ("la raison de vivre sur terre") et finalement sur une expérience spirituelle et religieuse : "C'était tout simplement la foi" (musulmane) dit-elle à la fin de l'extrait.

7) En contrepoint ou plutôt en conclusion de la séquence, sur le thème de l'autoportrait comme voilement/dévoilement  :

a) Travail possible sur le masque et la personne en lien avec le professeur d'arts plastiques
- ambivalence du masque qui cache et/ou révèle la personne : expression individuelle des élèves à partir des masques autoportraits réalisés par eux  en cours d'arts plastiques sur le modèle de la comedia del arte, interprétation ensuite par l'ensemble de la classe et réponses des auteurs à ces interprétations
- faire le lien avec l'étymologie : en latin, le nom du masque = persona (= le son passe à travers)… le mot qui a donné en Français " personne " . Thématique à rapprocher du nom de l'acteur en grec : upokritès, qui donne en Français " Hypocrite "…
--> jouer la vie, c'est du théâtre … et  jouer au  théâtre c'est dire la vie.

b) illustration, application : étude de l'autoportrait aux masques de James Ensor (manuel de 3ème "livre unique", texto collège, Hachette, 2002 p. 239).
Cette œuvre d'Ensor permet de reprendre un grand nombre de thématiques abordées dans cette séquence :
- la mise en valeur de soi (divers éléments - le chapeau, la moustache la position de 3/4 et l'expression du visage - visiblement en écho à l'autoportrait de Rubens peuvent rappeler le travail fait sur Dürer),
- l'ironie peut rappeler Gauguin : on retrouve aussi, bien sûr, le masque, la question du regard des autres, du paradoxal, du grinçant ,
- et finalement surtout le questionnement, ne serait-ce que par tous les regards qui interpellent le spectateur, et singulièrement celui du peintre ("Et toi, qui dis-tu donc que je suis ?"). Surgi dans la solitude au milieu d'une foule où l'artiste  ne se reconnaît pas, ce questionnement va visiblement jusqu' à l'angoisse, très présente ici comme souvent dans toute l'œuvre d'Ensor : voir par exemple les têtes de mort derrière lui, et même simplement le fait d'être entouré de masques, voire de n'être soi même aussi qu'un masque insaisissable au milieu des autres ….  

Bien que ce tableau date de 1899, on peut considérer comme déjà emblématique du  XXème siècle ce témoignage qu'il donne d'un profond questionnement sur le sens, qui reste comme sur le seuil, sans même entrouvrir une porte vers une possible réponse .
 
Retenons en illustration cette note d'Ensor lui-même sur le masque :"Je me suis gaiement exilé dans cette solitude, dans laquelle trône toute violence, lumière et splendeur, le masque. Pour moi, le masque est fraîcheur du ton, expression exacerbée, fastueux décor, grande pose inattendue, mouvement sans entrave, éminente turbulence." (citée dans  "Les maîtres  de la peinture occidentale", Taschen 1999, p.559)

En bilan de séquence, nous avons donné un devoir sous forme d'écriture personnelle :
--> Répondre aux questions posées au début de la séquence (cf. ci-dessus : but de l'autoportrait, image donnée par l'artiste, effet sur le récepteur) en vous référant au maximum, et même si possible à toutes les œuvres abordées.

Pierre Dussère
Enseignant en lettres
Créé le 02/12/2011
Modifié le 02/12/2011