Utilisation de documents vidéo de fiction dans l'enseignement du fait religieux
Quelles sont les sources, les utilisations possibles et les points de vigilance en matière d'utilisation de documents vidéo de fiction dans l'enseignement du fait religieux ?

L'évangile selon
Saint Mathieu
de Paolo Pasolini, 1964
Ce document est extrait des Actes du Colloque de l'ARELC de novembre 2002.

L'utilisation de la vidéo dans le domaine du fait religieux rencontre les mêmes difficultés que son utilisation dans d'autres domaines de l'enseignement de l'Histoire. Il ne s'agit donc pas ici d'évoquer les enjeux et les difficulté de l'utilisation de la vidéo avec des élèves, mais plutôt de d'évoquer les enjeux et les difficultés dans ce domaine précis. Dans un premier temps nous aborderons la diversité des sources disponibles, ensuite nous évoquerons quelques exemples possibles d'utilisation de ce type de document, et enfin nous envisagerons les limites de leur exploitation pédagogique.

Des sources nombreuses mais hétéroclites

II est possible de classer les différents supports utilisables de façons multiples selon des critères divers et variés. Sans entrer dans les détails, on peut esquisser une rapide typologie.

D'abord il faut séparer la fiction du documentaire. Les documentaires utilisables sont nombreux et variés, on peut citer par exemple, à titre purement indicatif, les émissions de Jacques Delumeau diffusées sur Arte il y a quelques années et qui ont l'avantage d'être courtes et accessible à un public lycéen voire collégien.

Ensuite viennent les fictions. Il est possible de les diviser en plusieurs ensembles :
- Les fictions que l'on pourrait qualifier de «fictions pédagogiques engagées» qui cherchent à présenter un message pédagogique mais en partie subjectif car il s’agit d’une œuvre engagée. Deux films illustrent bien ce type de démarche : le Jésus de Nazareth de Franco Zeffireli et Le Messager de Mustapha Akkad qui relate la vie de Mahomet.
- Les fictions «plus objectives» qui cherchent à rapporter des faits, la différence avec la rubrique précédente étant délicate car discutable. En fait il s’agit ici de quelques œuvres rares. L'évangile selon saint Mathieu de Paolo Pasolini par son souci de fidélité au texte en est le meilleur exemple.
- Ensuite on trouve ce que l'on pourrait appeler des fictions «créatives» où l'auteur du scénario prend de grandes libertés car il crée une œuvre de fiction au sens vrai du terme. Ces documents sont au premier abord à exclure. Cependant leur utilisation peut être, dans certains cas, envisagée ne serait ce que pour aborder le message de l'œuvre au second degré. Little Bouddha est un exemple intéressant bien que dur à exploiter : on y retrouve les quatre rencontres du Bouddha par exemple. La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese est la meilleure illustration de ce type d'œuvre, en particulier par la polémique qui a touché sa sortie.

Cette classification pose de suite le problème de la pertinence historique du document,. Bien évidemment, toute œuvre cinématographique est par définition subjective, reste à appréhender le degré d'objectivité du document ; ainsi Cécil B. De Mille disait «le devoir de l'historien est de donner un récit exact des faits, le devoir de tout dramaturge est de remplir les lacunes entre les faits». Cela résume bien l'état d'esprit d'œuvres comme Les Dix commandements.

Cependant, des œuvre parfois très libres possèdent des scènes historiquement intéressantes et des œuvres réputées comme fidèles le sont moins qu'on veut bien le croire. L'Evangile selon Saint Mathieu réputé comme une œuvre très objective à juste titre, ne l'est pas autant qu'il y paraît. Ainsi le film évoque la présence de trois mages, Marie est au pied de la croix. Il s'agit pourtant là d'éléments absents du texte de Mathieu. Ensuite les paysages italiens du sud sont très différents de ceux de Galilée, enfin des points importants sont peu mis en valeur comme les tensions entre la communauté de l'auteur et le judaïsme pharisien, aspect qui ressort dans le texte, la résurrection est peu développées, etc. A contrario, La dernière tentation du Christ, œuvre résolument de fiction, présente un Jésus confronté à un contexte plus complexe que celui décrit par les autres versions, qui est certainement plus proche de la réalité historique : la scène de la lapidation montre une atmosphère particulièrement tendue, celle du sermon des contradicteurs, etc.

Les diverses possibilités d’exploitation des documents vidéo

L'utilisation de la vidéo permet une approche sur quatre plans :
- l'évocation du contexte du document : il s’agit là de son utilisation comme pour tout autre étude historique, le contexte devant ici éclairer l’impact du message religieux.
- le message religieux proprement dit.
- la pratique cultuelle : le film récent de La coupe de Khyentse Norbu permet une approche des pratiques cultuelles bouddhistes, d'autres comédies grands publics peuvent permettre également une telle approche.
- et la lecture des événements, voire leur interprétation.

L'utilisation du support vidéo peut être réalisée sous différents angles. D'abord dans le cadre du cours comme illustration, dans ce cas les quelques minutes de vidéo se substituent à la photographie ou le texte du manuel, le problème là est la gestion du document car la séquence vidéo est souvent perçu par les élèves comme une phase de «repos», ce qui nécessite la mise en place de stratégie pour rendre l'exercice plus actif. Elle peut être aussi utilisée dans une démarche plus polémique comme support à un débat en particulier dans le cadre de l'E.C.J.S. On peut aussi l'envisager dans le cadre des T.P.E. où la très grande souplesse des thèmes peut permettre une utilisation.

Quelques exemples possibles pour illustrer ces différentes démarches

La présentation des lieux de cultes peut faire l'objet d'un travail en classe de seconde sur une des émissions de Jacques Delumeau qui s'intègre assez facilement dans le chapitre sur la Méditerranée du XIIème siècle. Cet exercice peut être couplé avec un travail sur les plans des édifices. L'approche est résolument thématique et non chronologique, elle permet une approche des pratiques cultuelles.

Dans le cadre du thème de la Frontière des T.P.E., l'utilisation du film en noir et blanc  Brigham Young d'Henry Hathaway (1940) sur l'épopée les mormons est possible, il a l'intérêt de présenter le mythe états-unien de la Frontière dans une dimension mystique et originale.

Il est possible aussi de faire réfléchir des élèves sur la lecture des événements en comparant deux œuvres sur un même thème, en particulier le personnage de Jésus et ce qui est derrière. En comparant les films la Dernière Tentation du Christ, le Roi des rois et Jésus de Nazareth, on peut aller jusqu'à utiliser des faits similaires, traités de façon différente comme la colère de Jésus sur l'esplanade du Temple.

On peut envisager enfin une présentation comparative du passage de la mer Rouge entre Les Dix commandements et la série américaine Moïse. Cette approche met en valeur les deux conceptions de l'événement que l'on retrouve dans le texte lui même avec les deux traditions superposées dans le récit.

Les difficultés pour l’utilisation de la vidéo

Dans un premier temps, on se trouve confronté à une série de difficultés inhérente à la vidéo :parcelle dans une œuvre dont parfois la densité enlève le contenu, perception difficile pour les élèves du noir et blanc et des sous titres, évolution du public etc. Il convient d'éliminer d'emblée les réserves sur la subjectivité des œuvres. En effet, elles ne sont pas plus subjectives que les œuvres d'art présentées dans les ouvrages de seconde et elles aussi réalisées bien après les événements. Le choix du physique de Jésus est dans les deux cas un sujet de polémique.

On se trouve également confronté dans l'approche du message religieux à un problème de suivi sur le contenu parfois très dense dans un vocabulaire souvent étranger au vécu des élèves. Le discours des béatitude dans le Jésus de Nazareth par exemple est pédagogiquement peu exploitable, l'image ici apportant un plus limité au texte. Il est parfois difficile de gérer également le filtre culturel de l'œuvre. Ainsi le film Le Message en 1976 de Mustapha Akkad est difficile à aborder, car Mahomet le héros du film n'y apparaît jamais visuellement mais aussi auditivement. L'auteur reprenant ici une technique déjà vue dans Ben Hur, mais là Jésus y a un second rôle.

On observe aussi des lacunes importantes dans l'étude de certains faits religieux. Si Jésus et l'ancien testament sont largement traités, il est tout autre chose pour les autres domaines : les religions asiatiques, les religions de l'Antiquité (des œuvres comme les péplums mythologiques étant difficiles à exploiter), les religions précolombiennes, etc. La gestion du temps pose également un gros problème. Avec la baisse régulière des volumes horaires accordés à l'Histoire et la Géographie, la gestion du temps devient une préoccupation de plus en plus importante, et recourir à la vidéo nécessite souvent une réduction importante d'autres points du cours. Quelques éléments de solutions peuvent être envisagés : un travail de préparation solide mais qui nécessite des grandes plages horaires, le support écrit (retranscription d'une partie des dialogues) qui permet de retravailler le texte après l'image, le questionnaire, etc.

Quelques soient les difficultés, le recours à la vidéo pour aborder le fait religieux représente une opportunité intéressante. Cependant son utilisation reste difficile et surtout délicate en particulier par la valeur symbolique que peuvent prendre certaines images dans ce domaine. Mais y recouvrir permet comme dans d'autres domaines de l'enseignement de l'histoire et de la géographie d'aider à acquérir un œil critique sur les images.

Référence des films cités dans le texte
Ben Hur de William Wyler, 1959
Brigham Young d'Henry Hathaway, 1940
La coupe de Khyentse Norbu, 2000
La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, 1988
Les Dix commandements de Cecil B. De Mille, 1956
L'évangile selon Saint Mathieu de Paolo Pasolini, 1964
Jésus de Nazareth de Franco Zeffireli, 1975
Little Bouddha de Bernado Bertolucci, 1992
Le roi des rois de Nicholas Ray, 1961

Jean-Paul Moment
Professeur agrégé de géographie
 
Créé le 02/12/2011
Modifié le 28/09/2012