Jeux sur la formation de la Bible
Des jeux de combinaisons textuelles pour comprendre comment la Bible a été composé et quels sont les problèmes d'interprétation des textes. À aborder en histoire au lycée.
Objectifs
- S'approprier le concept de Bible (exercice 1).
- Comprendre comment s'est écrite l'histoire biblique (exercice 2).
- Découvrir les éventuels anachronismes dans le classement des textes (exercice 3).
- Mesurer les problèmes d'interprétation (exercices 4 et 5).

Destinataires :  Professeurs d'histoire en lycée.

Support : Des livres divers de littérature française (ceux du CDI ou d'une bibliothèque).
Une Bible.

Source
Extrait de Pour enseigner les origines de la chrétienté, Cerf/CRDP de Franche-Comté et de Basse-Normandie, 1996, pp. 175-178.

1 - EXERCICES A RÉALISER

Quelques jeux de combinaisons textuelles aident à faire comprendre comment la Bible a été composée, et quels sont les problèmes d'interprétation des textes. Les exemples donnés ici pour chaque exercice ne servent qu'à illustrer la démarche. C'est, bien entendu, à chaque groupe de les fournir, et de travailler sur ses propres exemples. Car c'est l'implication du groupe dans ses propres exemples qui permettra l'appropriation de nouvelles représentations.

On insistera bien sur le fait que ces exercices sont des jeux pour mettre sur la voie d'une compréhension pratique des questions sur la formation de la Bible.

Exercice 1 : Comprendre le concept de Bible
L'objectif de ce premier exercice est de comprendre le concept de Bible.

Consignes : constituer une "bible française", c'est-à-dire une bibliothèque des grands textes qui ont pu marquer l'histoire du peuple français d'après la mémoire culturelle de chacun. On insistera pour que les textes soient suffisamment variés pour exprimer différentes dimensions de l'histoire d'un peuple qui a travaillé, aimé, lutté, chanté, souffert, etc.
On veillera aussi à ce que soient associés plusieurs genres littéraires d'époques diverses.

Exemple : on pourra aboutir à une liste de textes de ce type : Les Trois Mousquetaires, les Pensées de Pascal, La Marseillaise, Le Malade imaginaire, La Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen, Le Petit Prince, Gargantua, des livres de V Encyclopédie, La Chanson de Roland, Les Misérables, À la Claire Fontaine, le Code civil, les Lettres de Mon Moulin, Les Animaux malades de la peste, Heureux qui comme Ulysse, Vingt mille lieues sous les mers, le Manifeste Surréaliste, etc.

Dans cette liste, les consignes sont respectées : les genres littéraires sont variés, puisqu'on y trouve une chanson populaire, un chant patriotique, des poèmes, une fable de La Fontaine, des récits, du théâtre, des textes philosophiques ou juridiques (le Code civil de Napoléon), etc., tout cela de diverses époques, avec une concentration sur les XVIIIème-XIXème siècles.

Exercice 2 : Comment l'histoire biblique s'est-elle écrite ?
L'objectif de ce deuxième exercice est de comprendre comment s'est écrite l'histoire biblique.

Consignes : dans la liste obtenue lors du premier exercice, supprimer les signatures des auteurs, les remplacer lorsque c'est possible par des pseudonymes qui évoquent les grands ancêtres (pères ou symboles) du genre littéraire utilisé. Interpoler les textes, en plaçant certains extraits dans d'autres œuvres.

Exemples de pseudonymes : Les Pensées non plus de Pascal mais de Marc-Aurèle (voire de Socrate, en tant que figure de proue du genre "philosophie"), Les Animaux malades de la peste non plus de la Fontaine mais d'Esope, etc.
Exemple d'interpolation : la Marseillaise sera chantée par Gavroche dans les Misérables.

Exercice 3 : Comment les textes sont-ils classés ?
L'objectif de ce troisième exercice est de saisir l'aspect artificiel du travail de
classement des textes.

Consignes : classer ces livres (composés selon l'exercice 2) en trois grandes catégories : livres historiques, livres prophétiques, livres didactiques, même si ce classement est un casse-tête !

Exemple :
- Doit-on mettre dans les livres historiques Les Trois Mousquetaires ou La Chanson de Roland ?
- Doit-on mettre dans les livres prophétiques Les Pensées ?
- Doit-on mettre dans les livres didactiques La Déclaration des Droits de l'Homme ?
On mesure l'artifice d'une telle classification.

Exercices 4 et 5 : Mesurer les problèmes d'interprétation

Exercice 4 : Appréhender les problèmes d'interprétation

L'objectif de ce quatrième exercice ainsi que l'exercice suivant est de mesurer les problèmes d'interprétation.

Consignes : Se mettre à la place d'un Chinois du XCème siècle descendant d'anciens métis franco-chinois qui aurait quelques vagues connaissances de l'ancien français du XXème siècle, et qui lirait cette Bible en chinois ; comment pourrait-il comprendre ces textes (présentés et classés selon les exercices 2 et 3) ? Cette Bible serait traduite d'une version russe éventuellement comparée à la version arabe faite jadis du texte français.

Imaginer les anachronismes, les quiproquos, les détournements de sens... (et tout ceci en supposant que ce Chinois du xc siècle raisonne comme un Français du XXème siècle !)
Dans ce jeu, les interprétations les plus audacieuses sont autorisées !

Exemple : Mettre en doute l'existence de Charlemagne si la Chanson de Roland apparaît légendaire; faire de Napoléon un juriste (et donc Fauteur pro¬bable de la Déclaration des Droits), considérer le Petit Prince comme un texte religieux puisqu'écrit par "saint" Exupéry, etc.

Exercice 5 : Appréhender les problèmes d'interprétation (suite)
L'objectif du cinquième exercice est similaire à celui du précédent. Il s'agit toujours de mesurer les problèmes d'interprétation des textes, mais en se référant cette fois à un texte unique non traduit.

Consigne : Sur un seul exemple, multiplier les "lectures" possibles.

Exemple : la fable Les animaux malades de la peste.

- Recherche sur l'auteur : Qui est La Fontaine? S'agirait-il d'une traduction faite près d'une "fontaine" que l'on vénérait depuis longtemps ? Ou la fontaine, source d'inspiration, serait-elle une figure allégorique de l'auteur ?

- Approche prétendument scientifique/zoologique : en ce temps-là, les animaux parlaient. Ce document apporterait donc un témoignage-clé sur la théorie de l'évolution (ou plutôt de la régression, puisqu'aujourd'hui ils ne parlent plus !). Preuve a contrario : personne à l'époque n'a dît le contraire.

- Approche critique : la naïveté de l'auteur (ou sa folie) est flagrante : il croyait entendre parler les animaux ! Conclusion sur l'obscurantisme de cet âge primitif... (ou sur l'étrange civilisation de gens par ailleurs désarticulés : ne disent-ils pas d'eux-mêmes qu'ils « perdaient la tête », que « les bras leur en tombaient », etc.)

- Approche allégorique-sociale : les animaux devaient désigner les gens de l'époque, le lion étant bien sûr le roi Louis XIV ("roi des animaux"), les autres ses courtisans.

- Approche allégorique-prophétique : l'âne, bouc-émissaire, c'est le peuple juif sur lequel s'acharnent les puissances antisémites. La Fontaine devient ici prophète de la Shoah (ou du drame palestinien...)

- Approche moralisatrice : la fable dit le danger d'une position trop individualiste et singulière.

- Ainsi de suite pour d'autres approches linguistiques, sémiotiques, psychanalytiques... etc.

Chacun de ces jeux doit permettre une prise de conscience, en effectuant chaque fois un parallèle avec le monde de la Bible, monde des livres (biblia n'est pas un féminin singulier latin, mais un pluriel grec), bibliothèque du peuple hébreu, composée sur plusieurs siècles...

On pourra alors parler des quarante livres écrits en hébreu et des six autres en grec (pour l'Ancien Testament), de leur collection non chronologique (l'un des plus anciens est probablement celui qui raconte l'histoire de la succession de David dans le deuxième livre de Samuel, chapitres 9 à 20, et le premier livre des Rois, chapitres 1 et 2), très étendue dans le temps (la rédaction des 39 premiers chapitres d'Esaïe précède de trois siècles celle des Proverbes).

On montrera la variété des sources à l'intérieur d'un même livre, dont les rédactions sont séparées parfois de plusieurs siècles : ainsi le chapitre 1 de la Genèse écrit quatre ou cinq cents ans après les chapitres 2 et 3, récits de création à mettre chacun en parallèle avec d'autres livres de la Bible (et avec d'autres livres religieux du Proche-Orient), cf. supra, séquence 1.

On pourra parler des genres littéraires, montrer combien ils sont mélangés : poésie épique et généalogies, textes législatifs dans des récits, poèmes élégiaques et oracles prophétiques, etc. Certains genres littéraires nous sont familiers, comme les récits historiques, mais en fait ils ne relèvent pas de la même conception de l'histoire que celle qui nous vient des Grecs et des modernes ; d'autres sont déconcertants, comme le genre apocalyptique, littérature de clandestinité, à la fois tragique et eschatologique. De plus, ces genres ne sont pas figés, ils ont évolué au cours du temps et en fonction des événements.

On s'interrogera enfin sur la fonction historique de la Bible, comme recueil d'une mémoire d'un peuple malmené, souvent dominé, exilé, déporté, et donc en quête d'identité dans sa relation avec Dieu.

2 - RÉFLEXION PÉDAGOGIQUE

Peut-on proposer une interprétation objective de la bible ?


Ce dernier point est essentiel : il dit le sens de l'histoire du texte, tant au niveau de sa composition qu'à celui de sa transmission. L'enjeu de la collection biblique, c'est d'abord pour le peuple juif une mémoire religieuse : tous les genres littéraires expriment en effet l'histoire des relations entre un peuple et son Dieu, Yahvé, dont l'altérité absolue est de plus en plus affirmée. C'est à ce titre que les textes bibliques ont été si pieusement rassemblés, médités et indéfiniment commentés.

Il faut bien indiquer que les croyants, juifs et chrétiens, en lisant aujourd'hui ces textes, écoutent une parole qui, selon leur foi, vient de Dieu. Pour eux, ce n'est pas incompatible avec le fait que ces textes aient été écrits en plusieurs étapes, par des auteurs humains différents. À travers cette histoire mouvementée, pour eux, c'est Dieu qui accompagne son peuple. Cela renvoie à la notion d'inspiration biblique, qui a été développée par les théologiens.

Autant le dire d'emblée, il n'existe pas d'approche "objective" et parfaitement neutre des réalités religieuses. Ce qu'on peut viser, cependant, c'est l'honnêteté. Le programme est plus modeste, mais plus exigeant et il est important de s'y tenir.

Comme pour tout événement, chacun voit les faits religieux avec sa propre grille d'interprétation. L'enseignant d'histoire essaie, en conséquence, de croiser les approches, de façon à proposer plusieurs points de vue possibles sur les événements, et inviter ainsi l'auditeur à faire lui aussi un travail de critique, au sens positif du mot.

Il ne peut en aller autrement pour l'appréhension des questions religieuses.

Cette séquence pédagogique est extraite de l'ouvrage "Enseigner les religions au collège et au lycée", publié par le CRDP de Franche-Comté - les éditions de l'atelier - Editions ouvrières (coll. Histoire des religions), Paris, 1999.

Les auteurs sont :
- Jean Joncheray, Professeur honoraire à l'Institut catholique de Paris - Département de théologie pratique - faculté de théologie ICP et Membre du Conseil de rédaction des "Recherches de science religieuse",
- René Nouailhat, Responsable de la Mission Enseignement et Religions.
Créé le 02/12/2011
Modifié le 02/12/2011