Enquête sur les traductions de la Bible
Découvrir l'histoire de la composition des textes bibliques à partir du problème des différentes traductions.
Objectif
Découvrir l'histoire de la composition des textes bibliques à partir du problème des différentes traductions.

Destinataires :  Enseignants de Lycée

Support : Plusieurs éditions de la Bible :
- La Bible d'Alexandrie, publiée par le CNRS, sous la direction de M. Harl
- La Bible traduite par André Chouraqui, en un volume, DDB, 1985
- La Bible de Jérusalem, des Dominicains de l'École biblique de Jérusalem,
- La Bible de la collection La Pléiade, traduite sous la direction d'Edouard Dhorme, 3 vol., Gallimard
- La Bible "à la colombe", traduction rénovée de celle de L. Segond, maintes fois rééditée et améliorée, Alliance Biblique Universelle, 1978, un volume
- La TOB, traduction œcuménique de la Bible, Cerf/Livre de Poche, 1975, 1, 2 ou 3 vol.
et aussi :
- La Bible de A. Frossard (sous la dir. littéraire d'André Frossard), parue en fascicules "En ce temps-là, la Bible", 1970
- La Bible de A. Crampon, 1923
- La Bible polyglotte, de l'abbé Glaire, 1900 (dir. Vigouroux)
 La Bible Juive du rabbinat français, sous la dir. de Zadok Kahn, lib. Colbo, 1978
- La Bible traduite en français courant, Alliance Biblique Universelle, 1983 ou 1989
- La Bible Segond, version 1952, Alliance Biblique Française
- La Bible des Témoins de Jéhovah, 1974, dite "traduction d'un monde nouveau".
- etc.

Source
Extrait de Pour enseigner les origines de la chrétienté, Cerf/CRDP de Franche-Comté et de Basse Normandie, 1996, pp. 181-186.

1 - COMPRENDRE LA DIVERSITE DU MONDE DE LA BIBLE

L'objectif de cette séquence est de faire comprendre qu'il n'y a pas une version unique de la Bible, version qui recueillerait l'accord de tous, (scientifiques, croyants, responsables des diverses religions fondées sur la Bible, etc.). De la même façon, il s'agit de faire découvrir qu'au sein même de la Bible, il existe des interprétations différentes d'un événement, d'une question théologique ou d'une interrogation existentielle. Pour autant, on ne peut pas faire dire ce qu'on veut de la Bible. Les exercices de comparaison des différentes traductions de certains passages de la Bible aideront à saisir la pluralité des interprétations proposées et à comprendre que celles-ci sont autant d'essais de compréhension d'un message qui a une réalité historique.

Partir de l'immense diversité du monde de la Bible. Par exemple évoquer la diversité de présentation (livres, revues, CDrom...), de contenu (livres historiques, poétiques, prophétiques...), d'utilisation (littéraire, liturgique,...), de composition (récits archaïques ou plus récents).

Ainsi pour aborder la diversité d'interprétation externe et interne : reprenons l'exemple du récit de la Genèse qui "ouvre" la Bible : (Genèse 1, 1 - 2, 4). Il est immédiatement suivi d'un second récit (Genèse 2, 4 - 3,24). Ces deux récits sont différents.
Il y a donc des interprétations différentes dans la Bible elle-même, puisqu'il y a deux récits : chacun a son histoire, ils ne viennent pas du même milieu social, n'appartiennent pas au même contexte, ne voient pas les choses de la même façon...

D'où la question : le texte qui nous parvient, en dépit de ses diversités de forme ou de contenu, est-il au moins un texte fiable ?
C'est le problème des traductions. Toute traduction est une trahison, dit-on. Existe-t-il néanmoins un réfèrent, un texte-origine ? Dans le cas de la Bible, le problème est fort complexe, car il y en a plusieurs. Bien difficile de savoir à quelle Bible se vouer...

2 - EXERCICES A REALISER

Pour se rendre compte que toute traduction biblique est une interprétation, deux exercices sont proposés. L'un porte sur la traduction d'un mot dans le premier récit du livre de la Genèse, l'autre compare les différentes traductions de la Parole de Dieu adressée à Moïse dans le livre de l'Exode.

2.1) COMPARER LES DIFFéRENTES TRADUCTIONS D'UN MOT DANS LA GéNèSE

Pour se rendre compte que toute traduction biblique est une interprétation, deux exercices sont proposés. L'un porte sur la traduction d'un mot dans le premier récit du livre de la Genèse, l'autre compare les différentes traductions de la Parole de Dieu adressée à Moïse dans le livre de l'Exode.

Prendre quelques Bibles, parmi les plus connues ou les plus répandues.
Comparer les différentes versions du début de la Genèse. Lors de la création des animaux, au verset 21 du chapitre premier, les grands poissons (Segond 2, polyglotte, français courant, témoins de Jéhovah) deviennent de grands animaux marins (Frossard), de grands monstres marins (TOB), de grands dragons (Dhorme), de grands serpents de mer (Bible Jérusalem), de grands cétacés (Bible d'Alexandrie), des cétacés énormes (Bible Juive), de grands animaux aquatiques (Crampon), d'énormes monstres marins (Segond 1), ou de grands crocodiles (Chouraqui) !

Ce qui peut paraître ici anecdotique devient lourd de conséquences dès lors qu'il s'agit d'un texte dont le sens religieux ou théologique va donner lieu à des interprétations tout à fait divergentes...

2.2) Comparer les différentes versions d'un passage de l'Exode

Dans le verset 14 du chapitre 3 du livre de l'Exode, Dieu s'adresse à Moïse. On verra au travers des [pdf=447_1.pdf]différentes versions [/pdf] de ce passage que ce que dit Dieu est diversement interprété.

2.3) Comprendre le problème des sources

À partir d'exercices comparatifs de ce type, on prolongera l'interrogation sur l'absence de texte original ou autographe, qui explique en grande partie la pluralité des traductions.

Segond, la Bible de Jérusalem, la TOB utilisent le texte massorétique (texte hébreu du VIII-IXeme siècle) comme texte de référence, en travaillant avec toutes les variantes des autres traductions. La Bible d'Alexandrie reprend le texte de la Septante (traduction grecque de IaTorah). André Chouraqui part d'un hébreu reconstitué supposé d'origine.

La plupart des Bibles traditionnelles (Glaire, Crampon, etc.) reprennent la Vulgate, sans mettre en garde sur les incertitudes de cet ancien texte latin : ainsi le premier fascicule "d'En ce temps-là la Bible", dirigé par A. Frossard, en 1970, annonçait "une nouvelle version française du texte de la Bible… dans un style simple et sans recherche, qui ne risque pas de gêner la réflexion de chacun... elle suit de près le recueil latin le plus complet, appelé aujourd'hui la Vulgate, texte latin du Vème siècle dû à saint Jérôme, aussi fidèle traducteur que latiniste élégant " ...
De là, il est facile de faire comprendre que cette diversité des traductions vient du fait qu'il n'y a pas de document original de la Bible, mais un éparpillement de documents-sources qui ont chacun leur propre histoire et qui posent d'énormes problèmes de traduction...

Si l'on poursuit l'enquête, on pourrait reconstituer cette histoire des traductions en repérant quatre sources principales :
- Textes en hébreu (variété dialectale du cananéen, paléo-hébreu de type phénicien ou hébreu carré de type araméen ou syrien) et partiellement en araméen (ainsi des livres d'Esdras, de Daniel, certains mots de Job, de la Genèse, des Rois,
- Traduction de la Torah (ou Pentateuque) en grec au me siècle avant J.-C., ce qu'on appelle la Septante : traduction/interprétation, sorte de targum,
- Traduction de ce texte grec en latin à partir du ne siècle : ce qu'on appelle la vetus latina et traduction de l'hébreu en latin par Jérôme (IVème-Vème siècle) : traduction reconnue comme officielle à partir du VIIème siècle et dès lors appelée Vulgate, indéfiniment recopiée, multipliée, altérée... fixée au XVIème siècle avec l'imprimerie sans qu'on puisse savoir s'il s'agit toujours bien du texte de Jérôme,
- Version hébraïque dont la graphie, la prononciation et les règles de lectures ont fixées entre 750 et 1000 par les juifs : tradition dite massorétique (tradition textuelle des Massorètes de Tibériade, sublinéaire, qui prévalut sur celle de la colonie juive de Babylone au VIème siècle, supralinéaire, aboutissant à une Massore de référence, véritable "haie protectrice du texte".

2.4) Autre démarche : comparer les versions d'un autre texte : Le Coran

Des exercices de comparaison de traductions peuvent aussi être appliqués sur d'autres textes religieux comme par exemple le Coran.

La langue du Coran et son style ont toujours posé et posent encore des problèmes aux plus grands spécialistes, qu'ils soient arabes, musulmans ou ni l'un ni l'autre. Nous pouvons en avoir une idée à travers les différences entre les traductions en français du Coran.
 [pdf=447_1.pdf] Prenons ici l'exemple de la Fâtiha (l'ouverture, l'ouvrante, la première sourate).[/pdf]

REFLEXION PEDAGOGIQUE : La traduction est-elle une trahison ?

Il ne faudrait pas donner l'impression qu'il y a un doute sur l'existence même d'un "message" biblique (ou coranique). En effet, si toute réécriture est interprétation et toute traduction, trahison, que reste-t-il d'un éventuel message originel, qu'en tout état de cause nous ne connaissons pas ? L'effet produit, pédagogiquement, pourrait être d'amener le jeune (et l'enseignant !) à penser qu'on peut faire dire n'importe quoi à "la Bible" (ou au Coran). Comment gérer cet effet possible ?

Deux aspects peuvent être développés :
- Quand on passe d'un univers culturel à un autre, toute traduction est forcément une interprétation (le mot à mot ne voudrait rien dire). Les traducteurs ne sont donc pas des "traîtres" plus ou moins mal intentionnés, mais des gens qui essaient de mieux faire découvrir ce qu'on peut comprendre d'un message, d'une pensée, dont on n'a jamais définitivement fait le tour. On peut toujours progresser dans la compréhension d'une pensée riche.
- En amont de la matérialité du texte, il y a donc une invitation pour le chercheur - comme pour le croyant - à se mettre à la recherche de ce qui a inspiré ces documents que nous lisons aujourd'hui dans des conditions très différentes de celles où ils ont été rédigés.

Cette séquence pédagogique est extraite  de l'ouvrage "Enseigner les religions au collège et au lycée", publié par le CRDP de Franche-Comté - les éditions de l'atelier - Editions ouvrières (coll. Histoire des religions), Paris, 1999.

Les auteurs sont :
- Jean Joncheray, Professeur honoraire à l'Institut catholique de Paris - Département de théologie pratique - faculté de théologie ICP et Membre du Conseil de rédaction des "Recherches de science religieuse",
- René Nouailhat, Responsable de la Mission Enseignement et Religions.
Créé le 01/12/2011
Modifié le 21/11/2012