Trois Thèmes iconographiques chrétiens : l'Annonciation ; la Lamentation sur le Christ mort ; les disciples d''Emmaüs
Trois Thèmes iconographiques chrétiens pour explorer les rapports entre la représentation et l'irreprésentativité du Christ : l'Annonciation ; la Lamentation sur le Christ mort ; les disciples d'Emmaüs.

Le Souper à Emmaüs
par Le Caravage (1601)
Conférence de Monsieur Dominique Ponnau dans le cadre de l'Université d'été de Villeneuve-lès-Avignon en août 2001.

D'abord pourquoi le choix de trois thèmes iconographiques chrétiens ?

Nous n'excluons évidemment pas des thèmes iconographiques issus d'autres traditions que celles historiquement enracinées en Europe et expressives de son héritage majeur jusqu'à présent. Mais c'est sur celui-ci qu'il nous a paru souhaitable de nous concentrer d'abord.

D'autre part, il ne nous a pas échappé que l'héritage iconographique européen comporte une part essentielle, qui est le répertoire mythologique gréco-romain, lequel inspire aussi bien la poésie que la philosophie, la musique, la sculpture, la peinture, l'architecture, à un degré d'intensité comparable à celui de l'héritage chrétien. Cependant, nous avons choisi nos trois exemples exclusivement dans celui-ci, d'abord en raison de sa prééminence et de la multiplicité de ses manifestations tout au long des quinze derniers siècles en Europe, et spécialement en Europe centrale et occidentale, modelant essentiellement la pensée de celle-ci et son regard sur l'homme et le monde, que cette pensée et ce regard expriment envers cet héritage adhésion ou récusation. Il ne serait venu, jusqu'aux tout derniers temps, à personne en Europe l'idée que l'on pût ignorer ce que signifiait la mise en présence surprenante d'une jeune femme et d'un jeune homme avec ou sans ailes... La perte vertigineuse et quasi totale, en quelques années, de ces références iconographiques chrétiennes, et plus largement bibliques, constitue probablement le signe le plus explicite et le plus grave d'une dépression culturelle gigantesque, dont les victimes n'ont même plus conscience, mais qui leur interdit l'accès au sens des images comme véhicule de la pensée.

Mais il y a une autre raison - encore plus essentielle peut-être - de notre choix de thèmes iconographiques chrétiens. Il s'agit du paradoxe extrême que propose à l'homme la vision chrétienne et qui nous [me ?) semble au cœur de tous les développements de ce courant philosophique, théologique, spirituel religieux, dans ses rapports - aussi intimes que contradictoires - avec la représentation, avec l'image. Ce paradoxe extrême me [nous ?] paraît contenu "in nucleo" dans le Prologue de l'Évangile selon saint Jean : " Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous". (le texte initial d'ailleurs, en grec, ainsi que dans sa traduction latine, ne dit pas que "le Verbe s'est fait chair", mais qu'il "est devenu chair" : "kai sarx egeneto" ; ou qu'il "a été fait chair" : ("et Verbum caro factum est".)

Il s'agit bien ici d'un paradoxe extrême, car il ne s'agit pas d'une simple manifestation visible d'un dieu ordinairement invisible mais appartenant au monde, comme dans la mythologie grecque ou romaine, même si l'on sait le lien extrêmement subtil et variable entretenu par l'univers, visible ou invisible, des dieux et l'unité divine inaccessible et extérieure au monde à laquelle se réfèrent, à la suite de Platon, les penseurs néoplatoniciens.

Dans le cas du Verbe évangélique. il s'agit bien de l'Invisible, inaccessible, extérieur au monde créé, qui se fait chair, c'est à dire qui pénètre au cœur de ce qui lui est le plus étranger et l'illumine pour ainsi dire de l'intérieur. Certes, il est dit aussi dans ce Prologue fondateur : "Dieu, nul ne l'a jamais vu ; un Dieu, Fils unique qui est dans le sein du Père, Lui, nous l'a fait connaître" (Jean 1, 18). Mais le paradoxe réside en justement ceci qu'en ce Verbe, inséparable du Père invisible, ce Père lui-même se fait voir.

A de tels propos font écho les paroles prêtées à Jésus dans la prière dite sacerdotale du même Évangile selon saint Jean : "Qui m'a vu a vu le Père". Ou encore, ailleurs, dans le même Évangile ; "le Père et moi, nous sommes Un". Ce qui d'ailleurs entraîne contre Jésus l'accusation, très compréhensible au demeurant, de sacrilège, de blasphème. Ces propos évoquent encore ce qu'écrit l'auteur de la première lettre de Jean : "Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos veux, ce que nous avons contemplé, et que nos mains ont palpé, du Verbe de Vie... nous vous l'annonçons." (1 Jean, 1-2]. Ou encore, s'agissant des conséquences extrêmes, de ce paradoxe lui-même extrême de l'entrée en la chair de ce Verbe de Vie qui, avec le Père invisible et inaccessible, ne fait qu'un, il est utile d'évoquer les propos de saint Pau! dans l'hymne de la lettre aux Philippiens [reprise sans doute d'une prière liturgique plus ancienne que la lettre elle-même) : "Jésus, Lui, qui subsistant en forme de Dieu, n'a pas estimé comme une usurpation d'être égal à Dieu, mais il s'est anéanti, prenant forme d'esclave, devenant semblable aux hommes, Et par son aspect reconnu pour un homme, il s'est abaissé devenant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix." [Phil 2, 6].

Toutes ces références textuelles n’ont ici, dans notre contexte particulier, aucune visée apologétique ; elles n’ont d’autre but ni d’autre sens que de faire percevoir les conséquences extrêmement importantes, fécondes, et non moins contradictoires sur l’image, de ce Dieu, qui est l’Eternel au sens où l’Israël l’entend, se faisant chair, et, pour ainsi dire renversant les perspectives de la Genèse, en considérant les porter jusqu'à leur terme ultime : Dieu créa l'homme "à son image et ressemblance". La Genèse est, dans le contexte chrétien, prise au sérieux jusqu'à ce point paradoxal où l'homme, tiré de la glaise et modelé par Dieu "à son image et ressemblance", devient lui-même, en Jésus, le Dieu créateur, légitimant toute reproduction imagée aux yeux de certains, qui l'ont emporté sans jamais anéantir les arguments contraires de ceux qui percevaient avec une extrême acuité les risques d'idolâtrie contenus dans toute représentation du Verbe unique en Jésus Christ.

Le fondement de la légitimité de l'image, en christianisme, nous paraît donc garanti par l'investissement de la chair, de toute chair, en Jésus, par l'Esprit créateur, au point que puisse être affirmés en même temps le principe de la radicale altérité du Tout Autre créateur et celui de sa plongée transfigurant dans la chair du créé, en laquelle il prend corps et qu'à jamais il s'incorpore. C'est cette chair elle-même, devenue la texture même de la divinité, qui proclame l'altérité absolue de ce Dieu unique et trine, qui se vide absolument de Lui-même dans sa création pour la hausser jusqu'à Lui, qui participe à sa mort pour l'associer, par sa résurrection, à son immortalité ; qui se donne à voir, à toucher [cf. Jean 20, 27-29), à manger même (Jean 6, 48-58], mais qui, immédiatement, décourage et récuse toute interprétation matérielle et toute appropriation possessive de Soi : "mes paroles sont esprit ; elles sont vie". [Jean 6, 63].

Le fondement de l'image en christianisme nous paraissant s'enraciner dans le mystère de l'Incarnation du Verbe éternel, ne cesse, tout au long de l'histoire chrétienne, selon des modalités diverses en fonction des époques, des tonalités théologiques ou spirituelles de tel ou tel théologien, de telle ou telle école, de connaître et d'exprimer la tension entre deux pôles contradictoires de la pensée chrétienne, qu'il faut toujours tenir ensemble, celui de l’irréprésentabilité de Dieu, même en Jésus Christ, venu dans la chair une fois pour toutes et dont toute représentation risquerait de faire verser le croyant dans l'idolâtrie, et celui de la glorification de toute chair, depuis que la chair du créé est devenue, en Jésus Christ, abordée certes selon l'Esprit, mais abordée en sa vérité révélée en même temps que voilée en lui, la chair même de Dieu.

Parmi les exemples les plus éclatants de cette tension paradoxale entre l'irreprésentabilité et la représentabilité de Dieu, nous pourrions retenir deux thèmes, celui de l'impossible et réelle épiphanie [ou théophanie) de Dieu en Christ et celui de la représentation essentielle du Verbe incarné qui est celle du visage du Christ, faisant l'objet assez tôt d'éléments devenus largement archétypiques, mais échappant à toute description, et même à toute saisie dans les textes fondateurs que sont les textes évangéliques. Dans l'un et l'autre cas, nous nous heurtons à l'impossibilité absolue de voir, de nous représenter celui qui ne cesse de se donner à voir et de se proposer à la représentation.

Pour une toute première et certes superficielle approche de ces paradoxes, nous nous sommes permis de proposer, à côté de textes beaucoup plus fouillés et approfondis et de références bibliographiques connues, deux brefs essais de l'un d'entre nous, l'un publié dans l'ouvrage collectif sous la direction de René Rémond : Les grandes inventions du christianisme ; l'autre plus directement ordonné au thème du visage et à celui de la théophanie du Christ, en exorde au catalogue élaboré pour l'exposition "Épiphanies" qui eut lieu à la cathédrale l'Evry à la fin 2000 et au début 2001.

Choix des trois thèmes
Mais pourquoi avoir choisi, comme thèmes illustratifs de la représentation du mystère chrétien en images les trois séquences que constituent l'Annonciation, la lamentation sur le Christ mort et les disciples d'Emmaüs ?
D'une   part à  cause  de   leur  extrême   importance  tant  iconographique   qu'illustrative des   rapports entre la représentation et l'irreprésentabilité du Christ.
D'autre part en tant qu'ils se situent, pour les deux premiers, aux deux extrêmes de cette vie corporelle de Jésus : dans l'annonce de sa conception et dans la déploration de sa mort ; pour le troisième, dans la période dite "postpascale" de sa vie, où il apparaît à ses disciples comme vivant, comme charnel, mais selon un mode de vie et d'incarnation tout à la fois évident et parfaitement insaisissable, et qu'ici se manifeste mieux que n'importe où ailleurs dans l'histoire de la vie du Christ le paradoxe de sa visibilité et de son invisibilité.
Enfin [mais cela transparaît dans les deux item précédents), en tant que le répertoire formel de ces trois thèmes (et d'ailleurs surtout des deux premiers] est d'une extraordinaire richesse et d'une non moins grande complexité tout au long de l'histoire de la représentation du mystère du Verbe incarné.

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Dominique Ponnau
 
Créé le 29/11/2011
Modifié le 21/11/2012