Au seuil de l'indicible ou par le visible vers l'invisible
Une invitation à considérer l'œuvre d'art comme un seuil, une porte entrouverte.
Ce texte est extrait d'un n° hors série du Monde de la Bible intitulé Art & culture religieuse aujourd'hui et qui diffuse les actes du colloque organisé par l'Ecole du Louvre en avril 2002 sous le patronage du ministère de l'éducation nationale et du ministère de la culture et de la communication.

Prenant appui sur l'expérience vécue pendant ce colloque et pendant l'université d'été d'août 2001 à Villeneuve-lès-Avignon, je voudrais vous inviter à considérer l'œuvre d'art comme un seuil, une porte entrouverte. Il me semble que cette affirmation peut valoir pour toute œuvre d'art. Mais elle est particulièrement appropriée, à mon avis, en ce qui concerne les œuvres d'art d'inspiration religieuse. Et cela entraîne un certain nombre de conséquences sur la pédagogie qui convient pour donner accès à ces œuvres, en particulier dans le cadre de la laïcité.

Toute œuvre d'art est une porte vers l'invisible
Par le voir, l'entendre, le toucher, le goûter, le sentir, l'œuvre d'art permet d'accéder à ce qui ne se peut ni voir ni entendre ni toucher, mais seulement pressentir ou ressentir, " L'art permet d'approcher la part d'indicible du réel ", écrit Jean-Marie Duthilleul. Je ne peux mieux faire, sur ce point, que de renvoyer à une étude de Geneviève Hébert intitulée " L'invisible dans le visible " (2), étude philosophique dans laquelle elle montre que si, dans la lignée de Platon puis de Descartes, le visible est souvent discrédité, puisqu'il s'agirait de passer de l'apparence, du sensible, considéré comme illusoire, trompeur, au domaine du rationnel, domaine de la connaissance, qui par définition serait inaccessible aux sens ; au contraire, dans une approche phénoménologique, telle que Merleau-Ponty, par exemple, l'a explorée, on accordera toute l'importance qui est due à ce qui apparaît. On parlera alors, avec Jean-Luc Marion, de manifestation, de révélation, d'épiphanie.

C'est ce qui me permet d'affirmer avec lui que " l'invisible travaille le visible ". Que nous est-il donné à voir ou à percevoir dans une œuvre d'art ? Des matières (la pierre, le verre, le tissu…), des couleurs, des formes, des sons, des harmonies. Et l'analyse d'une œuvre d'art ne peut faire l'économie de cette approche formelle et technique. Mais ayant constaté qu'on ne peut séparer " forme et sens " (selon le titre de notre précédent colloque), il nous faut donc reconnaître, dans cette même logique, que nos sens nous conduisent vers un au-delà de ce qui est directement perçu par eux. Car tout dessin révèle forcément un dessein ! (Emmanuel Coquery nous a rappelé que le début du XVIIe siècle ne connaissait qu'une orthographe : dessein. Et en italien, il n'y a qu'une seule orthographe également : disegno !) La pensée est inscrite dans l'œuvre, disait Sylvain Dubuisson. Et nous pouvons citer aussi Régis Debray : " L'ordre du sens déborde celui du discours " (Dieu. Un itinéraire, Odile Jacob, 2001).
Une œuvre d'art provoque toujours une émotion, un trouble, un déplacement, elle fait vibrer celui qui y est sensible. Elle évoque, elle donne à penser, à ressentir, au moins autant qu'elle montre et qu'elle dit. À travers le visible, le sensible, elle ouvre sur l'indicible, ce qu'on ne sait pas comment nommer ou qu'on hésite à nommer. L'expérience artistique invite donc à la fois à ne pas s'en tenir à la matérialité de ce qui constitue l'œuvre d'art, mais à ne pas la négliger non plus, comme si on pouvait se contenter de disserter intellectuellement à son sujet.
Pendant le colloque, nous avons été rendus attentifs à cette vibration, ce trouble, ce déplacement - ce déclic, a-t-on dit aussi - par lesquels le sensible, dans l'œuvre d'art, évoque plus que le sensible. On peut parler alors de langage symbolique, langage qui ne se contente pas de désigner, de définir les choses, mais entend les évoquer, les appeler, les invoquer peut-être ; comme dans le langage poétique où les mots renvoient toujours à plus que ce qu'ils désignent matériellement, où il sont susceptibles de plusieurs traductions, comme nous l'avons vu dans la poésie mystique persane. Ouverture sur ce que certains appelleront le spirituel, la sagesse, d'autres le religieux, d'autres l'Ultime ou Dieu... Toute une série de mots pourrait ici être proposée, mais nous passons alors au second point que je voulais évoquer avec vous.

Dans les traditions religieuses : l'art, chemin vers l'invisible
Avec des exigences ou des choix différents, les traditions spirituelles et religieuses ont estimé que l'œuvre d'art pouvait être un chemin vers l'invisible dont elles évoquent la présence. Les religions - nous avons évoqué en priorité pendant ce colloque les trois religions monothéistes - ont toutes jugé, en effet, que le sensible était un chemin possible pour exprimer ce qui n'est pas enfermé dans l'ordre du sensible. Mais, selon elles, toutes les expériences sensibles, artistiques, ne sont pas des chemins également susceptibles d'ouvrir à Dieu : risque de trop " matérialiser " le divin, de l'idolâtrer, de s'imaginer qu'on peut le saisir, avoir prise sur lui...
Certaines voies ont été privilégiées, d'autres ont été parfois interdites ou censurées. Pensons par exemple à l'interdiction des images. Ces interdictions ont d'ailleurs pu donner l'occasion de développer d'autres formes artistiques : musique, calligraphie...
Mais peut-on définir plus clairement ce dont il est question dans cette évocation à laquelle nous invite l'œuvre d'art ? Il y aurait de grands risques à le faire, puisqu'il s'agit précisément de l'au-delà des mots... Il se trouve que les religions monothéistes prennent ce risque et proposent justement une expérience qui peut s'inscrire dans l'expérience poétique ou artistique, puisqu'à travers le sensible, dans le sensible, on évoque une réalité qu'en rigueur de termes on ne peut définir et qu'on désigne par un mot évocateur, " Dieu ", qui cache, autant qu'il désigne, une réalité indicible.
Toute la mystique, ainsi que la théologie négative, insistent pour dire que lorsqu'on prononce le mot " Dieu ", ce qu'on peut en dire, c'est qu'il reste l'inconnaissable, qu'on ne peut pas mettre la main sur lui, le posséder, ne serait-ce qu'en définissant ce qu'il est. " O Toi, l'Au-delà de tout, n'est-ce pas là tout ce qu'on peut chanter de Toi ? (...) Aucun mot ne t'exprime !", écrivait saint Grégoire de Nazianze.
C'est dire que l'expérience artistique, quand elle est désignée comme religieuse dans les trois religions dont nous parlons, renvoie à une expérience complexe, originale, mais c'est aussi une expérience commune, qu'on peut retrouver dans d'autres traditions: polythéisme gréco-romain, religions orientales, voies bouddhiques, et aussi sans doute dans l'expérience artistique tout simplement, même celle qui ne prétend pas ouvrir sur du " religieux ". Une expérience humaine de la beauté, en somme. La beauté ne devrait-elle pas être au centre de toute œuvre d'art, comme nous le disait Geneviève Asse ?
Qu'il me soit permis d'évoquer plus particulièrement ici la tradition chrétienne, puisque c'est celle, on le sait, à laquelle personnellement je me réfère. Ce que je vous propose ici, c'est d'écouter ce qui se dit dans cette tradition, de tenter de l'appréhender, et pas forcément de partager les convictions qui s'y expriment.
Avec le christianisme, qui affirme que le Verbe, la Parole de Dieu s'est faite chair (évangile de Jean 1,14) - ce qu'on a coutume de désigner par le "mystère de l'Incarnation "- quelque chose se dit d'original sur le rapport entre le visible et l'invisible. La première lettre de Jean médite ce " mystère " d'une façon très mystique et très poétique. Nous sommes au cœur des sujets sur lesquels nous travaillons ici. Je vous lis le début et la fin de cette lettre, ainsi qu'un verset qui se trouve au milieu, et je me lancerai à mon tour dans un commentaire. En voici le début :
" Ce qui était dès le commencement
" ce que nous avons entendu
" ce que nous avons vu de nos yeux
" ce que nous avons contemplé
" ce que nos mains ont touché du Verbe
" de vie...
" Et voici le dernier verset (5,21) : Petits enfants, gardez-vous des idoles... "

Entre les deux, cette affirmation, reprise de l'évangile du même Jean (1,18) : " Dieu, nul ne l'a jamais contemplé " (4,12).
L'affirmation des premiers versets est scandale pour les juifs, voire sacrilège: comment pourrait-on voir la face de Dieu ? Elle est folie pour les païens, qu'ils soient platoniciens ou " cartésiens " : comment pourrait- on toucher le logos ? Et c'est pourquoi, peut- être, le mot de la fin est une invitation à la prudence: gardez-vous des idoles ! Le christianisme a-t-il toujours échappé à cette idolâtrie que Jean évoque ici ? C'est une autre histoire. Qu'en est-il des foules qui veulent toucher des reliques ? Je laisse la question ouverte. Des sensibilités diverses coexistent à l'intérieur du christianisme, en particulier justement quant aux reliques, à toucher, à vénérer... quant aux " apparitions " de l'invisible... Pensons à la sensibilité protestante, ici très distante par rapport à ce type de rapport au sensible.
On pourrait dire qu'entre le début et la fin de la lettre de Jean s'inscrit toute l'histoire contrastée du christianisme.
On pourrait aussi, pour évoquer ce " mystère de l'Incarnation ", faire référence à des prières de la liturgie catholique de la fête de Noël, qui est justement la fête de l'Incarnation. Elles évoquent précisément le rapport entre visible et invisible :
" La révélation de ta gloire s'est éclairée pour nous d'une lumière nouvelle dans le mystère du Verbe incarné : maintenant, nous connaissons en lui Dieu qui s'est rendu visible à nos yeux, et nous sommes entraînés par lui à aimer ce qui demeure invisible " (1re préface de Noël).
" Dans le mystère de la Nativité, celui qui par nature est invisible se rend visible à nos yeux " (2° préface de Noël).
Dans ce " mystère de l'Incarnation " se joue en effet un rapport du visible et de l'invisible, comme en un jeu de lumière... Or, c'est aussi cette première lettre de Jean qui affirme " Dieu est lumière " (1,5). Bien sûr, un croyant dira que la réciproque n'est pas vraie. Il ne dira pas " la lumière est Dieu "... Pourtant, comment ne pas penser aux dernières toiles de Turner quant on lit aujourd'hui l'affirmation " Dieu est lumière "...
Un croyant pourrait dire qu'un artiste, s'il nous fait percevoir la lumière, marcher dans la lumière et entrer en communion entre nous dans la contemplation de la lumière, alors il n'est pas loin de Dieu : " Si nous marchons dans la lumière comme Il est lui-même la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres " (1 Jean 1,7). Henri Guérin, dont nous avons contemplé les vitraux, ne me contredira pas, je pense.
De même que puisque " Dieu est amour " (4,8), " quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu " (4,7). C'est toute une approche de l'art - et pas seulement de l'art dit religieux, bien sûr - qui est en jeu ici : faire voir ce qu'on ne voit pas au premier abord, faire percevoir les choses et le monde autrement, faire percevoir, par le sensible, ce qui est censément inaccessible aux sens et à la raison, et pourtant ne peut être perçu qu'à travers une approche sensible, laquelle est peut être aussi " raisonnable " que ce qui relève de la raison logique, calculante et démonstrative. Max Weber, et à sa suite Jürgen Habermas, nous ont rappelé opportunément que la raison ne se réduit pas à la froide logique calculatrice. Elle est aussi " raison communicationnelle " (voir par exemple J. Habermas, Théorie de l'agir communicationnel, tome l, Fayard, 1987, p. 401).

Le pédagogue conduit jusqu'à un seuil
Mais l'image du seuil que nous avons proposée pour parler de l'œuvre d'art évoque aussi le travail du pédagogue. Ne s'agit-il pas pour lui de conduire jusqu'à un seuil, d'entrouvrir des portes au-delà desquelles le jeune s'engagera ou non dans la direction qu'on lui aura ainsi laissé entrevoir ?
Si les œuvres d'art d'inspiration religieuse ne peuvent être goûtées que lorsqu'on a au moins une idée de l'univers spirituel auquel elles introduisent, on ne peut qu'évoquer avec respect cet univers, celui d'une foi possible. Et le mot " foi ", s'il est employé ici, tout comme le mot " croyance " ou le mot " spirituel ", peuvent ne recouvrir aucune référence à quelque chose de religieux ou à une tradition précise. D'aucuns préféreront s'en tenir à " l'indicible " ou au " sacré ". Ce dernier mot est susceptible de tant de connotations qu'il peut sûrement évoquer cela aussi !
Or l'approche laïque, si elle se doit d'entrouvrir cette possibilité, se doit aussi de rester sur ce seuil. Elle n'a pas à le franchir. Et c'est tout l'art du pédagogue. Cet art est mis à contribution tout particulièrement dans les classes d'histoire de l'art, mais c'est cela aussi qui est en jeu dans l'attitude générale de l'enseignant d'histoire, de français, de philosophie...
Il s'agit d'ouvrir les esprits sur des univers culturels parfois fort éloignés des nôtres, sur des visions du monde d'hier ou d'aujourd'hui, de les faire comprendre, goûter " comme de l'intérieur ", pourrait-on dire, tout en gardant la nécessaire distance critique qui permet au jeune de rester libre pour de futurs engagements, ou, s'il est déjà engagé, de rester disponible pour le dialogue avec d'autres points de vue, lesquels peuvent être présents aussi dans son entourage le plus proche.
Il s'agit de stimuler aussi ces jeunes, pour qu'ils deviennent acteurs et non spectateurs passifs devant un monde qu'on se serait contenté de dérouler sous leurs yeux comme un spectacle lointain. Devenir acteurs, devenir artistes à leur tour, compositeurs, interprètes, susceptibles de prendre leur place dans le concert du monde. Mais cependant l'école n'a pas à se transformer en orchestre, ni à engager les jeunes dans une direction donnée. Le prosélytisme est bien entendu exclu.
Finalement, il s'agit d'être suffisamment en connivence pour goûter les choses " comme de l'intérieur " et suffisamment en retrait pour garder et développer la distance critique. Travail subtil, qui suppose du doigté. C'est, disions-nous, tout un art, celui du pédagogue. Mais cette situation qui semble tendue entre le dedans et le dehors n'évoque-t-elle pas précisément ce seuil dont nous parlons, cette ouverture, cette porte entrouverte ?
Encore faut-il avoir suffisamment entrouvert la porte pour laisser deviner qu'au-delà, il y a encore quelque chose à voir, à sentir, à écouter, à goûter. ..
Au seuil de l'indicible... les mots s'arrêtent et deviennent superflus ou déplacés. Et pourtant les mots que nous employons doivent être suffisamment évocateurs pour que, lorsqu'ils s'arrêtent, on ait conscience que tout n'a pas été dit et que le non-dit, l'indicible, est peut-être le plus important, qu'il est déjà présent, évoqué, peut-être invoqué.
Le relais peut ensuite être pris par les croyants dans une approche confessante, qui est le propre de l'approche théologique. Mais nous sortons alors du cadre dans lequel nous nous situons aujourd'hui.

  Jean Joncheray (1)
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1) Jean Joncheray, théologien et sociologue, prêtre du diocèse d'Angers, Vice-recteur de l'institut
2) Geneviève Hébert, " l'invisible dans le visible ", transversalités. Revue de l'Institut catholique de Paris, n°78 (avril-juin 2001).
Créé le 29/11/2011
Modifié le 30/11/2011