La Pietà de Villeneuve-lès-Avignon
À la découverte de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon

La Pietà
de Villeneuve-lès-Avignon
E. QUARTON
Musée du Louvre
Conférence de Dominique Ponnau dans le cadre de l'université d'été de Villeneuve-lès-Avignon en août 2001.

Cette œuvre des années 1450 est extrêmement célèbre, Il m'est arrivé de la présenter à plusieurs reprises à des personnes très différentes. A chaque fois, se fait une sorte de silence. Supposons que nous ne sachions rien de ce dont il est question ici. Je ne sais pas ce que nous verrions, sinon une espèce d'axe du monde, féminin et douloureux, portant sur ses genoux un corps mort, raidi. On s'interrogerait sûrement sur le visage qui n'est pas exactement celui d'un mort, mais plutôt celui d'un dormeur, sur l'étrangeté aussi de ce qui entoure ce visage, ce rayonnement, et puis ce curieux objet qu'un jeune homme lui enlève. On se demanderait qui est ce jeune homme, qui est cette jeune femme qui pleure. Je crois que ce que l'on remarquerait surtout d'abord, c'est la douleur muette de cette femme qui forme comme l'axe du monde, la déploration de cette jeune femme, la délicatesse avec laquelle ce jeune homme, qui est grave maïs qui n'est pas en larmes, qui est très calme, enlève ceci dont peu à peu on s'apercevra peut-être que ce sont des épines. Le contraste entre le raidissement de ce corps, cette diagonale, ce grand rythme diagonal du raidissement qui épouse d'ailleurs doucement la robe de cette jeune femme, et la contradiction entre ce raidissement, cette douleur et ce visage. Une autre chose nous frapperait encore, c'est le contraste entre cette obscurité qui habite le bas de cet espace — puisque c'est l'espace du tableau, c'est l'espace du monde aussi — et la blancheur vive des plis de la doublure du manteau de cette femme, dont on retrouve ici la guimpe, la rougeur du vêtement de cette jeune femme, l'éclat d'or aussi de la doublure de ce vêtement et, surtout, le contraste entre ce noir et cet or, dont il ne serait peut-être pas difficile d'expliquer à qui verrait cela que l'or représente la richesse, la gloire, l'éternité. Peut-être se trouverait-on ici dans cet univers de terre, de terre douloureuse, et de gloire, de gloire éternelle.

Il y a autre chose qui peut-être nous frapperait. C'est la figure qui est à gauche, toute droite, vêtue de blanc, le chanoine qui fait penser maintenant que ce tableau était non pas ici à la Chartreuse, mais à la collégiale. Et ce qui frapperait peut-être par rapport à ce chanoine, ce donateur sans doute, c'est qu'il ne regarde rien de tout cela. Il ne nous regarde pas non plus. Il n'est évidemment pas étranger à la scène qui se déploie derrière lui, puisqu'il joue un rôle essentiel dans la composition ; et on voit bien que la gravité de son regard et son geste de prière sont associés à ce qui se passe derrière lui. Ce qu'il regarde donc, c'est ce que nous voyons, nous, Mais nous, nous le voyons de nos yeux de chair ; lui le voit de son regard intérieur. Ce qu'il contemple de cette image visible pour nous, c'est son écho invisible en lui. Et peut-être est-ce un minuscule sentier, une sente forestière parmi les sentiers que les professeurs sont aujourd'hui invités à emprunter pour dégager quelques axes de marche auprès de publics très divers et dont beaucoup n'ont pas la culture qui aide à entendre ce tableau, dans la liberté de l'humanité de chacun. Et cela les aiderait peut-être à faire percevoir que, pour des chrétiens, l'image porte infiniment plus qu'elle, car celui qui a demandé cette image sans doute, le donateur ici, n'a plus besoin de la regarder puisqu'elle est dans son cœur et que c'est l'image du mystère qui est ici manifesté.

On pourrait peut-être aller plus loin maintenant et expliquer à des personnes qui ne connaîtraient rien à cette tragédie à la fois terrible et si calme de quoi il s'agissait et peut-être ajouter que pour certains, il s'agit toujours de cela, aujourd'hui encore. Personne n'est obligé d'adhérer à ce second point du propos, bien sûr, mais rien de ce qui est humain n'est étranger à un être humain. Pour moi, la figure è laquelle je vais rendre visite quand je quitte Boston, c'est un Bodhisattva et pourtant je ne suis pas bouddhiste. Et, devant la Pieta, on dirait : regardez cette femme qui est l'axe du monde. On aurait lu peut-être ici et là qu'il faut surtout se garder en peinture — et ce n'est pas une chose fausse en soi — de trop de goût pour la symétrie. C'est trop facile, certes, mais il n'est probablement; pas trop facile et probablement pas inutile de souligner que la ligne médiane, dans la verticalité, passe exactement ici. Elle laisse les mains de la Vierge à droite, les commissures de ses lèvres à gauche. D'ailleurs, on expliquerait qu'ici est écrit : "Virgo Mater", ce qui veut dire "Vierge Mère", Une vierge qui est une mère, qu'est-ce que cela veut dire ? Peut-être y aurait-il ici des choses à évoquer ; l'évangile de l'Annonciation, par exemple. Et puis là, on verrait qu'il est écrit "Johannes evangelista", "Jean évangéliste", et là, "Maria Magdalena", "Marie-Madeleine". Et on expliquerait qui sont Jean et Marie-Madeleine, la Vierge, etc.
 
Si on reconnaissait l'importance de cette verticalité et l'on voit que cette forme porte le monde terrestre et le monde céleste peut-être, elle va de l'un à l'autre, si l'on regardait les choses horizontalement, c'est ce qu'on nous dit surtout de ne pas faire et ce qu'on n'a pas trop envie de faire tellement les diagonales ici sont fortes, rétablies par la verticalité certes du donateur et d'autres éléments encore, on s'apercevrait que le centre géométrique exact du tableau se situe juste au-dessous de la plaie dans le côté de cet homme mort. On se demanderait pourquoi et on dirait pourquoi coulent le sang et l'eau. Et que l'axe du monde vertical n'est pas compensé, mais rétabli, prend une autre signification à partir du moment où vous voyez que l'axe horizontal se situe exactement là, non pas dans une spiritualité du Sacré-Cœur telle qu'on a pu la vivre à partir du XVIIè siècle, mais de la blessure cachée et qui s'exprime en eau et sang, sang et eau de la vie éternelle. On se demanderait peut-être ce que fait ce jeune homme. On verrait qu'il enlève une couronne. On dirait ce qu'est cette couronne d'épines. Il l'enlève de celui qui l'a portée jusqu'ici, mais il lui laisse le rayonnement de ce nimbe. Il enlève cette couronne de ses doigts de musicien. Ses doigts passent quelquefois à travers les rayons, mais surtout entre les rayons, un peu comme s'il faisait de la musique avec ce nimbe et cette couronne. Et le nimbe demeure parce que, pour les chrétiens, quelque chose du Dieu Très Haut est mort avec cet homme, et quelque chose du Verbe éternel demeure dans ce mort.

On se demanderait peut-être ce que sont ces villes, et on expliquerait que celle-ci est Jérusalem, celle-là Rome. Et puis on évoquerait ce texte, partant de derrière la tête du donateur, ce texte qui suit tout le sommet du tableau et qui redescend jusqu'à la montagne, à l'autre extrémité : "0 vous tous qui passez par le chemin, faites vous attentifs et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur". Parole tirée du Livre des Lamentations que l'on attribuait à l'époque au prophète Jérémie. Maintenant on dit du Livre des Lamentations. Chapitre XII : "Parce qu'il m'a vendangé" Qui ? Le Seigneur. C'est Jérusalem qui a été vendangée selon le Livre des Lamentations. Mais celle qui a été vendangée ici, c'est Marie, et c'est à elle qu'on attribue ces paroles. Et on expliquerait que ce texte, pendant des générations et des générations, et encore aujourd'hui dans certains endroits, a été lu avec d'autres textes du Livre des Lamentations pendant les nocturnes de la Semaine Sainte, donc de la semaine de la mort de cet homme ; et qu'il est en général associé à la Vierge. Ces paroles, qui sont de la peinture, qui sont, autant que l'image, constitutives de la peinture, est-ce qu'elles n'ont pas quelque chose à voir avec ce qui est d'ordre aniconique, de l'ordre simplement du signe, et puisqu'elles sont dans un lieu où il n'y a pas d'autre image que l'or ? Est-ce qu'elles ne sont pas, en même temps que les paroles de cet "axis mundi" qu'est la Vierge mère, une sorte d'écho silencieux aussi de la douleur du Père, dont on sait par ailleurs qu'il est si fréquemment associé à la Mère dans les représentations à la douleur de la Pietà ? Il y a ce texte biblique et liturgique, mais ce texte n'est associé à cette scène-là que traditionnellement. Cette scène ne figure nullement dans l'Évangile, mais elle figure dans de nombreux écrits mystiques et, en particulier, dans les Révélations de Sainte Brigitte de Suède, en plein XIVè siècle : "Voyant le cœur de mon cher Fils transpercé, il me semblait que le mien l'était aussi. Ensuite, on le descendit de la croix et je le reçus sur mes genoux comme un lépreux tout livide et meurtri car ses yeux étaient morts et tout pleins de sang, sa bouche était froide comme de la neige, sa barbe était comme une corde, sa face contractée, ses mains tellement raides qu'on ne les pouvait mettre que sur le nombril. Comme il avait été sur la croix, ainsi l'avais-je sur mes genoux, comme un homme raidi en tous ses membres. Tout de suite on l'enveloppa (...) Je lui fermai les yeux et la bouche qui étaient restés ouverts à sa mort. Enfin, on le mit dans son sépulcre".

Dominique Ponnau
 
Créé le 29/11/2011
Modifié le 19/10/2012