Nicolas Poussin : Paysage avec Orphée et Eurydice
Paysage avec Orphée et Eurydice : une invitation à regarder, respirer, écouter" d'un oeil simple" cette toile de Nicolas Poussin.
 

Nicolas Poussin (1594-1665)
Paysage avec Orphée
et Eurydice
Cette contribution est extraite du colloque de l'Ecole du Louvre "Intelligence de l'art et culture religieuse aujourd'hui" des 15 et 16 avril 2002.

"J'essaie - entreprise vaine sans doute - de regarder ce tableau d'un œil simple. D'un œil que n'aurait éduqué, altéré, conduit aucune connaissance. Je ne saurais rien de Nicolas Poussin, rien de Rome, rien de l'histoire d'Orphée et d'Eurydice." Une telle hypothèse, je le sais, relève, non du mode potentiel, mais de l'irréel du présent, comme on dit - comme on disait - en grammaire latine, grammaire latine que, par définition, j"ignore, dans l'hypothèse où je me place. Hypothèse d'école paradoxale qui suppose l'inexistence de toute école ! Hypothèse tout à fait absurde, car enfin, même ignorant de tout, il y a forcément des choses que je n'ignore pas.

Par exemple, il y a ici de l'herbe. J'ai sûrement déjà vu de l'herbe. J'ai sûrement déjà vu un fleuve, des baigneurs, des bateaux - même si je n'ai peut-être jamais vu de haleurs -. Mais j'ai sûrement vu des arbres, des rochers, des fleurs, très probablement des montagnes, et vraisemblablement aussi, ici ou là, une tour, un pont, un château-fort. J'ai vu l'ombre qui, le soir, monte du sol, s'il m'est arrivé - chose devenue il est vrai aujourd'hui incertaine - d'aller à la campagne. J'ai vu certainement le ciel menaçant qu'envahissent les nuages noirs. Mais ai-je déjà vu rejoindre le ciel noir, montant d'un château-fort, tant d'acre fumée ? D'ailleurs pourquoi dis-je qu'elle est acre ? Au nom de quoi jugè-je la fumée ? Est-ce que vraiment, par le seul regard, elle me prend à la gorge ? Interrogation à noter pour plus tard.

J'ai déjà vu du rouge, assurément. Et peut-être ne suis-je pas insensible au rouge que je vois ici, en tissus, l'un suspendu à la branche d'un arbre et l'autre reposant au bras du jeune musicien. Peut-être ces deux tissus rouges ont-ils entre eux quelque rapport ? J'ai peut-être - c'est encore probable - déjà vu de la vaisselle d'or. Mais ai-je déjà vu, comme entrelacées l'une à l'autre, deux couronnes de feuillage ? Et, non loin d'elles, deux longs étuis jumeaux pendant à l'arbre? Seraient-ce des objets de fête, les objets d'un pacte? Et s'il s'agissait d'un mariage ? S'il s'agissait des couronnes et du contenu des serments des époux ? Et si les objets d'or avaient servi au festin des noces, le linge blanc, le linge d'or avaient revêtu le jeune époux et la jeune épousée ? Pourquoi ce linge rouge abandonné sur l'arbre ? Pourquoi l'arbre voisin au tronc puissant se sépare-t-il en deux branches, dont Tune porte de superbes frondaisons et l'autre, coupée net, semble morte ? Pourquoi ? Seuls les enfants n'arrêtent pas de demander pourquoi! «Pourquoi?» «Parce que...» C'est ainsi que répondent les parents embarrassés. Et, pour l'heure, je ne sais plus à laquelle des deux générations j'appartiens.

Peut-être me laisserai-je entraîner à respirer cette fête en simple musicien, sans chercher à la qualifier ? Ainsi laisserai-je danser mon regard, sinueusement. de droite à gauche, au premier plan, descendant du haut des arbres vers les reliefs de la fête, suivant le sentier blond entre les herbes, le jeune musicien assis au manteau rouge, les deux jeunes femmes qui l'écoutent ravies, le buste et la tête émergeant seuls de la nuit qui monte du sol. remontant vers le jeune homme rosé et blanc, debout, qui écoute en souriant le jeune homme à la lyre, mon regard peut-être reviendra de la couronne fleurie du jeune homme debout vers celle du jeune homme en extase à l'écoute de son propre chant, en passant par celle, plus basse, de la jeune femme qui sourit aussi, puis il remontera, lié et rompu tout ensemble. derrière le jeune homme debout, vers la jeune femme effrayée, derrière lui, genou en terre. regardant - quoi ? - on ne voit guère dans l'herbe qu'un mouvant ruban d'or brun qui s'enfuit, mais on voit que la jeune femme a laissé tomber d'un seul coup un panier rempli de fleurs - elle les cueillait peut-être ? -. Et le regard s'enfuit, lui aussi, au cri de la jeune femme. A son cri ?

La peinture n'est-elle pas vouée au silence ? Le regard, lui, entend le cri. Notre regard qui voit, suivant son cours en allegro assai, le regard retourné du pêcheur à la ligne qui, lui aussi, a entendu le cri de la jeune femme et nous le fait entendre. En peinture les yeux sont l'instrument des voix. De la ligne du pêcheur, mon regard suivra à gauche le roc sombre piqueté de plumes blanches et remontera vers les feuillages déjà noirs, car la lumière autant que l'ombre suivent un chemin inverse de celui de mon regard. De gauche à droite du monde, la lumière du soir baigne le paysage, mise en fuite par l'ombre du soir et de la nuit bientôt, comme l'ombre monte du sol et descend du ciel. Mon regard au-delà du fleuve suivra le château ensoleillé que l'ombre et la fumée qui monte baigneront bientôt à leur tour, par delà le pont, la tour, par l'une des vergues du mât du bateau qu'on haie, jusqu'au sommet de la montagne. Entre les personnages de la prairie et les paysages, le fleuve paisible reflète le ciel assombri où, indifférents à tout ce qui se passe, les haleurs halent, les baigneurs s'apprêtent en plongeant à rejoindre leurs images au fond des eaux. Belle indifférence des jeunes gens et des eaux au drame qui sous nos yeux s'opère. Quel drame ? Celui de la nuit qui vient. Nuit de la nature associée à la nuit de la mort.

Cette histoire qui nous est contée, dirais-je alors peut-être, est, mes enfants, une histoire de mort un jour de noces, la triste histoire de la mort de la mariée. Et je dirai : «II était une fois un jeune homme qui s'appelait Orphée et une jeune fille qui s'appelait Eurydice.» Je raconterai qu'Orphée, le jeune joueur de lyre, en jouait si bien que les animaux sauvages eux-mêmes, les arbres, et même les rochers s'enchantaient à l'écouter. Qu'hélas, le jour même de ses noces avec la belle Eurydice, un serpent piqua celle-ci ; qu'elle mourut ; qu'Orphée en fut inconsolable, qu'il alla la chercher aux enfers. Bref, je raconterai alors toute l'histoire.

Mais surtout je la ferai entendre au cri de la jeune femme. Je demanderai : Pourquoi est-elle habillée ainsi d'un jaune acide ? Pourquoi toute cette lumière est-elle acide ? Ne pensez-vous pas que son acidité est en rapport avec la nuit qui vient ? Et je dirai sans doute que le château-fort au loin est plus que probablement le château Saint-Ange de Rome ; comme le pont, appelé Milvius, est un pont romain, et comme romaine est la tour, dite des Milices. Et là je raconterai que le peintre, Nicolas Poussin, peintre français, qui vécut en tel siècle à Rome, précisément, connaissait si bien et aimait tant l'histoire et les légendes qu'il plaça le drame de cette légende-ci en ce lieu-ci, se souvenant sans doute que ce château Saint-Ange fut d'abord, autrefois, un mausolée, c'est à dire un tombeau, le tombeau de l'empereur Hadrien, et qu'ainsi cette fumée qui en monte pourrait être - je dis bien «peut-être», mes enfants ! - celle d'un bûcher : mais le bûcher de qui ? Peut-être celui d'Eurydice justement ! Car, voyez-vous, mes enfants, cette jeune femme effrayée, placée juste à la ligne médiane du tableau, que prolonge le reflet dans l'eau, puis le mât du bateau, cette jeune femme va mourir dans un instant, et le petit ruban qui fuit dans l'herbe est un serpent. Le serpent qui l'a piquée. La nuit du temps, mes enfants, cette nuit qui monte et descend, est la nuit de la mort.

Et je demanderai : la musique, la vraie musique, est-elle celle d'Orphée, que ces deux dames et ce jeune homme - des muses, assure-t-on, et Hymen, le dieu du mariage -écoutent avec ravissement ? Ou bien est-ce le cri poussé par Eurydice et que seul le pêcheur entend ? Et, se retournant, nous fait entendre à nous aussi, mortels encore vivants ? Et si la seule vraie musique était celle du cri, précisément, du cri d'Eurydice et, par elle, en sa mort, le cri de l'éternité vaine, à jamais brisée ? Et si la branche d'arbre mort nous renvoyait à la mort d'Eurydice, à la mort en général, à la mort de chacun ? Et je demanderais si Orphée, qui n'entend rien d'autre que le son de sa lyre, est aussi sourd qu'il paraît à la réalité ou plutôt à la vraie vérité. Car il lève les yeux au ciel, aussi haut que le grand arbre feuillu qui peut-être le représente. Or, lui qui chercha Eurydice aux enfers, l'y trouva, de nouveau la perdit, fut convié, selon certains aspects de la légende, par Apollon son père, à la rechercher non point dans les enfers mais dans le ciel, ou plutôt à chercher dans le ciel une vérité plus haute que le plus véritable amour terrestre.

Et je dirais que tout cela est moins une certitude qu'une conjecture. Je dirais que les interprétations des légendes dans un tableau s'apparentent aux interprétations en musique, qu'elles laissent donc toujours libre l'espace heureux de l'exactitude aléatoire, celle du jour. de la fatigue de la main, de la qualité de l'âme.

Et je montrerais d'autres aspects de la légende, par exemple celui-ci selon Niccolô dell'Abate : la poursuite d'Eurydice par le berger Aristée, au cours de laquelle, la jeune fille le fuyant, fut piquée par un serpent. Et, si l'opportunité s'en ouvrait, j'indiquerais les textes anciens de la légende, ceux de Virgile et d'Ovide par exemple. Et je dirais qu'Orphée ne fut pas le seul charmeur des éléments, qu'il prit parfois les traits d'Adam, de David, du Christ même, à moins que ce ne soit l'inverse, qu'il inspira les poètes : Nerval, Rilke et bien d'autres, les musiciens : Monteverdi, Gluck, Haydn, et, et ... Jamais n'en finirais, car. de tous côtés, des portes s'ouvriraient. Celle par exemple de la fosse aux serpents. J'évoquerais le goût de Poussin pour les serpents, je montrerais le serpent du tableau qui fut de celui-ci, sans doute, le pendant ; et aussi l'immense serpent du déluge, serpent vivant dans l'universel engloutissement. Et je me demanderais pourquoi dans Le paradis terrestre ou Le printemps, il ne semble pas y avoir de serpent... La boîte au trésor d'Orphée une fois ouverte ne se fermerait certes point aisément... Non plus que celle de Pandore, ou d'Eva, Prima Pandora comme on sait...

Cette boîte, je la refermerai pourtant, témoignant que la légende d'Eurydice et d'Orphée ne laisse certes pas indifférents les enfants. J'en appellerais à la classe de banlieue et au petit garçon noir aux yeux immenses à qui j'expliquai la mort d'Eurydice et son cri dans le tableau de Poussin, et à la classe d'enfants anglais que je vis, sagement, gravement assis, à Londres, à la National Gallery, devant la poursuite d'Aristée. «Pourriez-vous, d'un mot, me dire ce que vous ressentez devant ce tableau ?» demanda la maîtresse. Il y eut un long silence. Puis une voix cristalline s'éleva : «It is sad !» dit un petit garçon.

Dominique Ponnau
 
Créé le 29/11/2011
Modifié le 19/10/2012