L'enterrement du Comte d'Orgaz (Le Gréco ) : séquence lecture d'image
Comment expliquer cette mise en scène funéraire ? Cette grande symphonie funèbre n'est-elle qu'un prétexte à conduire les âmes vers une réflexion sur les fins dernières ? Pour des élèves de 2nde.
Publics visés :
2ème : Histoire des arts : peinture XVIe s.
Type de séquence : lecture d'image, entrée par thème
Objectif : étude rapport texte image

LE GRECO, L'ENTERREMENT DU COMTE D'ORGAZ (1586)
Toile, 4,80x3,20m, chapelle funéraire de la famille d'Orgaz, église San Tome, Tolède.
Format en hauteur, tel un retable.

Que voit-on ?
On peut faire une première lecture en ignorant tout de l'identification des personnages … Mais ici, pour les élèves en Histoire des arts, quelques bases sont supposées acquises, tant en iconographie religieuse qu'en vocabulaire spécifique à la peinture.


Deux registres superposés montrent la terre et le ciel… Un groupe d'une vingtaine d'hommes en noir assiste à un enterrement ; le corps du défunt portant une cuirasse d'apparat est tenu sur un simple linceul par un évêque et un diacre, entourés de deux religieux, d'un prêtre en surplis et d'un autre portant une chape. Tous montrent un visage grave et très peu s'aperçoivent que le ciel s'ouvre au-dessus d'eux. Leurs attitudes variées ne laissent pas entrevoir la tristesse. La scène semble se dérouler de nuit puisque des flambeaux se détachent sur un ciel sombre.
Au registre supérieur apparaît le paradis : la Vierge et saint Jean entourent le Christ et les élus. Des voiles flottants s'entrouvrent pour accueillir l'ange portant l'âme du défunt sous la forme d'un enfant translucide. Le monde céleste baigne dans une lumière surnaturelle qui contraste avec l'obscurité régnant sur terre. La découpe supérieure de forme arrondie de la toile évoque la voûte du ciel.
Cette double focalisation produit un effet théâtral renforcée par les nuées qui s'ouvrent comme un rideau.

Comment expliquer cette mise en scène funéraire ?

- Le contexte miraculeux
La commande de l'œuvre est passée deux siècles et demi après les obsèques du comte Gonzalo Ruiz, pieux bienfaiteur de l'église saint-Thomas, qui aurait été honoré d'un miracle. Saint Etienne et saint Augustin seraient descendus du ciel pour ensevelir eux-mêmes leur protégé. Le texte racontant le miracle précise que les spectateurs ont vu " le ciel ouvert avec sa gloire ".
La famille veut donc commémorer cet événement merveilleux et commande au Greco de l'illustrer pour décorer la chapelle funéraire familiale dans l'église où il repose. La toile est placée au-dessus d'une grande table de pierre qui symbolise le sarcophage du comte d'Orgaz.

- Le contexte historique
Il s'agit d'un grand d'Espagne, proche de la cour de Philippe II d'Espagne en son palais-monastère de l'Escorial. Le peintre connaît bien cette cour car il reçoit des commandes du roi et de ses proches. Le milieu du XVIe s. espagnol est marqué par la spiritualité de saint Ignace de Loyola, saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d'Avila. Le mysticisme grave de l'œuvre se comprend comme une invitation à relier le monde terrestre et le monde céleste, ce que la toile matérialise en montrant simultanément les deux univers.
L'œuvre a connu un succès immédiat et a généré de nombreuses commandes de couvents. Tolède était alors capitale intellectuelle d'une Espagne riche grâce à l'afflux des métaux précieux d'Amérique.

- Une vision de paradis
Elle est à la fois traditionnelle et novatrice.
Traditionnelle car les tympans des églises, les peintures des retables traitent l'image de la même manière. Le Christ dont le manteau ouvert laisse voir la plaie du côté domine la cour céleste. A sa droite, saint Pierre tient les clés du paradis. La Vierge et saint Jean l'entourent : leur fonction d'intercesseurs est signifiée par l'agenouillement ou par le geste plein de sollicitude de Marie. De nombreux anges accompagnent les élus.
Les différences d'échelle existent au Moyen Âge et Jean dont les attitudes, le mouvement donnent à voir le dialogue mystique à l'instant de l'arrivée du corps glorieux au ciel. Les voiles accompagnant cette ouverture des cieux pour recevoir celui qui est reçu parmi les élus. Les courbes induisent un effet dynamique, reflet de la vie spirituelle.

L'actualisation " de la cérémonie
Les personnages réunis autour du tombeau  -uniquement des hommes- sont des portraits des contemporains du Greco : membres de la noblesse ou du clergé de Tolède du milieu du XVIe s. qui marque l'apogée de la puissance de la ville. Le costume noir des chevaliers de saint Jacques, la fraise godronnée, la barbe taillée en pointe sont la mode austère des gentilshommes de cette époque. L'armure damasquinée du comte d'Orgaz est celle d'un chevalier du Siècle d'Or espagnol. La mitre, la chape, la dalmatique sont également les riches habits liturgiques du XVIe s.
L'enfant agenouillé montrant la scène au premier plan est Jorge Manuel, le fils du  peintre qui se serait représenté lui-même au-dessus du visage de saint Etienne. Eux seuls nous regardent et établissent un lien avec les spectateurs.
Deux religieux à gauche assistent à l'ensevelissement : le capucin en prière vu de profil et un dominicain qui désigne la dépouille mortelle.
Le prêtre en contemplation porte un surplis vaporeux sur sa soutane tandis que l'officiant lisant la prière des morts est revêtu d'une chape noire, brodée dont les médaillons sont de véritables petits tableaux, rappelant les miniatures de l'école byzantine.
Cette société aristocratique est donc décrite avec réalisme ; l'insertion des saints parmi les clercs et les personnalités contemporaines semble un événement "ordinaire".

Le peintre, Le Greco
Ce Grec, de son vrai nom Domenico Theotocopuli, formé en Italie s'installe à Tolède en 1576 où il connaît le succès car sa sensibilité exprime la ferveur religieuse de ses contemporains. Les commandes des nombreux couvents affluent et son atelier produit une imagerie religieuse qui renouvelle le genre. Cette œuvre, sans doute la plus illustre, reste néanmoins fidèle à la tradition des miracles.
Le traitement de la lumière accentue le côté surnaturel de la scène : comme dans les icônes que l'artiste connaît par sa formation d'origine, aucune ombre n'est portée sur les figures. La lumière jaillit du ciel et illumine l'ensemble. La construction dans l'espace évoque le rythme des fresques byzantines, aux personnages hiératiques et aux compositions monumentales. L'allongement des silhouettes existe aussi dans l'art mural. L'artiste en aurait gardé le souvenir pour la force plastique qu'elles dégagent.
La somptuosité des matières est rendue par la richesse des couleurs et des contrastes. La gamme des noirs et des ors joue avec les blancs et les effets de transparence. Les éclairages confèrent une dimension fantastique aux harmonies colorées.
Le goût pour le mouvement, le jeu des courbes, les distorsions musculaires, les gestes expressifs doivent beaucoup aux années que le peintre a passé en Italie. Les ors de la lourde chasuble de saint Augustin et de la dalmatique de saint Etienne rappellent ceux du Titien ou du Tintoret. Le canon allongé des corps, la préciosité des gestes des mains, l'agencement du drapé des vêtements de la Vierge marquent également l'esthétique des maniéristes comme Parmigianino.
L'art du Greco est donc au carrefour de trois cultures : byzantine, italienne et espagnole.

Comment ces éléments éclairent-ils la compréhension de l'œuvre ?
Ils permettent de comprendre le style visionnaire de l'artiste, de l'éclairer par la glorieuse histoire du milieu du XVIe s. dans le climat religieux de la Contre-Réforme.
Les données culturelles offrent des clés de lecture pour cette œuvre difficile, car il convient d'identifier les personnages, de nommer l'évêque et le diacre qui procèdent à l'ensevelissement. Parfois, la lecture de l'image devient un véritable décryptage : ainsi, sous la figure d'Etienne, la scène de sa lapidation est inscrite dans un rectangle.
Au-delà de la simple identification, le cérémonial traduit l'idéal de ces hommes qui vivent la mort comme un passage de la vie mortelle vers l'éternité. Seul le prêtre en surplis vu de dos semble voir le ciel, les autres protagonistes manifestent une attention recueillie qui convient au moment du dernier adieu.
La composition du tableau en deux partis veut signifier le lien entre le corps mortel placé au centre de la scène inférieure et le corps glorieux du Christ au centre de la scène supérieure.
Cette œuvre se veut donc synthèse d'une société donnée et des dogmes de la foi catholique. Les liens qui unissent les mondes céleste et terrestre sont les verticales de la croix de procession et la flamme des torches, éminemment symboliques et donnant aux spectateurs les clés pour vivre et mourir comme cet ancêtre héros de la foi, offert en modèle. Il ne faut pas oublier que ce sont les descendants de cet illustre personnage mort en 1323 qui ont commandé la toile au Greco afin de fixer par l'image la légende familiale et d'exhorter les vivants à l'oraison, à la dévotion.

Il s'agit donc d'une peinture religieuse évoquant ce mystère et la promesse de Celui qui a dit :
" Et du lieu où je vais, vous savez le chemin. " Thomas lui dit : "seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin ? Jésus lui dit : " Je sui le chemin, la vérité et la vie. " Jn, 14, 4-6

Conclusion
Cette grande symphonie funèbre n'est-elle qu'un prétexte à conduire les âmes vers une réflexion sur les fins dernières ? Elle témoigne du mysticisme espagnol qu'il serait intéressant de comparer avec un autre chef d'œuvre de la peinture, l'Enterrement à Ornans de Courbet. Trois siècles séparent les deux peintures, mais le rapprochement s'impose non seulement sur le plan formel : même gamme des noirs et des blancs, même volonté de décrire le moment de l'ensevelissement après une cérémonie funéraire catholique et d'en faire une véritable galerie de portraits. Mais les comparaisons s'arrêtent là car l'esprit diffère quant aux finalités de la peinture et de la mentalité des contemporains.

Monique Béraud
Animatrice patrimoine
Créé le 29/11/2011
Modifié le 19/10/2012