Etude en parallèle d'un tableau et d'un texte : La Vierge au chancelier Rolin et Un si petit espace
Expérimenter le discours descriptif en 5ème. Etude croisée d'un tableau : La Vierge au chancelier Rolin de Van Eyck ; et d'un texte : Un si petit espace de René Berger.
I - OBJECTFS DE LA SEQUENCE

Supports :
La Vierge au chancelier Rolin, tableau de Van EYCK
Un si petit espace, texte de René Berger
In : texto collège, le Français en séquences, 5ème (Hachette, 2001,  pp. 108-110)


L'étude de ce tableau et de ce texte mis en parallèle est  proposée par le manuel dans le cadre de la séquence 5 intitulée " décrire " avec les deux objectifs suivants :
- repérer différentes formes de description
- construire une description organisée.

Le livre du maître précise les raisons de ce choix :
" La Vierge au chancelier Rolin trouve sa place ici pour  trois principales raisons : d'abord parce qu'on demande à l'élève de la décrire pour la comprendre, ensuite parce qu'elle a donné lieu à un texte descriptif (…) et enfin parce qu'elle est liée aux époques à privilégier en 5ème. " (Moyen âge, Renaissance).

Nous partageons tout à fait ces trois raisons.

Mais en fait, dans la suite, on ne demande à l'élève ni de décrire l'œuvre, ni de la comprendre, et son étude comme témoin d'une époque n'est pas non plus proposée : la mise en œuvre concrète du travail par le manuel porte  exclusivement sur des aspects techniques qui concernent  :
- pour le tableau : l'étude de l'angle de vue, le repérage des différents plans et de la perspective ;
- pour le texte : l'ordre de la description, avec, notamment, à nouveau,  la succession des plans (en cohérence donc avec l'étude de l'image) ;
- pour le texte, l'élève est également invité à un repérage des différentes parties (introduction, description, conclusion).

Or, il nous semble qu'il est possible d'aller bien au-delà, même avec  des élèves de 5ème, c'est à dire encore bien jeunes.  Et, même avec des enfants, comment n'utiliser que pour quelques observations d'ordre technique une œuvre si importante et si connue ? N'est-ce pas quelque part la dénaturer que  de la réduire à un objet, fût-ce en soulignant les prouesses techniques de l'artiste ?

Il est clair également, que, par sa dimension religieuse manifeste, l'approche de ce tableau de Van Eyck s'inscrit naturellement dans le cadre de notre travail de prise en compte du fait religieux à l'école.

Soulignons à nouveau que c'est bien dans un manuel scolaire de français que nous le relevons, et c'est dans le cadre des cours de français de 5ème (ou peut-être aussi de 4ème) que nous situons notre proposition.
Sans le contredire d'ailleurs,  notre travail vient plutôt en prolongement de celui des auteurs du manuel, dans le sens même des trois références au programme qu'ils indiquent et que nous avons déjà mentionnées : décrire pour comprendre ; lire et produire un texte descriptif, s'approprier une culture. Dans cette perspective, nous pourrions formuler nos objectifs de la façon suivante :


II - TRAVAIL AVEC LES ELEVES

A) Approche du tableau comme image

    
1) la composition de l'image
--> On peut prendre les 3 questions du manuel p. 108, c'est-à-dire :
- l'angle de vue qui permet de voir très loin au-delà de la scène représentée,
- distinction au moins d'un premier plan et d'un arrière plan,
- repérage de la perspective ;
--> On fera apparaître aussi la ligne de séparation  entre le monde du chancelier (à gauche) et celui de la Vierge (à droite) matérialisée par une rangée de carreaux au sol, avec, tangente à cette  ligne mais du côté de Marie, le bouquet de lys blancs, situé exactement à mi largeur du tableau.


2) les difficultés de lecture de l'image-tableau
A ce stade il s'agit de faire expérimenter et nommer par les élèves les difficultés qu'ils éprouvent à comprendre le tableau, sans vraiment les traiter.

Travailler sur les identifiants
[Nota : Si on ne dispose pas du manuel de Hachette, on peut présenter d'abord le tableau sous forme d'un transparent sans aucune indication. On pourra veiller à lui donner à peu près ses dimensions en traçant d'abord les limites au tableau.]
- Qu'est-ce qu'on comprend ? Peut-être qu'il s'agit d'une époque ancienne et d'un sujet religieux (catholique) où l'on reconnaît  la Vierge Marie et l'enfant Jésus.
- Qu'est-ce que cela ajoute d'avoir le nom du tableau et celui de l'auteur ?
- Mettre en valeur l'utilité, voire la nécessité d'un minimum de connaissances et de  culture personnelle pour comprendre et apprécier le tableau (1).

Noter brièvement interrogations et hypothèses de lecture, sans discuter ni approfondir, à ce stade du travail, en se contentant d'écarter simplement les erreurs manifestes, car c'est  aussi une notion à faire acquérir. Passer assez vite à la lecture du texte qui permettra une observation plus fine du tableau.

B) Travail sur le texte descriptif, en lien avec l'image (p. 09)
    
1) Repérage du discours descriptif :
--> le distinguer de l'introduction (lignes 1 à  3) et de la conclusion (lignes 40 à 46).
--> relever quelques indices du discours descriptif (indications spatiales, l'auteur " donne à voir ", cf ligne 24 : " on distingue " ; présent de vérité générale…).

2) l'organisation de la description : c'est le travail proposé par les questions du manuel (p.110). Il s'agit de faire apparaître que René Berger organise sa description en progressant rigoureusement du premier plan vers l'arrière plan :
--> 1er plan  (lignes 4 à 13),
--> " au second plan " (ligne 14),
--> " au-delà " (ligne 22) fait entrer dans la description d'un 3ème espace, que l'auteur divise encore " en 3 plans selon la profondeur " (ligne 23).
Attention ! On risque de constater là les limites d'une explication trop exclusivement technique qui pourrait bien s'enferrer inutilement sur la recherche précise et vaine du nombre exact de plans.

3) Lecture linéaire ensuite de la description de R. Berger pour mieux observer le tableau en détails selon deux axes principaux :

a) La lecture du texte sera en même temps critique :
- Contestation, par exemple : s'agit-il vraiment d'une " salle à manger "  (l. 9) ?
- Approfondissements qui paraîtraient nécessaires, par exemple : pourquoi ce bouquet de lys blancs à  cet endroit ?
- Faire apparaître d'autres détails qui ne sont pas dans le texte (mais l'auteur suggère tout de même qu'ils " fourmillent ", ligne 41). Par exemple :
--> Qu'est-ce qui est représenté sur les chapiteaux ?
--> Plus important : que fait l'enfant Jésus ? Qu'est-ce qu'il tient dans sa main gauche ? et aussi d' apparence plus ludique pour les élèves : repérer les petits lapins écrasés sous le fût de la colonne près du livre d'heures du chancelier (utiliser un détail en gros plan). Que signifient-ils ? (2)


Les lapins, symbole du mal, écrasés par la colonne
Van Eyck, La vierge au Chancelier Rolin,
in Méditation près d' un jardin, de Corinne Louvet
(éditions Mediaspaul, figure 9 p. 16)
 
b) Aller de la forme au sens,  démarche avec laquelle on arrive au cœur du travail
--> Faire apparaître à travers le texte de René Berger :
--> Les limites de la description purement dénotative qui se contente de faire l'inventaire (ligne 40),
--> Les limites d'une admiration centrée exclusivement sur l'exploit  technique du peintre, ce qui était le but du texte : retour sur l'introduction et la conclusion qui situent cette   description comme destinée à servir à une argumentation : montrer le " tour de force " du peintre, ligne 2).
--> faire expérimenter, comme on vient de le voir,  la notion d'éléments porteurs de sens, et à travers ceux-ci faire comprendre que s'approprier le tableau, c'est d'abord faire effort pour en décrypter le sens.

c) Produire une courte description orale ou écrite qui ouvre au sens de ce tableau
    
Ce tableau de Van Eyck est très dense et tout de même fort loin de notre époque. Les éléments porteurs de sens y sont extrêmement nombreux mais  surtout, et c'est une évidence,  la distance culturelle fait que les élèves n'en ont plus les clés… ni nous-mêmes souvent sans doute, il n'y a pas de honte à le reconnaître.
Il en résulte, nous semble-t-il, la nécessité d'un temps assez long consacré à l'effort d'interprétation en interactivité, classe entière, pour nourrir le moment d'une  expression individuelle écrite qui viendra  après.
On notera au tableau au fur et à mesure les acquis successifs.
Pour cela, on mettra en œuvre des critères dont il convient aussi de faire prendre conscience aux élèves :
--> des éléments au sens " incontournable ", qui sont de l'ordre de la connaissance et donc, corrélativement des  erreurs manifestes : par exemple, les lys renvoient ici à la virginité de Marie et non au roi de France
--> des parties sujettes à la recherche et à l'hypothèse. Il en va ainsi de la ou des villes de part et d'autre de la rivière, nous y reviendrons.
--> des projections personnelles plus ou moins compatibles avec le sens du tableau. Ainsi, cette année, à cette phase de l'étude, une élève de 4ème s'est écriée à peu près ceci : " avec l'allure qu'il a,  le chancelier doit avoir beaucoup à se faire pardonner ".

Commentons tout de suite la lecture de cette élève, pour faire apparaître le rôle délicat du professeur.
- Question à l'élève : quels sont les éléments qui te permettent, à ton avis, de dire cela ?
- Réponse : l'attitude à genoux, mains jointes, et, surtout, l'expression du visage.
- Surprise, d'où réflexion intérieure immédiate du professeur autour de " qu'est-ce que je fais de cela ? "…une  demande de  pardon dans la prière ?…pas très  sûre, cette interprétation,  l'élève va un peu loin… mais :
1) La dimension religieuse de la prière est perçue et la demande de pardon  est bien une dimension fondamentale de la prière chrétienne, surtout à cette époque.
2) Cela ne semble pas incompatible avec le donné du tableau, d'autant qu'il était destiné, et est toujours resté dans une  chapelle de l'église paroissiale de sa famille à Autun, donc quasi réservé à un usage privé.  
3) Rapprochement immédiat avec la construction des Hospices de Beaune qui renvoie à cette même dimension de la vie intérieure du chancelier : se faire pardonner les nombreux péchés d'une vie agitée.

- Ces deux derniers points sont explicités aux élèves pour valider la remarque de leur camarade à titre d'hypothèse et l'autoriser à orienter sa description dans ce sens (3).

Cette anecdote pédagogique en confortera sans doute plus d'un parmi nous dans cette conviction que " non,  décidément, je ne suis pas assez formé ni solide pour entreprendre un pareil travail ".
Et il est vrai que, le tableau étant fort riche et les observations  des élèves difficiles à prévoir en travail interactif, mieux vaut être un peu  armé soi-même ! C'est pourquoi nous proposons ci après des éléments de lecture, indépendamment de la démarche pédagogique, mais pour l'alimenter et la soutenir.
 
III - ELEMENTS POUR LA LECTURE DU TABLEAU

Remarque préalable : on pourra trouver succinctes et fort peu techniques les analyses que nous présentons, mais nous ne proposons évidemment pas ici un travail de spécialiste ni même une préparation  pour un cours d'histoire des arts : nous nous situons comme un professeur de français qui veut, à l'intérieur de son programme (étude du discours descriptif, lecture de l'image ; appropriation du patrimoine littéraire et artistique) prendre en compte la dimension religieuse de cette œuvre du 15ème siècle, la rendre perceptible et compréhensible à ses élèves.

A) Nos  sources principales

La bibliographie est évidemment très ample, concernant un artiste si important et un tableau si célèbre, mentionné -et souvent reproduit- dans les manuels d'histoire des arts.

--> Nous suivrons de près l'ouvrage récent et si attachant de Corinne Louvet, Méditation près d'un jardin (médiaspaul, 2000) dans la collection " les jardins du regard ". C. Louvet propose d'ailleurs une courte bibliographie à la fin de son ouvrage, p. 101/102.

--> Pour le chancelier Nicolas Rolin :
Marie Thérèse Berthier & John Thomas Sweeney, Le chancelier Rolin, (éd. de l'Armençon)

--> Les références abondent aussi sur le web. Nous en retiendrons deux pour l'originalité de leur apport :
- L'analyse ci- dessous de Moussa Toure d'un lycée Makan Diabaté de Bamako au Mali, que nous commenterons en introduction pour mettre en relief les pièges auxquels nous expose le type de travail que nous entreprenons.

Devant moi l'image de la vierge au chancelier Rolin, tableau de Jan Van Eyck, (1390-1441). Cette peinture est exposée au musée du Louvre.
L'image se trouve à l'intérieur d'une cathédrale aux portes grandes ouvertes au nombre de trois : le père, le fils, le Saint-Esprit. Sur le plancher, des carreaux multicolores sombres. Cadre carré ou presque. Personnages des deux sexes : un homme à droite de l'image, à ma gauche si on veut. A gauche, deux femmes, l'une tenant un enfant sur ses genoux.
L'homme, assis, tête énorme, visage grave, torturé et habillé d'un manteau sombre tirant vers le chocolat. Une toile bleue, forme de jupe, recouvre les jambes en tombant jusqu'au sol.
Sur ses genoux un livre probablement la Bible dans lequel nous apercevons des Écritures. Mains jointes, il regarde plutôt la femme assise en face, les yeux mi-clos, au lieu de lire dans ce livre. Cet homme semble prêtre.
La femme, petite tête en oeuf, aux longs cheveux moutonnants sur l'épaule gauche. Toute de rouge vêtue, couleur chaude marquant la passion de la foi religieuse, elle tient sur ses genoux un bébé nu, main droite levée au ciel, avec sur la poitrine une sorte de tatouage difficile à lire, la femme n'ose croiser le regard de son confesseur.
Jusqu'au fond, en hauteur, une femme mi-ange mi-femme, de bleu vêtue, les yeux aussi clos, écoute avec concentration ce que dit le prêtre.
Le lys que l'on voit marque l'immaturation, l'éternité est suggérée par les paons. D'ailleurs cette femme et cet enfant rappellent la vierge Marie et l'Enfant Jésus.
Plus loin encore, dans le ciel de l'horizon, un fleuve, un paysage urbain surmonté d'un ciel doré.
Les couleurs les plus dominantes sont au nombre de trois : le rouge, la passion, le bleu, l'inconnu, le jaune, l'espoir.
J'aime cette image car elle a une connotation symbolique religieuse très expressive et très forte.


- Le site Bibracte où Emile Mourey montre avec beaucoup de conviction, schémas à l'appui, que l'arrière plan du tableau représente clairement la ville de Chalon sur Saône, et la rivière jusqu'à Lyon (avec les Alpes d'un côté, la colline de Fourvière de l'autre). A partir de là, il propose une lecture du tableau un peu inattendue ou la Bourgogne et la politique auraient la première place, à la gloire de Philippe le Bon et… du chancelier Rolin.

B) Pour aider à contextualiser le tableau

1) Notes sur  Jan Van Eyck (1390/1400 ? - 1441)

--> Voir à la loupe cette peinture elle-même réalisée à la loupe avec  un extraordinaire souci du détail comme souvent pour les peintres de la Renaissance flamande, tel R.Van der Weyden (retable de Beaune par exemple).
--> Dans le courant de la " devotio moderna " : Insistant moins sur l'intelligence et la raison, comme du temps de S. Anselme de Cantorbéry (fides quaerens intellectum(4)) et de S. Thomas d'Aquin,  on retrouve le cœur, la sensibilité, l'émotion dans la vie de foi, et cela pour tous les fidèles, particulièrement les laïcs. En peinture, cela signifie qu'au-delà de l'hyperréalisme apparent, le spectateur est invité à une lecture symbolique, à passer comme à travers une métaphore du réel visible au spirituel invisible qui lui donne sens et émotion.
--> Au service du Duc de Bourgogne dès 1425, tant pour des missions de type politique que pour des commandes artistiques.

2) Quelques jalons sur la vie du chancelier Nicolas Rolin (1376 - 1462) jusqu'à la commande de ce tableau

--> Une grande famille d'Autun  et de Pommard  par sa mère (née à Beaune)
--> Ascension rapide : clerc, conseiller puis avocat du Duc de Bourgogne, Jean sans peur (1404-1419)
--> Après l'assassinat de Jean sans peur (pont de Montereau, 1419) son successeur, Philippe le Bon le nomme chancelier (3/12/1422) : 40 ans au service du Duc et de la Bourgogne, donc un homme de diplomatie, d'argent, de paix aussi (notamment entre la France et la Bourgogne).
--> Importance de sa famille et de la foi religieuse :
- Après deux veuvages (Marie Mairet, 1400 et Marie de Landes, 1421), il épouse Guigonne de Salins en 1423. C'est  elle, particulièrement pieuse et charitable, qui dans un souci très clair du salut éternel de son mari, l'incitera à construire le célèbre hôtel Dieu de Beaune à partir de 1441 (5).
- Fidèle à l'église paroissiale de son baptême -Notre Dame du Chastel à Autun, il l'enrichit sans cesse, notamment par l'adjonction  en 1428 d'une " chapelle familiale " dédiée à S. Sébastien et S. Antoine, celle-là même à laquelle il destine notre tableau, positionné de telle façon que son regard soit dirigé vers l'autel (de fait il ne regarde pas Marie et l'enfant, mais au-delà d'eux). On peut donc penser qu'il y a bien là l'image que le chancelier veut donner de lui-même, et non le seul regard du peintre.
--> Autres dates intéressantes pour notre étude :
- 1426 : participe à la guerre de Hollande, pacification du Hainaut (1427)
- 1430 : reprise des hostilités France-Bourgogne, conseil de guerre à Chalon,
- 1431 : conseil de guerre à Beaune. La paix interviendra à Arras en 1435
- 1431 : son fils Jean Rolin devient évêque de Chalon (puis d'Autun à partir de 1436)
- 1432 : acquisition d'une demeure, " la tour du blé " à Chalon et du château d'Aymeries sur une île de la Sambre dans le Hainaut.
- 1434  entre mai et août, rencontre probable de J. Van Eyck au château d'Aymeries (6) où le chancelier aurait posé pour le tableau de la Vierge qu'il a commandé.

C) En guise d'introduction : se méfier des projections personnelles et des contresens !
Commençons d'abord l'analyse de quelques éléments d'un document, fort sympathique au demeurant, mais qui nous montre aussi plusieurs exemples, croyons-nous, de ce qu'il faut absolument pouvoir éviter. Nous voulons parler de la lecture qu'offre Moussa Toure sur le site Internet déjà cité. Visiblement M. Touré perçoit quelque chose d'essentiel de ce tableau, et il l'apprécie, puisqu'il écrit à la fin : " j'aime cette image car elle a une connotation symbolique religieuse très forte ".
Mais sa lecture présente des erreurs manifestes qu'on ne saurait accepter : nous ne sommes pas là devant une œuvre qui s'offre à une interprétation libre ! Prenons maintenant deux exemples :
--> " L'homme, assis, tête énorme, visage grave, torturé, et habillé d'un manteau sombre tirant vers le chocolat. Une toile bleue, forme de jupe recouvre les jambes (…) cet homme semble prêtre. C'est de l'ordre de la rectification incontournable que de le voir à genoux et non assis avec un prie Dieu recouvert de bleu, et l'homme en question ne peut être que le chancelier Rolin, qui n'est pas prêtre.
--> " La femme, petite tête en œuf (…) toute de rouge vêtue, couleur rouge marquant la passion de la foi, elle tient sur ses genoux un bébé nu avec sur la poitrine une sorte de tatouage difficile à lire, (…)et  n'ose croiser le regard de son confesseur ". Curieuse inversion des rôles qui voit dans cette scène non pas le chancelier Rolin prier Dieu en faisant appel à l'autorité médiatrice de Marie, mais au contraire Marie en femme " demandeuse " qui vient faire appel à l'autorité d'un prêtre confesseur.
D'autres éléments de cette analyse, comme le visage torturé, le tatouage sont sans doute davantage à mettre au compte de projections à la fois personnelles et liées  et au lieu d'où parle M. Touré : l'Afrique. " Décrire est un acte dans lequel on se dit beaucoup soi-même ", m'écrit une collègue…
Erreurs et projections personnelles, voilà justement ce que nous voulons le plus possible  nous donner les moyens d'éviter, c'est le but de cette deuxième partie où nous allons tenter à notre tour une lecture du tableau.

D)  5 étapes pour la lecture de ce tableau

1) Le chancelier
--> Un portrait de dignitaire " ample manteau de brocart brun (étoffe de soie brochée à motifs floraux, lamé d'or, bordé de vison (…) qui rappelle certainement le jour où le Duc le fit chevalier en 1424 " (7). Il n'occupe pas la place habituelle du donateur (cf par exemple dans le polyptique du jugement dernier à Beaune) mais bien une place principale, avec Marie (la largeur de 5 rangées de carreaux pour lui, 7 pour Marie).
Son visage, précis jusqu'à y distinguer les veines des tempes, est bien celui d'un homme d'une soixantaine d'années.

--> A genoux, en prière, accoudé à un prie Dieu dont la couleur bleue équilibre celle de l'ange (tous deux " outils de médiation " pourrait-on dire). A l'origine, il y avait une bourse pendant à sa ceinture : ce détail supprimé (8) ne fait qu'accentuer l'insistance mise sur la prière, thème principal du tableau. Devant lui, le livre d'heures est ouvert à la lettre D : " Domine aperie labias meas " (Seigneur ouvre mes lèvres), début de l'office du matin (Laudes), prière centrée sur la louange (la prière continue en effet " et ma bouche annoncera ta louange), et non sur le pardon, comme le suggérait notre élève.
--> Notons que, si le livre est ouvert, le chancelier ne le lit pas. Il est silencieux, lèvres fermées comme tous les autres personnages de la scène. Il nous faudra revenir sur la qualité de ce silence, ce qu'en langage religieux on appelle le recueillement.

--> Son regard est à apprécier longuement, si possible en gros plan : c'est lui qui porte la trace de l'expérience religieuse, de l'intériorité, de l'émotion devant la présence à la fois intérieure et au-delà. En un mot il nous livre l'attitude contemplative.

2) La Vierge et l'enfant Jésus
--> Dans la tradition des Vierges en majesté, notamment des Vierges romanes qui présentent l'enfant.
" Elle a un aspect imposant dû à l'importance de son manteau, et à cette couleur rouge, couleur chaude qui rapproche la Vierge du spectateur. Son visage, parfaitement ovale, a un aspect très lissé, rappelant tout à fait la sculpture. Quel contraste avec le visage austère et ridé du chancelier ! " (9)
    
--> Sur le bord du manteau, au dessus de la frange avec la double rangée de perles, une inscription en lettres dorées, qui reprend un passage de la bible également lu à l'office des Laudes. (10)

--> Symboles de la Virginité de Marie : la transparence du globe tenu par l'enfant Jésus et surtout le bouquet de lys blancs (11) : Marie vierge avant, pendant et après l'enfantement. Au-delà des colonnes, le jardin clôt relève de la même symbolique.

--> L'enfant Jésus, au visage déjà adulte, bénit le pont, la ville, et le chancelier, qui se trouve donc accueilli dans sa prière. Dans sa main le globe, symbole du monde auquel il porte le salut par sa croix, qui est ici glorieuse, couverte de pierreries comme dans les premiers temps chrétiens (12).
Notons que dans cette scène, parmi les trois principaux protagonistes de cette scène, lui, le tout petit, est le seul actif, discrètement, par le geste de la main et par le regard qui semble fixer le chancelier.
 
--> L'ange couronne Marie reine parce quelle offre au monde son roi, tandis qu'en même temps elle s'efface devant lui, car elle n'est qu'intermédiaire, médiatrice : " Marie est devant le chevalier la reine souveraine, mais aussi la reine avocate, intercédant pour lui auprès de son fils qui le bénit " (13).

3) La mise en scène à l'intérieur
" Une salle à manger d'une grande richesse " dit le texte de R. Berger, on ne voit pas sur quoi faire reposer cette interprétation. Une chapelle lit-on ailleurs…avec jardinet et terrasse ?
" Mais où diable l'artiste a-t-il placé son chevalet ? " se demande à son tour Emile Mouret  soulignant que " la question a irrité tous les experts jusqu'à ce jour ".
L'important est de saisir à la fois la haute précision et le  caractère symbolique de cette mise en scène, deux aspects qui, en fait, ne sont sûrement pas contradictoires dans l'esprit de V. Eyck, l'hyperréalisme, renvoyant, comme on l'a dit, non au réel, mais au spirituel.
Les détails ne sont de toutes façons guère visibles si on ne les reproduit pas en gros plan. Nous n'en présenterons donc que quelques uns.

--> L'espace de la vie intérieure où a lieu la rencontre, bien que symboliquement situé en hauteur (14), n'est jamais complètement fermé du monde extérieur, mais il ouvre au contraire très largement sur lui. Cette problématique de l'intérieur/extérieur, constitutive de la démarche religieuse, est certainement à faire percevoir par les élèves.
--> Bien qu'accueilli dans l'intimité de Marie et de son divin fils, le chancelier en demeure radicalement séparé  par une ligne centrale de carreaux qui matérialise une sorte de frontière, tangentiellement à laquelle de part et d'autres sont symboliquement répartis les éléments déjà cités : les lys de Marie à droite, et les lapins écrasés par la colonne, symbole du mal terrassé, du côté gauche, celui du chancelier. Notons encore que, plus grand, l'espace de la Vierge domine celui du chancelier.
--> Les trois chapiteaux historiés derrière le chancelier représentent  Adam et Eve chassés du paradis, le second montre le meurtre d'Abel par Caïn, et le 3ème l'ivresse de Noé, 3 thèmes liés donc à la situation de l'homme en ce monde :  pécheur pardonné et sauvé.
De l'autre côté, derrière la Vierge, du côté du salut, donc, le chapiteau représente Melchisédech bénissant Abraham (Gen 14,17-20).
C. LOUVET résume ainsi ces oppositions que nous n'avons pas toutes situées en détails
(o.c. page 73) :

 
--> Le jardin, dans l'espace intermédiaire peut susciter diverses connotations : nous avons déjà évoqué le jardin clôt symbolique de Marie, mais c'est aussi le paradis originel avec les pies, associées à la mort, le jardin où Marie Madeleine rencontre le Christ (avec les paons symboles de résurrection depuis l'antiquité païenne), et tout simplement [lienInt=154]le jardin médiéval.[/lienInt]
Les deux personnages au créneau sont difficilement identifiables. C. Louvet suggère la ronde des guetteurs dans le cantique des cantiques (ct. 3, 3) tandis que Emile Mourey y voit sans hésitation le peintre lui-même " vêtu de la pèlerine brune qu'il affectionne " et le Duc de Bourgogne " coiffé de son fameux turban rouge ". Tous deux observeraient le spectacle de Chalon transformé par les projets urbanistiques communs du Duc et du Chancelier.

4) Le paysage à l'extérieur
    
Notons d'abord qu'il semble que ce soit la première représentation de la haute montagne au Moyen âge  selon les observations du Recteur Joutard qui analyse ainsi  le travail de précurseur réalisé  par Van Eyck : " Tout d'abord celui de " La Vierge au chancelier Rolin " de Van Eyck : l'auteur a choisi de montrer à l'arrière plan de son tableau, derrière la loggia et au fond de la veduta (15), la Parousie et la Jérusalem céleste ainsi que le Jourdain qui prend sa source dans les montagnes de Palestine. Analysé par Panofsky, le thème se rattache au Psaume 13.3, très important pour les Juifs comme pour les tenants de la Devotio moderna dont van Eyck est proche : l'image des montagnes symbolise alors la protection divine... " (16)
Après bien des propositions, la tendance est maintenant  en effet de ne voir dans ce paysage qu'une invention totale dont tous les éléments, dans leur précision même, n'ont de réalité et de portée que symboliques, dans le sens de la lecture proposée par P. Joutard.
On trouvera également cette lecture, plus développée, chez C. Louvet, qui  suggère néanmoins avec beaucoup de vraisemblance l'identification de la demeure  sur l'île avec le Château d'Aymeries (17) et fait remarquer que la grande croix noire  au centre  du pont pourrait bien évoquer l'assassinat de Jean sans peur au pont de Montereau, événement qui a particulièrement atteint Nicolas Rolin (18).
Nous avons déjà signalé la démonstration  pointue d'Emile Mourey selon qui il s'agit à l'évidence des projets conjoints du Duc de Bourgogne et de son chancelier pour Chalon et sa région, le tableau se trouvant fermé au dernier plan par le site de Lyon et les Alpes.
Comme on est tenté de lier tout cela ensemble ! Et pourquoi en effet ne serait-ce pas à la fois et le château d'Aymeries, et Chalon,  et le pont de Montereau ? c'est-à-dire son pays - son pays personnel, fait psychologiquement d'événements plus ou moins traumatisants, géographiquement de fiefs variés-, et la Bourgogne dans son ensemble  dont quelques aspects sont ici réunis… le tout à lire à un second degré, symbolique et religieux ? C'est avec tout cela en arrière fond de lui-même qu'il entre dans la prière du matin, c'est à cela qu'il va retourner après cette prière.

5) On rêve… non, il prie !

Et maintenant ? Nous n'avons fait jusqu'ici que tenter de décrypter des éléments, un peu comme dans une langue étrangère. Souvenons-nous -si nous en avons eu l'expérience- de nos versions latines où l'on déchiffre progressivement, groupe de mots par groupe de mots : vient ensuite le moment de la compréhension globale de la phrase et du texte. Pour un tableau, surtout lorsqu'il est comme celui-ci éloigné dans le temps et dans l'espace culturel, il convient de faire effort pour " aller vers l'autre ", et établir une certaine complicité intérieure avec le monde du chancelier Rolin et de Van Eyck, tout en se gardant de l'anachronisme.
Et alors là, franchement dit, c'est plutôt paradoxal. Est-ce ici le portrait de l'homme de pouvoir que nous connaissons, sans cesse en mouvement, en parole et en négociations de toutes sortes, dans un pays ravagé par l'insécurité et la guerre ? Le voici à genoux, silencieux, accueilli dans une loggia céleste où rien ne bouge, hors peut-être la main de l'enfant qui bénit, où tout n'est qu'intériorité ouvrant sur son pays transfiguré, paisible et lumineux comme au premier matin du monde…
On rêve… non, il prie !
C'est ce moment où, toute distance prise par rapport au quotidien, au vacarme et au mal, le silence se fait, ou plutôt est encore là car on est le matin, l'esprit s'intériorise  pour une  rencontre, au-delà même de la présence incarnée du Christ et de sa mère : rencontre de Celui à qui ils mènent, et qui fait toutes choses nouvelles dans la paix et la lumière. Telle est l'expérience religieuse intime (19) qui est proposée à notre découverte.
Certes nous devons la remettre dans le cadre du 15ème siècle et de ses représentations. Aujourd'hui, par exemple, en restant dans le cadre du christianisme, ceux qui prient semblent se donner beaucoup moins de représentations figuratives de Jésus et Marie. Sachant cela, il pourra être intéressant de se centrer sur le personnage et le visage du chancelier (20) pour aider à la compréhension de son attitude, qui, nous venons de le rappeler,  constitue le cœur du " fait religieux "  que ce tableau nous invite à faire découvrir.
Quant au cours de français et à la perspective laïque de l'enseignement, ils pourraient paraître bien loin ! Terminons donc par trois remarques qui y ramènent s'il est besoin.
--> Il s'agit bien en effet de cours de français et  il ne s'agit nullement d'initier les enfants à la prière (ce qui serait de la catéchèse) mais de leur faire savoir  que cela existe et qu'il est indispensable de s'y référer pour comprendre telle œuvre, tel personnage. Sans cette dimension religieuse, on ne comprend ni le tableau, ni la personnalité complexe que fut le chancelier Rolin, ni l'art du peintre qui cherche à nous la communiquer.
--> Décrire, ou lire une description, c'est quelque part entrer en sympathie, en complicité avec l'intériorité de l'autre, sans pour autant renier sa propre personnalité, son propre regard. Je n'ai pas besoin d'être un " coureur de jupons " ni , si je suis une fille, d'avoir effectivement été poursuivie par un garçon pour comprendre et faire comprendre Apollon et Daphné, la célèbre statue du Bernin que j'étudie chaque année avec mes élèves de 2° qui découvrent l'art baroque. Je n'ai pas besoin non plus d'être un croyant et un priant pour comprendre et faire comprendre le tableau de Van Eyck. Mais il est vrai que cela suppose néanmoins [lienInt=85]le double postulat d'ordre anthropologique[/lienInt] qu'il y a en moi les potentialités d'éprouver la passion amoureuse pour l'un et la vie spirituelle pour l'autre.
--> Les surprises de l'interactivité en pédagogie, parfois aussi ses creux, comme le mutisme des élèves, nécessite d'avoir un certain répondant : il convient d'avoir en soi tout un stock de questions adaptées au niveau de sa classe qu'on devra  susciter si elles ne viennent pas d'elles mêmes, d'où notre 2ème partie, mais n'est-ce pas le cas pour tout texte, notamment en poésie ?

N.B. :
On pourrait choisir :
- Dans le manuel de 5ème : le tableau dans son ensemble (p. 108) et l'île, avec le château  (p. 110)
- Dans le livre de C. Louvet :
. les gros plans sur les lys et les lapins (p. 8),
. les chapiteaux(p. 10),
. le panorama avec les mains du chancelier, le pont et l'enfant (p. 20).

Pierre Dussère
Enseignant en lettres

_____________________________

1) On aura pu déjà rencontrer cette idée à partir d'une lecture, par exemple, dans le même manuel, sur Florence et la renaissance pour le livre de Jean-Côme Nogues, L'Eté de Silvio (Etude pp. 94/95) ou l'extrait de Notre Dame de Paris (p. 22).
2) Réponse dans notre 2ème partie.
3) Malheureusement ce travail est resté oral, je ne puis en publier de trace écrite.
4) " La foi cherchant son intelligibilité ", cf. son Proslogion où il développe le fameux " argument ontologique " pour rendre compte de l'existence de Dieu par le moyen de la raison.
5) M.T. Berthier et J.T Sweeney, o.c. p. 211.
6) Ibidem, p. 154.
7) Corinne Louvet Médiation auprès d'un jardin, p. 35.
8) ibid, p. 36.
9) C. Louvet, p. 47
10) cf. ibid, pp. 48-49.
11) Lorsque c'est une annonciation il n'y a qu'un seul lys dans le vase.
12) Exemple, à Rome, mosaïque absidiale de la basilique Ste Pudentienne (395).
13) ibid, p. 54.
14) Se situant dans une symbolique pascale, déjà évoquée par la couleur rouge du manteau de Marie associée à la passion, comme le linge sur lequel est assis l'enfant Jésus, C. Louvet parle joliment de " chambre haute ", titre qu'elle donne à son chapitre, p. 58.
15)veduta : vue (panoramique) mot d'origine italienne.
16) L'invention de la haute montagne dans la peinture occidentale, conférence de Philippe Joutard, compte rendu par Geneviève Colin et Danièle Marois le 22 juillet 2002.
17) cf. ci-dessus p. 7.
18) cf. ci-dessus p. 7.
19) Souvenons-nous qu'il s'agit bien d'une image de lui-même à lui-même, qui, de son vivant, n'a jamais quitté la chapelle de son église d'Autun.
20) C'est le choix de M.T. Berthier et J.T. Sweenay en couverture de leur livre, déjà cité.
 
Créé le 29/11/2011
Modifié le 19/10/2012