A la découverte d'une oeuvre d'art : « la descente de croix » de Pieter Van Mol
Lecture d'image et découverte des personnages de la Passion selon Saint Jean, avec pour support le tableau La Descente de croix de Pieter Van Mol

Extrait de
La descente de croix
de Pieter Van Mol
Sources : Sklerijenn, n° 38 septembre 2006

(D’après un dossier du service éducatif du musée des Beaux-Arts de Quimper)


Les quatre Evangiles possèdent un récit de la Descente de croix et de la Sépulture de Jésus. Le récit de saint Jean (19,3 8-42) contient un grand nombre de personnages et de détails, qui tous ont leur importance : à Jésus mort, Joseph d’Arimathie et "des femmes" dont Marie Madeleine, il ajoute "le disciple que Jésus aimait", Nicodème et Marie, les trois langues de l’écriteau, le "jardin", l’embaumement, les aromates. La Passion selon saint Jean a inspiré au moins quatre types de représentations chez les peintres et les sculpteurs : les descentes de croix, les déplorations, les mises au tombeau et les pietà.


Pieter Van Mol (1599-1650) a peint ce tableau en France, dans les années 1630-1640.
Cette monumentale descente de croix, (3,95 m x 2,55 m) provient du couvent des Minimes à Saint-Pol-de-Léon, siège de l’évêché du Léon jusqu’à la Révolution. Transféré à Quimper en 1792, elle échappe au sac de la cathédrale, puisqu’elle se trouve alors en restauration. Le tableau sera donné au musée des Beaux-Arts de la ville de Quimper par l’évêque de Quimper et de Léon en 1881.

Lecture d’image
Le thème central de la "Déposition" est dominé par le groupe de la Crucifixion qui forme sur l’échelle un bloc compact et homogène par la savante ordonnance des corps qui semblent parfois imbriqués les uns dans les autres et qui se détachent sur le fond sombre.
La disposition pyramidale des personnages obéit à une tradition iconographique déjà ancienne : au sommet de la croix, deux personnages non identifiés et Joseph d’Arimathie, que l’on reconnaît à son riche costume, qui descendent de la croix le corps supplicié du Christ, soutenu à droite par Nicodème et à gauche par saint Jean. Aux pieds du Christ on peut voir la Vierge et Marie-Madeleine. Cette dernière, placée au bas de l’échelle, entre les deux personnages représentés de part et d’autre de la composition, semble ainsi être à l’intersection du monde terrestre et du monde divin.
De chaque côté de l’échelle et du groupe central, l’artiste a représenté des personnages qui, bien qu’étrangers à l’épisode biblique proprement dit, n’en sont pas moins à l’origine de la commande du tableau, renouant ainsi avec la tradition flamande des portraits de donateurs.
Le moine agenouillé en bas à gauche et représenté dans l’attitude de la prière est saint François de Paule, le fondateur de l’ordre des Minimes.
En bas à droite, figure, également agenouillée, sainte Geneviève, patronne de Paris, représentée avec ses deux attributs traditionnels : le cierge allumé et le livre.
Derrière la sainte se tient un personnage nimbé et royal : il s’agit peut-être de saint Louis représenté sous les apparences de Louis XIII.

Au premier plan, le peintre a disposé au sol les instruments de la Passion : la bassine et l’éponge, les cordes, la couronne d’épines, les clous, le marteau et les tenailles. La présence appuyée de ces objets renvoie à l’épisode antérieur de la Crucifixion et du martyre christique. Ils témoignent du goût typiquement flamand et hollandais pour le détail formel destiné autant à aider à la compréhension du message religieux qu’à exprimer le savoir-faire du peintre.
A l’arrière-plan, derrière saint François de Paule, se profile un paysage urbain (Paris ?) dominé par un étrange édifice à coupole sans doute imaginé par l’artiste. Au-dessus de la croix, en haut à gauche, un groupe d’anges, traités déjà dans un esprit baroque et dans le genre de l’esquisse, observe la scène d’un air malicieux qui contraste avec la tension dramatique de la scène.

La composition s’organise selon un savant jeu de courbes, contre-courbes et diagonales dont le corps du Christ constitue toujours le centre. Une première diagonale relie ainsi le personnage de Joseph d’Arimathie à celui de sainte Geneviève en passant par la Vierge ; une seconde, le personnage représenté au sommet de l’échelle à droite à saint François de Paule en passant par saint Jean ; une troisième de Joseph d’Arimathie au personnage royal en passant par Nicodème.
Malgré sa torsion le corps du Christ forme avec celui de Marie-Madeleine une verticale presque parfaite. Cette verticalité est renforcée par la présence insistante de l’échelle. Mouvement circulaire aussi dans le subtil jeu de mains de la Vierge et Marie-Madeleine autour des pieds du Christ.
Représenté en pleine lumière, le beau corps du Christ, qui porte encore les stigmates de son martyre, contraste étrangement avec les musculatures puissantes et les chairs rougeoyantes des deux aides ainsi qu’avec les masses sombres de la partie gauche. La blancheur mortelle du corps du Christ, accentuée par le linge qui dissimule sa nudité et par le linceul déployé, est rehaussée par les trois taches rouges que forment les vêtements de saint Jean, de sainte Geneviève et d’un des aides. Symbole de pureté, le blanc s’oppose au rouge de la vie et du sang du supplicié. Le beau manteau mordoré de Marie-Madeleine, d’où s’échappe un pied d’une saleté toute réaliste, fait écho à la bassine de cuivre aux reflets éclatants de lumière. Le seul élément archaïsant est le visage sculptural de la Vierge qui n’est pas sans rappeler les peintres primitifs flamands.

Les personnages de la Passion selon St Jean
Nous sommes le vendredi soir, veille du sabbat qui, cette année-là, coïncide avec la fête de la Pâque. Tout se passe dans un "jardin" selon Jean ("domaine" selon les autres Evangiles). C’est dans ce jardin que se passe l’Agonie, la Mort, mais aussi l’apparition du Ressuscité à Marie-Madeleine. De manière suggestive, Jean nous renvoie à deux passages de l’Ancien Testament : la Création, où tout commence dans un jardin (Eden) pour le premier couple humain. Jésus est l’Homme nouveau de la Nouvelle Création ; il donne naissance, dans les douleurs d’abord, dans la lumière de Pâques ensuite, à l’humanité nouvelle. Autre passage biblique suggéré par le jardin : le Cantique des Cantiques, suite de sept poèmes chantant les amours passionnées de deux êtres à la recherche l’un de l’autre dans un jardin. Marie-Madeleine au matin de Pâques pourrait évoquer la bien-aimée du Cantique à la recherche de celui qu’elle aime.

Au cœur de ce texte se pose la question de la royauté de Jésus : lors de sa comparution devant Pilate, c’est cette royauté "qui n’est pas de ce monde" qui est confrontée au pouvoir terrestre que représentent Pilate et le grand-prêtre. Mais le pouvoir païen finit par reconnaître, presque à son insu, la royauté du Christ : "Voici votre roi" dit Pilate en faisant asseoir Jésus sur une tribune, après que les soldats lui aient rendu un hommage dérisoire "Salut, roi des Juifs ". L’écriteau qui porte le motif de la condamnation le proclame à la face du monde. La farce cruelle de la couronne d’épines souligne ironiquement la même réalité.
Sur la toile de Van Mol, le visage du christ porte les stigmates des heures douloureuses qui ont précédé ; tuméfié par les coups, déchiré par les épines, il porte encore les douleurs de l’agonie. On notera sur le tableau la présence discrète de la blessure au côté, due au coup de lance d’un soldat.
Jean y voit là l’accomplissement de la prophétie de Zacharie (12,10) "Ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé".  Le transpercé, c’est Dieu lui-même. Ainsi, même ceux qui ont conspiré contre Jésus arriveront à reconnaître en Jésus, par la foi, le Dieu crucifié.
"Aucun de ses os ne sera brisé" ici encore s’accomplissent les Ecritures en mêlant deux références à l’Ancien Testament : dans le livre de l’Exode en 12,46 : "Vous n’en briserez aucun os" et un psaume chantant la protection de Dieu sur le Juste persécuté, Ps 34, 21 : "Il veille sur chacun de ses os, pas un ne sera brisé" . Jésus est le véritable agneau pascal, dont le sang épargne la mort, et le Juste persécuté que Dieu délivrera au matin de Pâques.

L’Evangile de Jean est le seul à mentionner au pied de la croix la présence de Marie, mère de Jésus, et du "Disciple que Jésus aimait". C’est pour l’Evangéliste l’occasion d’introduire entre ces deux personnages et le crucifié un dialogue à haute portée théologique : "Femme, voici ton fils …voici ta mère". Marie, appelée de manière insolite "femme", comme aux noces de Cana (Jn 2), est la Nouvelle Eve, celle qui engendre l’humanité nouvelle, représentée par le disciple. Celui-ci n’est jamais nommé, mais la tradition l’identifie à Jean, fils de Zébédée, à l’origine du Quatrième Evangile. Au moment de la Cène, quand Jésus annonce qu’un des Douze va le trahir, il est près de Jésus et se penche "sur son sein" pour lui demander le nom du traître. On notera que la position du disciple sur la toile de Van Mol, rappelle, en écho, cet épisode de la Cène.

Les récits de la Passion signalent la présence, avec d’autres femmes, de Marie-Madeleine au pied de la croix. Après la Vierge Marie, mère du Christ, la deuxième femme des Evangiles, Marie Madeleine, la Magdaléenne ou encore Marie de Magdala, a été l’objet d’une dévotion exceptionnelle au cours des siècles. Aujourd’hui, elle se retrouve "superstar", héroïne de films ou au coeur d’un roman à succès planétaire…
Qui est-elle, quels chemins a-t-elle empruntés, quel manque d’amour l’a jeté aux pieds de celui qu’elle n’a plus quitté ?
Personnage historique ou allégorie chrétienne, la question est en débat.
On peut dire qu’en fait trois femmes fusionnent en Marie-Madeleine :
Marie de Magdala, puis la pécheresse anonyme rencontrée chez Simon qui répand du parfum sur les pieds de Jésus et l’essuie avec sa chevelure en signe de contrition (Luc 7, 36-49) et enfin Marie soeur de Marthe qui elle aussi baise les pieds de Jésus.  
Le personnage a fasciné les peintres : même repentie, elle garde sur eux sa force de séduction. Saint Luc la nomme parmi les femmes qui accompagnaient  Jésus durant son ministère (8,2), en précisant que Jésus l’avait guérie de sept démons - façon de parler de l’étendue de son mal et surtout de sa guérison.
Sa présence au pied de la croix annonce la scène du tombeau vide : pécheresse repentie, prostituée, Marie-Madeleine, témoin de la crucifixion sera la première à qui apparaît le Christ ressuscité. C’est elle qui va annoncer la Résurrection à Pierre et à Jean. La sainte représente la conversion et la pénitence, elle va se retirer du monde pour se repentir de sa vie passée.

Un autre personnage est connu par le seul Evangile de Jean : Nicodème, celui qui est venu de "nuit" rencontrer Jésus, par peur des Juifs (Jn 3, 1-21). Il était pharisien, membre du Sanhédrin où il prit la défense de Jésus (Jn 7, 50-51).
Selon une légende, pour avoir participé à la mise au tombeau du Christ en apportant le mélange de myrrhe et d’aloès (en référence au Psaume 45), Nicodème aurait été dépouillé de tous ses biens et ne dut qu’à l’intervention de son cousin Gamaliel d’avoir la vie sauve. Il aurait été baptisé par Pierre et Jean. Saint Augustin fait de lui le modèle des catéchumènes et l’Eglise le considère comme un saint.

Joseph d’Arimathie (ville de Juda) n’apparaît dans l’Evangile qu’à la mort de Jésus. Jean nous apprend qu’il était disciple de Jésus, mais en secret, par peur des juifs. En effet, c’était un homme "riche" selon saint Matthieu, "conseiller", c'est-à-dire membre du Sanhédrin qui a condamné Jésus. Mais, précise saint Luc, Joseph ne s’est pas associé à leurs décisions.
Selon les légendes médiévales, Joseph aurait transporté en Occident le calice de la Cène (le Graal), assimilé dans d’autres légendes au calice qui aurait recueilli le sang du Christ en croix.

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Martine Kerfourn
 
Créé le 29/11/2011
Modifié le 19/10/2012