Le film Nativity : un regard critique
Un regard critique porté sur le film Nativity récemment sorti sur les écrans.
L'affiche du film : Nativity
Le film de Catherine Hardwicke doit bien entendu être regardé comme un oeuvre de fiction , certes inspirée des textes évangéliques, mais avec la difficulté de mettre en images un récit très intériorisé.

Proposer à des enfants de voir ce film peut être une introduction intéressante à la connaissance des Evangiles de l'enfance, mais demande un travail de préparation et d'accompagnement, pour dépasser le récit linéaire et entrer dans la démarche de la Révélation.

Un membre du Comité Scientifique nous a livré l'analyse suivante  :

A en croire la brochure remise à l'entrée du cinéma, la «réalisatrice, Catherine Hardwicke s'est évertuée à recréer le contexte dans le plus grand respect historique. (...) Dans leur démarche, les cinéastes se sont attachés à restituer le plus exactement possible la réalité d'une époque. (...) La réalisatrice et son équipe ont voyagé de Nazareth à Behtléem à la recherche des sites historiques. (...) En quête d'authenticité, ils ont consulté des théologiens, des historiens, des experts en religion et des prélats afin de s'assurer que leur récit était conforme aux textes et respectueux de la réalité.»

Entrant dans la salle de projection, on pouvait se croire averti, c'est-à-dire rassuré en termes précisément d'historicité et d'authenticité, en bref en termes de vérité. La violence des images de départ qui font aussi inclusion, pouvait également prémunir contre une mièvrerie assez habituelle en ce genre de "représentation". Puis ce furent des séquences de restitution de décors, de costumes et d'ambiance par rapport auxquels on peut d'abord rester attentif sans trop d'appréhension dans la mesure où les acteurs doivent "habiter" ces réalités et faire négliger les inévitables à-peu-près propres à ce genre de reconstitution.

Très vite pourtant, ce qui était redouté nous est jeté à la figure. Nous sommes bien dans un film kitsch, dégoulinant de cette bonne volonté et de ces bonnes intentions qui font les "pièces de patronage" où bientôt la fausseté des représentations, des situations et des propos tuent les données des textes et en particulier leur esprit.

Je me tiendrai ici à deux registres, celui du rapport aux textes précisément, principalement ceux des évangiles dits "de l'enfance", en Matthieu et Luc 1 et 2, et le registre de l'élaboration des images et séquences, avant de conclure sur les implications d'un tel film sur le public, en particulier celui des plus jeunes.

Comme on peut s'y attendre, la réalisatrice a mis en images les principaux récits de ces évangiles, à commencer par ceux des "annonciations" à Zacharie, à Marie et à Joseph. Or, les deux évangélistes qui, par ailleurs, construisent des scènes où surgissent plusieurs personnages et donc des témoins potentiels, ont pris soin, selon d'ailleurs une tradition de l'Ancien Testament, de construire ces scènes "d'annonciations" sans tiers témoin. Personne n'était avec Zacharie dans le sanctuaire, ni avec Marie "chez elle", a fortiori avec Joseph puisque "l'Ange du Seigneur lui apparut en songe". Or, qu'à cela ne tienne, notre réalisatrice va nous révéler qu'il y avait une caméra et des micros cachés ! On croirait rêver si on nous en empêchait par ce procédé qui évidemment ne respecte nullement l'exigence du récit évangélique selon ses règles et ses implications, en l'occurrence de discrétion quant aux représentations.

Il y a là une première tromperie du public et naturellement un irrespect des textes par rapport auxquels l'art statique des peintres et sculpteurs anciens pouvait pallier par la fixité des images qui empêchaient le malentendu, quitte à cacher une indiscrète servante derrière le rideau, témoin surtout de l'embarras des artistes médiévaux !

Que dire du voyage dans le film de Nazareth à Bethléem, soit l'équivalent de la traversée de deux cantons de département français ? On se croirait dans le désert d'Arabie ! Et quel est ce cours d'eau ? Quand on connaît la modestie du Jourdain et quand on sait qu'il n'y avait nul besoin de le croiser sur cette route, on se demande ce que cette mise en scène signifie... à moins qu'on nous fasse le coup d'une symbolique en cymbales avec le serpent dont la nouvelle Eve doit écraser la tête, etc. etc.

La grotte de Bethléem enfin ! Sans infliger au public la thèse de plus en plus soutenue parmi les exégètes de la naissance de Jésus à Nazareth, encore faut-il ne pas se tromper sur les mots du texte. La grotte en question est en fait la pièce troglodyte du fond de maison, dans laquelle la jeune accouchée serait plus tranquille que dans la pièce de devant : on sait cela depuis pas mal de décennies, archéologie locale aidant !

Passons sur les Mages et leurs prénoms médiévaux, nullement rapportés par les évangiles, et le côté imagerie plus pittoresque que vraiment réaliste, et pour cause.

Toute aussi grave me paraît l'imagerie du film. Ce film reste tributaire de l'imagerie st-sulpice apparue en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui s'est répandue, au gré des missions, dans tout l'univers, jusqu'en Asie, Afrique et naturellement Amérique du Nord dénuée de toute tradition artistique chrétienne. Caractérisées par des lignes molles, des couleurs fades, les figures suintent de mièvrerie, répondant à un besoin de soulagement dans ce qui a été appelé la "religion de la peur". Malgré les combats des PP. Régamey et Couturier, tous deux dominicains, et de leur revue L'art sacré au milieu du XXe siècle, l'art dit St-Sulpice ne cesse de se répandre et de renaître.

Or, l'imagerie de ce film est intégralement St-Sulpice ! La musique, souvent sirupeuse, parfois clinquante, ne fait que la confirmer et la renforcer, et le truc américain qui consiste à assaisonner ce genre d'images par des séquences de violences, ne change rien à l'affaire et n'améliore donc rien du tout.

Dans ce jeu où les grands peintres chrétiens entre le Ve et le XVIIe siècle ne se retrouveraient pas, les acteurs font ce qu'ils peuvent avec leur physique et leur métier, mais sans arracher le film à cette mièvrerie iconographique que renforce une musique et des éclairages de grand bazar. Que risque de provoquer une telle œuvre sur un public à majorité sans doute familiale et scolaire ? Pour éviter d'emboucher la trompette de la dangerosité immédiate sur un public jeune, je ferai part de quelques décennies d'expérience en matière d'effets d'instruction catéchétique ou religieuse.

A entendre les gens, hommes et femmes, que leur travail, leur vie, leurs expériences ont amené à se poser des questions essentielles, on perçoit un rejet d'une formation religieuse chrétienne qui oscille dans l'incroyable, entre l'affirmation irrationnelle et le conte merveilleux, tout juste bon pour les enfants. L'athéisme, l'agnosticisme et même un déisme plus ou moins vague se nourrissent souvent de ces souvenirs d'irrationalité et de merveilleux considérés comme caractéristiques de l'éducation religieuse dispensée dans l'enfance.

Un tel film me paraît propre à nourrir ce genre de réactions qui ne se manifestent pas dans les jours ou les mois qui suivent, mais sur le moyen et le long terme d'une vie. Dans le mépris, induit par ce film, de l'exégèse critique pratiquée depuis quatre siècles pour le service de l'Ecriture et de l'Eglise, non seulement est produite une énième imagerie propre à être rejetée par une conscience adulte, soit dans l'irrationnel, soit dans l'imaginaire, mais est ignoré le travail de cette exégèse dont la mission est d'être attentive à la vérité des textes, de leur nature, de leur intentionnalité, de leur élaboration, de leur contexte culturel et religieux, etc.

A deux ou trois moments, le film met en voix off sur des images plus habituelles tel ou tel propos de l'Ancien Testament, sans reconstitution d'une scène irreprésentable comme pour les "annonciations" : là le film fait son travail, en particulier en respectant la conscience du spectateur qui perçoit intuitivement une distance entre l'image - réaliste - et la parole - symbolique -, laissant le champ libre à sa réflexion et à son adhésion. Au lieu de cela, les images et éclairages tonitruants, par ex. au moment de la naissance du Christ et de son invraisemblable grotte, ne peuvent que ramener le spectateur à une immédiateté de représentation dont il ne pourra que se défaire une fois devenu adulte. Et si rien ne vient corriger et remplacer cette détestable mémoire, on ne s'étonnera pas du rejet de ce qui ne peut apparaître que comme incroyable.

Le film de Mel Gibson sur la Passion du Christ était faux par une bonne part de perversité ; celui-ci me paraît tout aussi faux mais par une grande part de naïveté.

Pierre Gibert
Directeur de la Revue "Recherches des Sciences Religieuses"
 
Créé le 29/11/2011
Modifié le 30/11/2011