Aborder les questions religieuses dans le 1er degré
Proposition d'un module d'animation pour aborder les questions religieuses avec des enseignants du 1er degré.
Ce module d'animation a été expérimenté en Alsace lors d'une session de formation. Après un exposé sur le contexte de l'enseignement du fait religieux, il fait le lien entre ce dernier et les programmes du 1erdegré. Enfin, des ateliers autour d'activités mises en œuvre pour Noël explorent concrètement les questions religieuses avec les tout-petits.

PLAN POUR UNE PREMIERE PARTIE (1 h 30 à 2 h)

1 – EXPOSE


L’inculture religieuse : constat de l’Education nationale, analyse et propositions de Régis Debray
Lettre de Jack Lang du 3 décembre 2001, intégrée dans le rapport de février 2002)

1.1) Constat : perte de la mémoire collective et des repères structurants
« Menace d’une déshérence collective de la mémoire» aggravée par la mondialisation :
- Inculture qui "rend strictement incompréhensible, voire… sans intérêt". Ex. : Chartres, tableau de Botticelli (c’est qui cette meuf ?),
 - Risque d’affadissement du quotidien,
- La mondialisation exige cette culture religieuse, même si dans certaines régions, comme l’Alsace, on était déjà habitué au pluralisme religieux. En outre aujourd’hui, l’ignorance expose au danger des fanatismes.
A première vue, cela ne concerne pas le 1er degré… mais l’effondrement des vecteurs de la transmission (églises, familles, coutumes) entraîne une mission nouvelle à l’école, même si la préoccupation n’est pas vraiment  nouvelle dans l’enseignement catholique.

1.2) L’enseignement du religieux n’est pas l’enseignement religieux
Cf. Annexe 1: Extraits du rapport  "L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque"
de Régis Debray)
L’un vise à la connaissance, l’autre à la croyance : « Personne ne peut confondre catéchèse et information, proposition de foi et offre de savoir, témoignage et compte rendu ».
L’un se réfère à une parole révélée, vise à une expression, une réponse personnelle et l’autre -approche notionnelle - vise au partage d’un savoir collectif : "le savant et le témoin ne s’invalident pas".

1.3) Un autre regard sur la laïcité Cf. Annexe 2 : Préface de Jack Lang au rapport Régis Debray)
"Passer d’une laïcité d’incompétence à une laïcité d’intelligence" (R. Debray)
-mais toujours mettre à distance : adopter le  recul du savant

1.4) l’Enseignement catholique ... reprend  le rapport Debray à son compte mais c’est peut-être plus difficile pour lui !
Faire visionner l’introduction de Paul Malartre dans le DVD du colloque de mars 2005 (Annexe 3 : Extrait du texte du DVD)

2 - CLARIFIER LES DIFFERENTES ENTREES DANS LE RELIGIEUX A L’ECOLE, AU 1ER DEGRE

La mission de l’école catholique en fonction de la double tutelle (cf. n° spécial d’ECA de mars 2007, schéma proposé par Dominique Moreau, pp. 22 et 23)
- d’où différentes postures ;  posture laïque de l’enseignant(e) : savant et non témoin
- à titre d’exemple, mise en œuvre de cette posture : rendre compte du regard sur le monde, fort différencié selon les religions

3 - QUE PEUT SIGNIFIER « L’ENSEIGNEMENT DU FAIT RELIGIEUX DANS LES PROGRAMMES DU 1ER DEGRE ? »

Deux observations préliminaires :
- A la différence du 2nd degré, pas directement à lier aux matières puisqu’élaboration progressive des matières et découverte des valeurs au cycle 3,
- Une affaire de professeur plus que d’élève.

Enseigner les faits religieux, c’est :
- informer transmettre un savoir, au 1er degré, certes (ex. : chapelle, Vierge Marie, crèche…) à condition encore de ne pas dire « nous »,
- bien plus, c’est éduquer à la dimension spirituelle de l’homme dans au moins trois directions : la faire expérimenter jusqu’au seuil de l’expérience religieuse, mettre de l’intelligence sur les faits religieux et donner à l’enfant les moyens de se construire du sens.

Il s’agit simplement de proposer ici des axes à mettre en œuvre au sein des programmes et des activités, et donc de réétudier sous l’angle de l’enseignementdu  religieux  (ex. : vivre ensemble, socle commun, arts, histoire …) et travailler en particulier le préambule aux programmes officiels, qu’on retrouvera en filigrane de ces propositions.

a) Un regard différencié sur l’élève qui prenne en compte son identité culturelle et religieuse d’origine (préambule p. 14 : « un regard positif… chaque cas est particulier  …. Occasion de rappeler la différenciation de tout enseignement… le regard posé sur chaque élève est individualisé » … à quoi il convient d’ajouter l’incitation des Assises  à prendre en compte toute la personne, donc y compris sa dimension spirituelle.

b) Eduquer aux différents statuts du vrai : parler vrai ; le vrai des sciences (qui repose sur une preuve); le vrai en littérature, le « peut-être » du vrai dans les relations humaines (qui repose sur des signes à interpréter) ; le vrai de la foi…

c) Eduquer au symbolisme
La fleur sur la tombe de la mamie à la Toussaint, est une fleur… et en même temps pas une fleur.
Cf. nombreuses comptines en maternelle (« Elle va se faner, la fleur du pommier »…)

d) Eduquer à la beauté et à l’émerveillement  = en art (musique…) mais aussi devant un acte moral, des expériences artistiques : faire percevoir qu’il y a là des signes d’un au delà de l’homme, d’une capacité de dépassement.

e) bien sûr, le socle commun de connaissances qui a à inclure certaines données fondamentales des traditions religieuses, notamment pour les trois traditions abrahamiques.

En résumé
L’enseignement du religieux au 1er degré dans le cadre des programmes vise d’abord un esprit, une attitude de l’enseignant(e) dans sa relation à l’élève et au savoir. Il s’agit de relier entre elles les deux tutelles de l’enseignement catholique comme participant à la mission nationale d’éducation :
- celle de l’état, malgré tout liée d’abord au savoir, mais sans occulter la dimension religieuse de la culture (y compris, celle, individuelle, de chaque élève),
- celle de l’Eglise, formulée dans les Assises nationales, d’abord centrée sur la personne, y compris dans sa dimension spirituelle, avec toute la fragilité et le respect que cela entend.

PLAN POUR UNE DEUXIEME PARTIE (1 h 30 à 2 h)

1 – OBJECTIFS

Pointer certains éléments des programmes du primaire, qui initieront à l’enseignement du fait religieux, comme élément de culture et de compréhension.
Illustrer si possible cette approche, avec une vidéo.
Faire découvrir, sous forme d’exercices pratiques, à partir de documents pédagogiques adaptés à l’enseignement primaire, divers éléments et situations qui appellent l’enseignement du fait religieux.

2- ELEMENTS DU PROGRAMME ET ACTIVITES SCOLAIRES QUI INITIENT A L’ENSEIGNEMENT DU FAIT RELIGIEUX (liste non exhaustive)
En Histoire
Au CE1 : les martyres et les premiers chrétiens, le baptême de Clovis, le sacre de Charlemagne
Au CE2 : les calendriers (musulman, juif, grégorien), l’origine de l’humanité
Au CM1 : les croisades, les guerres de religion, les premiers livres imprimés par Gutenberg, les cathédrales/les abbayes, la vie monastique, les papes à Avignon, la monarchie de droit divin
Au CM2 : la situation de l’Eglise en France durant la révolution, l’anticléricalisme, le Concordat, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’éducation des filles dans les couvents, les œuvres charitables/ les congrégations religieuses, la persécution des juifs durant la seconde guerre mondiale.

En Géographie
- l’univers,
- le nom des planètes.

En français/littérature
- la poésie,
- la littérature pieuse,
- les biographies / récits de vie de grands personnages (Jeanne d’Arc, Saint Vincent de Paul, le prophète Mahomet…),
- le vocabulaire,
- les lectures diverses.

Musique
- Gospel,
- Chant grégorien,
- Requiem,
- Comédie musicale Les dix commandements.

Peinture
- les Nativités
- les Annonciations
- toutes les Crucifixions…
- les représentations de Marie.

Monuments et éléments de culture
- églises, abbayes, mosquées, synagogues,
- objets de culte : missel, autel, bénitier…

Dans l’actualité mondiale et locale
- les pèlerinages (Lourdes, La Mecque…),
- les rencontres (pape et patriarche, rabbin…),
- les conflits israélo-arabes,
- la publicité,
- les films.

Dans les situations personnelles des élèves
- le Ramadan,
- la kipa sur la tête d’un élève,
- la boutique kasher du quartier…

3 - TRAVAIL EN ATELIERS

Travail en groupes de 4-5 personnes, puis mise en commun. Thématiques des ateliers :
a) La déclaration des droits de l’Homme (cf. panneau d’époque révolutionnaire, musée Carnavalet)
b) "Margot, enfant cachée", un extrait de livre 3, Jean Pierre Guéno, Les enfants du silence, Mémoires d’enfants cachés, 1939-1945 Ed . Milan 2003) dans Livre d’histoire (cycle 3)
c) Marc Chagall, Le buisson ardent (musée biblique de Nice)
d/ Autour des activités mises en œuvre pour Noël

Consignes pour les ateliers  a), b) et c) :
- Lecture et appropriation du document (quelques instants)
- En quoi concerne-t-il "le fait religieux" ?
- Quels éléments allez-vous faire plus spécialement étudier aux élèves ?
- Quels objectifs pédagogiques et éducatifs allez-vous poursuivre par l’étude de ce document ? Qu’allez-vous enseigner ?
- (éventuellement) questions que cela vous pose ?

Consigne pour l’atelier autour des activités mises en œuvre pour Noël :
- Quelle(s) activité(s) dans votre classe (et plus étroitement dans vos cours) pour Noël ? Choisir une des expériences du groupe.
- Pouvez-vous y distinguer différentes approches des questions religieuses (information, éducation à la dimension spirituelle de l’homme, catéchèse [de 1ère annonce ou autre], pastorale ou encore …)
- Relevez quelques interrogations que cela vous pose, notamment en termes de laïcité, de prise en compte du caractère propre de l’établissement, de respect des enfants d’autres religions ou sans religion, de responsabilité pastorale, d’exigences et limites de votre fonction d’enseignant(e) en France …)

QUELQUES ELEMENTS D'ANALYSE
a) La Déclaration des droits de l’Homme

Sans présenter ici une analyse complète du document, et en se cantonnant aux aspects relevant du religieux, on notera d’abord la forme qui évoque les tables de la loi  révélée au Sinaï selon la tradition biblique.
L’oeil et le triangle constituent un symbole évoquant certes la Trinité chrétienne, mais aussi et sans doute d’abord la Franc-maçonnerie et, tout simplement l’Etre suprême, référence de l’époque révolutionnaire.
Il faut savoir en effet qu’en juillet 1789, il y avait plus de 600 loges constituées en France, dont 65 à Paris. 477 sur les 578 députés du Tiers Etat sont des initiés, mais aussi plus de 90 députés de la noblesse et même plusieurs représentants du clergé, sans compter des grands capitaines comme Hoche, Masséna, Kléber, Marceau, Lafayette…
On aura aussi noté, bien sûr, l’ange, et, peut-être,  la main de lecture, le yad, qui sert à pointer le texte de la torah (et donc à éviter de le toucher).
Ce document apparaît bien comme le fruit d’un compromis idéologique, mais qui a abouti à un certain consensus autour de la nécessité de trouver à la loi un fondement au-delà de l’homme : c’est, pourrait-on dire, l’affirmation d’un fondement transcendantal à la loi : on voit que l’analyse de la dimension religieuse de ce document, si elle peut s’initier dès le 1er degré, pourra être approfondie bien plus avant dans la scolarité, jusqu’au lycée !

b) "Margot, enfant cachée"
Il y a certes d’abord un niveau élémentaire de repérage et d’explications des mots : les juifs de France, baptisée, catholique, église, saint Sauveur, certificat de baptême, Jeanne d’Arc, les religieuses, un ange, l’étoile de David.
Comme l’a bien vu un groupe d’enseignantes, ce texte pose évidemment surtout  la question de la blessure d’identité que subit l’enfant, identité qui comporte une évidente composante religieuse, même si, selon le texte, ce n’est pas celle-ci qui est la cause principale de la souffrance de l’enfant, mais l’image de sa mère. Et cet aspect n’est pas forcément inaccessible à des élèves de cycle 3, voire de la fin du cycle 2, selon certaines collègues.

c) Marc Chagall - Le buisson ardent (musée biblique de Nice)
Ce tableau, relativement facile d’accès permet de faire entrer même de jeunes élèves (CE 2/CM, voire avant) dans l’appropriation des textes du livre de  l’exode et une approche à la fois juive et chrétienne.
La lecture du  tableau se fait de droite à gauche (comme l’écriture de l’Hébreu)
On pourra retrouver successivement les trois extraits fondateurs : Moïse et son troupeau devant le buisson ardent (Exode, ch. 3), le passage de la mer (avec la colonne de nuées, (Exode 14, 19-30) et le don de la loi au Sinaï (Exode ch. 19, 20) et Deutéronome ch. 5).

Si on peut aller plus loin, remarquer le corps de Moïse :
- Il a sa tête en Dieu (couleur divine de son visage que l’on retrouve sur les tables de la loi et sur l’arc en ciel où s’exprime l’ange du buisson ardent),
- le centre de son corps est constitué du peuple hébreu en marche,
- sous la ceinture (la nuée blanche), c’est toujours son corps mais constitué cette fois de l’armée égyptienne en déroute… Se souvenir que Moïse a bien la double culture, hébreu et égyptienne et qu’il est précisément nommé "L’Egyptien" (Exode 3, 19). Les Egyptiens représentent ici le mal qui est en l’homme et dont Moïse lui-même a à être délivré : se délivrer de l’Egypte, c’est bien se libérer d’une part de lui-même : le mal ! On pourra alors  s’appuyer sur cette remarque spontanée d’un élève juif (classe de 5ème) s’écriant devant la nuée blanche/ mer rouge qui sert aussi de "ceinture" à Moïse : "C’est le talith" (linge de prière) représenté en effet avec le même blanc qui est celui de Moïse en prière devant le buisson (sur la droite du tableau), donc, ce qui libère du mal, … c’est la prière.

Pierre Dussère
Enseignant en Lettres
Créé le 28/11/2011
Modifié le 24/07/2012