Le passage de la Mer Rouge
Comment aborder le récit du passage de la Mer Rouge avec des enfants ?

Le passage
de la mer Rouge
Sources : Sklerijenn, n° 38, janvier 2006

Voici un récit connu de tous, ne serait-ce qu'à travers les films aussi célèbres que "Les Dix commandements" ou encore "Le Prince d'Egypte". Ce que nous vous proposons, c'est d'aller à la découverte du texte biblique, base de tous les récits que nous avons pu entendre de ce passage de la mer Rouge.

SITUONS CET EPISODE
Ce récit du passage de la mer Rouge achève la première partie du livre de l'Exode.
Résumons les choses : sous le joug des Egyptiens, les Hébreux connaissent une vie amère et difficile. Moïse, rescapé de la mort promise à tous les enfants mâles des Hébreux, accepte d'agir au nom du Seigneur pour sauver son peuple. Il reçoit cette demande de Dieu dans l'épisode du buisson ardent. Dieu va le soutenir dans cette difficile entreprise face à Pharaon : dix fléaux vont s'abattre sur le pays (les dix plaies d'Egypte) : Pharaon cède.
De nuit, après avoir célébré la première Pâque (c'est un mot qui veut dire passage), les fils d'Israël prennent la route, guidés par Dieu grâce à une colonne de nuée et de feu. Ils sont en marche "comme une armée en ordre de bataille ".

POUR MIEUX COMPRENDRE LE TEXTE
Quand on découvre ce passage du livre de l'Exode, comme d'ailleurs le reste du livre, on est frappé par les bizarreries et les incohérences du texte. Ainsi (Ex. 14, 21-22) Dieu refoule la mer et les Hébreux passent entre deux murailles d'eau. Comment est-ce possible ? Cette approche nous permet de nous rappeler que ce livre, comme la Genèse dont nous parlions au trimestre dernier, est le "collage" d'au moins deux, voire trois, sources différentes.
A la base, il y a un récit ancien, celui d'une stratégie de combat que l'on attribue à un ou plusieurs rédacteurs successifs de la fin de l'époque royale (VIIe siècle), qui se sont sans doute inspirés d'anciennes traditions orales ou écrites. Ce n'est pas un récit précis des faits (ces faits se situent déjà 600 ans plus tôt), mais on y trouve toutefois un souci d'historien qui raconte les faits et les explique. Cette source s'inscrit dans le même temps au cœur d'une critique du pouvoir politique : Israël est d'abord un peuple qui a été libéré de la servitude avant d'être une main d'œuvre pour des travaux royaux. Dieu seul est son libérateur.
Un second récit vient s'imbriquer dans cette base ancienne : ce sont des additions sacerdotales faites au temps de l'exil par les prêtres de Jérusalem. (Pour ceux qui veulent faire une lecture du récit ancien, il suffit d'ôter dans ce chapitre 14 les versets suivants : 1-4, 8, 9 fin, 15-18, 21 début et fin, 22-23, 26, 27 début, 28-29). Ecrites au VIe siècle, pendant ou juste après l'exil, ces additions veulent ouvrir à l'espérance en ravivant la mémoire de l'antique délivrance, gage et signe de la prochaine ou nouvelle délivrance de Babylone. Le langage, les symboles utilisés (nuit, lumière, eau, vent...) nous rappellent les grands récits des premiers chapitres de la Genèse : séparation des eaux et de la terre, présence du vent...
Au Ve siècle, ce livre de l'Exode a fait l'objet d'une reprise de ces deux récits pour une refonte. Les auteurs veulent faire saisir l'action extraordinaire de Dieu aux fondations du peuple d'Israël.

QUELLE REALITE HISTORIQUE ?
Quand on effectue cette approche d'un récit biblique, avec les apports actuels de l'archéologie et de toutes recherches sur les textes bibliques, on est vite confronté à une question : quelle est la réalité historique de ces récits ? Et certains vont jusqu'à mettre en doute l'existence historique de Moïse.
En faisant les rapprochements du récit biblique avec l'environnement social, religieux, géographique et historique de l'époque, on voit bien comment les événements de l'Exode s'inscrivent dans ce contexte. Des peuples "asiatiques", dont les Hébreux, sont présents en Egypte. Pour réaliser les grandioses politiques architecturales des pharaons, il faut une main d'oeuvre considérable. Il arrivait que, par crainte de ces étrangers, les Egyptiens pratiquassent leur expulsion. Dans ce décor, s'inscrit l'histoire du groupe des "fils d'Israël".
Et le passage de la mer Rouge ? Impossible ? La route logique des Hébreux expulsés d'Egypte était celle dite des Philistins qui longe le lac Serbonis dont les abords sont faits de sables mouvants. Des fuyards soucieux de ne pas être rattrapés choisiraient l'une des routes du désert plus difficiles.
Quant à cette mer traversée, il ne peut s'agir de la mer Rouge dont le nom vient d'une mauvaise traduction de l'hébreu "mer des roseaux". Or il n'y a pas de roseaux sur les bords de la mer Rouge ! Mais il y en a, au-dessus de Suez, près des lacs Amers et du lac Ballah.
Il s'est passé 600 ans entre les faits et ce récit : ce qui demeure dans la mémoire du peuple, Dieu a sauvé son peuple.

DES CLES POUR APPROFONDIR
Ce récit du passage de la mer Rouge souligne l'expérience fait par le peuple : Dieu le sauve de la servitude d'Egypte. Et le peuple va s'en souvenir. Nous en avons pour preuve les nombreuses références à l'Exode dans les livres bibliques, chez les prophètes, dans les psaumes.
Le peuple de Dieu fonde ses fêtes liturgiques dans cette intervention divine : c'est en particulier la Pâque rappelant ce dernier repas pris par les Hébreux avant de prendre la route de l'exil. Le fait de revivre périodiquement cette sortie d'Egypte permet au peuple d'accueillir dans sa vie la délivrance pascale et d'entrer pleinement dans l'alliance conclue avec Dieu. On fait mémoire pour rendre ces événements présents, pour s'ouvrir au salut toujours nouveau : "en chaque génération, on doit se regarder soi-même comme sorti d'Egypte" (Ex.13,8).

Dans ce premier événement de la vie du peuple, Dieu s'est révélé comme un Dieu sauveur et libérateur. "Il a ouvert à l'humanité un chemin qui est inséparablement un chemin de foi et de liberté. Un chemin où l'on apprend à reconnaître les signes du salut, où l'on passe de la peur à la foi, où l'on devient des hommes et des femmes témoins actifs du projet de Dieu, en exode. En exode : c'est-à-dire qui acceptent de sortir d'eux-mêmes, de se mettre en route, de s'ouvrir à celui qui est fondamentalement sauveur." (Pierre Debergé)

COMMENT ABORDER CE RECIT AVEC LES ENFANTS ?
Avec les récits de la Bible, tel que ce passage de la mer Rouge, il est nécessaire de s'intéresser à la manière de raconter la Bible. Nous connaissons le besoin vital de l'enfant d'écouter des histoires racontées par l'adulte : la lecture de contes ou d'albums se situe dans ce cadre. Raconter va constituer un moment riche de partage où une complicité s'instaure entre le conteur et l'auditeur.
(Pour les éducateurs chrétiens, et notamment en catéchèse, le texte biblique peut être présenté dans la perspective de la Bonne nouvelle de l'amour de Dieu pour les hommes).

Premier temps : le narrateur doit s'approprier le texte pour déceler le message avant de mettre en forme le récit avec le souci de rester fidèle à ce que le texte veut transmettre. Ainsi dans notre récit du passage de la mer Rouge, Dieu est le libérateur du peuple en esclavage : de sa situation d'enfermement, il va passer à la vie, à la lumière. Pour bien s'approprier le texte, il faut ajouter les éléments culturels indispensables à la compréhension : le texte a été écrit à une époque donnée dans un autre contexte culturel que le nôtre.

On suivra les étapes suivantes pour ce travail d'appropriation :
- Le lire plusieurs fois (avec les notes de la Bible et les indications données dans cet article) et noter les premières impressions.
- Analyser pour repérer les indications de lieux, de temps, les personnages, les événements, les choses, les objets.
- Etudier l'intrigue : ce qui se passe au début, à la fin, les rôles des personnages.
Au terme de cette recherche, on reprend les premières impressions pour voir ce qu'on a gagné à exploiter le texte de près.

Second temps : dégager le message.
Il s'agit de formuler l'idée que l'on souhaite mettre en évidence et développer avec le public des enfants qui nous écoutent. Il faudra avoir soin de l'adapter à ce public.

Troisième temps : transformer le texte en récit.
Le récit se découpera en plusieurs séquences possédant unité de lieu, de temps, de personnages (on agit comme un cinéaste : quels plans ? quel titre à chaque séquence ?).

Dans le chapitre 14 de l'Exode qui nous intéresse, on peut dégager trois parties :
- 1er acte (versets 1-14) : le peuple est au bord de la mer enfermé dans son passé d'esclave. Il a peur, il sait que Pharaon s'est lancé à sa poursuite. La parole qui vient apporter espoir est celle de Moïse : elle annonce la suite.
- 2ème acte : les Hébreux au milieu de la mer. Dieu multiplie les actions pour sauver son peuple aux dépens de Pharaon, il fait éclater sa gloire.
- 3ème acte : le peuple a atteint l'autre rive. Il a reçu la vie, il est « né ». Sur le chemin du salut, il lui reste à grandir.

Il reste maintenant au narrateur à organiser et à mettre en œuvre ce récit avec ses propres mots et en faisant appel à quelques ingrédients du conte :
- Insister au départ pour souligner le manque, le désir et ainsi mettre en attente du dénouement, du message.
- Transformer chaque séquence en un tableau en donnant une certaine épaisseur aux personnages, en décrivant les lieux, en faisant entendre les conversations (tout en restant fidèle au texte)
- Créer les bonnes conditions de l'écoute : la voix du narrateur, ses gestes, son attitude, l'installation des auditeurs.

Dans ce travail d'adaptation libre du récit biblique, quelques pièges à éviter :
- Pour rendre vivant le récit, ne pas masquer l'essentiel en émaillant le récit de détails humoristiques pour capter l'attention des enfants.
- Là où le récit nous paraît incomplet ou incompréhensible, ne pas en ajouter. Respecter les blancs du texte.
- Préserver le merveilleux : ne pas vouloir rendre à tout prix le récit vraisemblable avec nos critères d'aujourd'hui. Le passage la mer : un simple raz-de-marée ou une conduite astucieuse de Moïse à travers les marécages ? Conservons l'idée centrale : Dieu et lui seul est à l'origine du salut du peuple de Dieu.
- Mettre en lien avec d'autres textes. Ici les eaux forment une muraille à droite et à gauche. Dans le premier récit de la création, Dieu fend les eaux des eaux pour faire apparaître la terre et le ciel.

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Yvon Garel
Secrétaire Général
DDEC Côtes d'Armor
 
Créé le 28/11/2011
Modifié le 28/11/2011