Dossier : La prise en compte de la dimension religieuse de la culture dans l'éducation en Europe
Quel est l'impact de la prise en compte de la dimension religieuse de la culture dans l'éducation en Europe ? Uni dans la diversité certes, mais au niveau éducatif quelle diversité !

Depuis environ un siècle, le continent européen a subi de profondes modifications. Au-delà d’une histoire de plusieurs millénaires qui a façonné l’Europe des religions, cette histoire récente, l’une des plus brutales et rapides, a engendré de nombreux changements en termes confessionnels. Des évolutions qui questionnent la prise en compte du fait religieux dans les projets éducatifs des pays européens.
 
Les religions en Europe et à ses portes : état des lieux démographique
Source : Antoine Lanthony, décembre 2008, Nouvelle Europe

I - UNE GRANDE DIVERSITÉ RELIGIEUSE

Malgré le débat houleux concernant les racines de l’Europe, le judéo-christianisme a été l'un des éléments clés de la formation de l’Europe moderne et imprègne de nombreux aspects de l'Europe d'aujourd'hui. En termes quantitatifs, la quasi-totalité des Etats européens sont majoritairement chrétiens, malgré des degrés de croyance très variables. Cette chrétienté n’est cependant pas une, séparée entre catholicisme, protestantisme et orthodoxie, eux-mêmes l’objet de divers courants, particulièrement au sein des églises réformées. Très schématiquement, la distribution géographique de l’Europe chrétienne est la suivante : catholiques (les plus nombreux) au centre et au sud-ouest ; protestants au nord ; orthodoxes à l’est.

De plus, le judaïsme et l’islam, dans des zones géographiques différentes, ont presque de tous temps été présents dans le paysage religieux européen, le judaïsme principalement en Europe centrale et orientale (Pologne, Lituanie, Russie, Hongrie, Carpates…) et en Espagne, l’islam principalement aux confins de l’Europe (Andalousie, Balkans, Turquie, Crimée, Caucase, plaine de la Volga...).

Ce paysage religieux, qui n’a cessé d’évoluer au gré des guerres, des conquêtes, des migrations, est aujourd’hui relativement hétérogène, un très grand nombre d’États, mais surtout de régions et de villes, concentrant des populations attachées à de nombreuses confessions, au-delà des seules religions abrahamiques.

Ainsi, si certains États comme la Pologne présentent aujourd’hui des populations très homogènes en termes religieux (conséquence de massacres et de migrations de masse), ce type de configuration se révèle très rare dans l’Europe d’aujourd’hui, y compris dans des États traditionnellement mono-confessionnels comme l’Italie ou la Suède.

Cette diversité, qui semble s’accélérer notamment sous l’effet de nombreux flux migratoires, atteint ponctuellement des proportions surprenantes selon certains chiffres, qu’il convient parfois de prendre avec circonspection, au regard du tabou que constituent les données relatives aux religions (notamment concernant le nombre de personnes de confession musulmane comme nous le verrons ultérieurement). De grandes tendances se dessinent cependant, expliquées par quelques grands événements et phénomènes des cent dernières années.

Chute de l’Empire ottoman, formation de l’URSS et migrations internes, Seconde Guerre mondiale et génocide des Juifs d’Europe, éclatement de l’URSS et flux migratoires consécutifs, retour du fait religieux, immigration extra-européenne vers l’Europe de l’Ouest et du Nord, élargissement de l’Union européenne et circulation accrue des personnes, évolution démographiques internes aux États… les raisons de ces évolutions sont multiples et ont touché tous les grands courants confessionnels.

Il faut donc réfléchir et étudier avec attention dans cette Europe « unie dans la diversité » comment la prise en compte de la dimension religieuse de la culture se traduit par un enseignement du fait religieux. Bien souvent chaque état poursuit une politique éducative issue de l’histoire et de l’impact sociétal des phénomènes religieux. Les orientations et les réflexions menées par le Parlement européens , souvent peu connues, sont ferment de perspectives et peuvent aussi éclairer intelligemment le débat…

II - UNIS DANS LA DIVERSITÉ
. Dialogue, tolérance, enseignement : l'action concertée du Conseil de l'Europe et des communautés religieuses
. L'enseignement du fait religieux à l'école : les paradoxes de la situations française
. École plurielle en Europe : la zone britannique
. École plurielle en Europe : la zone latine
. École plurielle en Europe : la zone scandinave
. École plurielle en Europe : la zone germanique

III - LES DIRECTIVES EUROPÉENNES
L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe reconnaît la séparation de l'Église et de l'État "comme une des valeurs communes de l'Europe". Elle fait plusieurs propositions au Comité des Ministres...
. Recommandation 1720 (2005) Education et religion
. État, religion, laïcité et droits de l’homme : Recommandation 1804 (2007)
. L’Union européenne et le fait religieux. Éléments du débat constitutionnel

IV - LA DIVERSITÉ DES PRATIQUES EUROPÉENNES
. L’enseignement relatif aux religions dans les systèmes scolaires européens
. La Laïcité a-t-elle un sens en Europe ?

V - L'ENSEIGNEMENT CATHOLIQUE DANS L'ESPACE ÉDUCATIF EUROPÉEN
. Congrès européen CCEE-CEEC sur l’école catholique Rome, 30 novembre – 2 décembre 2008
. Lettre circulaire N. 520/2009 aux présidents des conférences épiscopales LLSS sur l'enseignement de la religion dans l'école
. L’école catholique est ouverte à l’universel

. L'Europe élargie, l'Europe retrouvée


. Valeurs chrétiennes et constitution européenne


VI - QUELLE EUROPE DES RELIGIONS EN 2050 ?

Plusieurs tendances lourdes semblent se dessiner. Tout d’abord, une partie non négligeable des États européens voient leur population délaisser le fait religieux, l'Europe étant aujourd'hui le moins croyant des continents. S’il est permis de généraliser, la géographie de cette baisse voire quasi-absence de religiosité (qui n’empêche pas les pays et leurs populations d’être imprégnés de tradition judéo-chrétienne) ressemble à celle d’une Europe du nord-ouest, avec la Scandinavie, les États finno-ougriens et la France en figure de proue. À l’opposé, l’Europe du sud-est et ses marges font preuve d’une grande religiosité (croyance en un Dieu supérieure à 90 % en Turquie, en Roumanie, à Malte et à Chypre) et nous observons globalement un renouveau religieux dans les États anciennement communistes, particulièrement chez les orthodoxes et les musulmans. Ces tendances vont-t-elles s’accentuer ou bien s’estomper ? Assisterons-nous à un réveil du catholicisme et des cultes protestants non évangéliques ? Assisterons-nous au contraire à un essoufflement de l’orthodoxie et de l’islam ? Malgré la religiosité maintes fois annoncée du XXIe siècle, un retour massif du fait religieux en Europe dans les années à venir est-il totalement crédible, même en prenant en compte l’essor de l’islam et des courants chrétiens charismatiques ?

En outre, l’essor de ces derniers, contrairement aux autres confessions (portées par les flux migratoires), semble se faire souvent contre les religions traditionnellement ancrées. Il est possible que cet essor se poursuive mais qu’il génère également des réactions vives de la part des États face au prosélytisme et à la portée politique (même implicite) du message parfois transmis (notamment en Ukraine et en Russie, et plus loin en Asie centrale). Au sein même du monde chrétien, comment l’Église catholique, de moins en moins européenne par ses fidèles et son clergé, va-t-elle réagir à cette offensive évangélique ? La présence de Benoit XVI, allemand, à la tête du Saint-Siège n’est-elle pas en ce sens une réponse, alors qu’un non-Européen était pressenti par certains à cette fonction ?

Plus largement, de nombreuses réactions politiques sont possibles face au fait religieux et à ses mutations, mais elles apparaissent très difficiles à anticiper. À quel type de discours politique assisterons-nous ? Sera-t-il homogène ? Assisterons-nous à une promotion ou non de la laïcité ? Assisterons-nous à des tentatives accrues d’instrumentalisation politique des confessions ? Verrons-nous l’émergence de nouveaux partis créés sur une base confessionnelle ? Plus globalement, quelle place la religion prendra, et quelle place lui sera-t-elle accordée dans l’Europe de demain et au cœur de chacun de ses États, très divers en la matière ? Quel sera l’impact de la religion sur des questions très concrètes comme l’avortement, impact qui semble par exemple déjà se faire sentir en Slovaquie ? S’il apparaît difficile d’anticiper, la probabilité de profonds désaccords entre les États mais aussi en leur sein semble quant à elle une quasi-certitude.

Enfin, l’évolution des flux migratoires et la concentration de nouvelles populations, souvent musulmanes, dans les zones urbaines constitue une autre évolution très marquante de ces dernières années, évolution qui semble amenée à se poursuivre. En ce sens, malgré certains discours alarmistes et le poids de la thèse huntingtonienne du "choc des civilisations" (seul concept retenu, et souvent simplifié à l’extrême, d’une œuvre pourtant bien plus riche), l’opposition (si elle existe) ne semble pas forcément se situer de manière frontale entre l’islam et la chrétienté (ainsi le démographe Emmanuel Todd ne voit en l’islam aucune menace pour l’Europe) mais plutôt entre les grandes métropoles et le reste des pays (voire entre différents quartiers d’une même ville) et entre les différentes groupes sociaux, davantage qu’entre les confessions historiquement présentes (certes largement chrétiennes) et les nouvelles confessions (certes largement musulmanes).

Dans les grandes métropoles d’Europe du Nord, la conjugaison de ces facteurs pourrait en effet aboutir d’ici quelques décennies à ce que Bruxelles (semble-t-il la ville la plus concernée), Amsterdam, Stockholm et d’autres agglomérations deviennent majoritairement musulmanes, alors que les campagnes environnantes seraient peuplées de populations, même non religieuses, imprégnées de tradition luthérienne ou catholique. Ainsi, selon Olivier Servais, sociologue de l'Université catholique de Louvain, Bruxelles sera dans 20 ans majoritarement musulmane en raison d'une natalité supérieure (dont la fréquence des prénoms d'origine musulmane à la naissance est un très bon indicateur) chez les populations musulmanes et d'une recrudescence du sentiment religieux chez les jeunes générations. Quelles seront alors les conséquences de cette situation et les réactions des populations concernées ? Observerons-nous une recrudescence de tolérance ou de défiance ? Quel poids aura alors la religion, pourrait-elle jouer un rôle pacificateur et de (re)découverte de valeurs et d’éléments culturels ou bien s’effacera-t-elle devant le matérialisme et la vie urbaine ? Comment s’imbriquera-t-elle avec les autres composantes qui participent de la formation des identités ? Assisterons-nous plutôt à un enchevêtrement de populations, groupes ethniques et confessions à l’instar d’une ville comme Marseille où catholiques, juifs, musulmans, apostoliques arméniens et tant d’autres cohabitent avec peu de heurts et de clivages ? Ou bien au contraire assisterons-nous à une communautarisation sans cesse accrue sur le modèle anglo-saxon, certes très décrié (notamment en France), mais qui semble cependant se développer, créant des quartiers clairement identifiables et presque mono-ethniques et / ou mono-confessionnels au cœur des villes (y compris en France) ?

Ailleurs en Europe, particulièrement dans les Balkans et dans le Caucase, pourrions-nous, à la faveur d’évolutions des équilibres démographiques et confessionnels, voir (re)surgir de nouveaux conflits ? Dans cette optique, la religion jouerait-elle un rôle ? Si des États comme la Macédoine seront vraisemblablement confrontés à ces questions dans un avenir proche à la faveur d’une augmentation de la population albanaise, quelle sera la nature des revendications qui ne manqueront certainement pas d’être formulées par la partie albanaise, demandant plus que stipulé dans les accords d’Ohrid ?

En tout état de cause, et malgré le cliché éculé que représente cette expression, il s’agit bien dans tous les cas de "vivre ensemble". Il semble à cet égard que les nombreux échanges passionnés, mais manquant souvent de clarté et de hauteur, autour du métissage, du communautarisme, du multiculturalisme, de l’assimilation, du dialogue ou du choc des civilisations, des cultures et des religions… ne font que commencer. Ainsi, alors que l’écriture noir sur blanc des racines judéo-chrétiennes de l’Europe a été l’objet de discussions sans fins, la France se caractérise par des stigmatisations, des polémiques et des tabous, mais une relative absence de débat de fond, tandis que la Lettonie se pose la question de la signification, des possibilités et des risques d’une société multiculturelle (c’est-à-dire lettone et russe dans le cas précis) pour la pérennité de l’identité lettone, déjà menacée de disparition à la période soviétique. Dans ces deux États, il est intéressant de noter que les discussions concernent principalement les aspects ethniques, sociaux (et linguistiques dans le cas letton) et que les questions religieuses sont laissées de côté pour le moment.

Parmi quelques éminentes opinions exprimées, l’historien israélien Elie Barnavi, observateur privilégié du continent, reproche aux Européens de ne pas affirmer et assumer leurs racines chrétiennes. De plus, il condamne l’idée même de dialogue des civilisations, trop propice selon lui à amener à la table des discussions des extrémistes religieux. Il plaide pour un retour du sacré, qu’il distingue du religieux, afin d’aider les sociétés occidentales à faire face à leurs défis nouveaux. De son côté, le Pape Benoit XVI, après des hésitations sur les bienfaits et les risques du dialogue interreligieux, et la polémique qui a suivi le discours de Ratisbonne, a répondu favorablement à une lettre signée par de nombreux dignitaires musulmans et le premier forum de discussion de haut niveau entre catholiques et musulmans s’est ainsi tenu en novembre 2008 à Rome.

Les défis, importants, mais traités d’une manière qui parait souvent plus médiatique que politique et prospective, méritent de vrais et riches débats portant sur les questions identitaires au sens large, au niveau non seulement des communautés religieuses, mais aussi des villes, des États, de l’Union européenne, de l’Europe "de l’Atlantique à l’Oural", et également dans les relations interétatiques.

Source du texte chapitre I et VI : nouvelle Europe (Nouvelle Europe est un groupe de réflexion sur l’Europe élargie et son voisinage. Le projet, né en 2004, est aujourd’hui porté par 25 jeunes Européens de 10 nationalités vivant dans 6 pays différents. Professionnels, jeunes chercheurs ou étudiants, ils se sont réunis autour de l’idée que la réunification européenne est encore devant nous.)
 
Créé le 25/11/2011
Modifié le 19/10/2012