Christianisme et Cultures : Histoire et actualité
Trois éclairages pour mieux comprendre les interconnexions existantes entre le Christianisme et les différentes cultures rencontrées au fil des temps : la position de la culture vis-à-vis du Christianisme, le rapport d'immanence du Christianisme à la Culture et, en Occident, le rapport de transcendance du Christianisme à l'humanité.
Toute religion - l'histoire de l'humanité le montre avec évidence - reste nécessairement inscrite dans un contexte culturel complexe, parce qu'elle demeure référée à une dimension anthropologique fondamentale de l'être humain capable de s'objectiver dans ses créations, à savoir la dimension du Sacré ou de l'ouverture à la Transcendance, dimension qui se reconnaît dans le déploiement diversifié d'un univers symbolique.

Comme toute autre religion (définie en raison de son lien à la Transcendance, par un Sens, des pratiques et une organisation sociale), le Christianisme s'introduit dans l'épaisseur historique des cultures, générant en vertu de sa Révélation et de sa Tradition, ses propres expressions.
Mais à cause de son monothéisme trinitaire, il exprime sa prétention à l'universalité et sa distanciation eu égard aux multiples champs culturels où il se pose. Sans doute y a-t-il là une sorte de dialectique qui exige que soient nouées son immanence dans la réalité culturelle et sa transcendance sur toute figuration historique.

1 - LA POSITION DE LA CULTURE VIS-A-VIS DU CHRISTIANISME

Toute religion se produit dans un monde culturel déjà là. Elle ne lui est jamais antérieure, parce que l'expression religieuse coexiste avec l'expression scientifique, l'expression artistique, l'expression technique, l'expression économique... Elle est une dimension humaine fondamentale; comme telle, elle est en simultanéité d'exercice avec d'autres dimensions. (Seule une conception naïve ou idéologique de l'évolution de l'humanité pourrait soutenir une chronologie d'apparition des dimensions humaines). Autant dire que le monde humain comme totalité anthropologique est toujours déjà là comme horizon fondateur de toute expression humaine (idée forte retrouvée par la phénoménologie) (cf. Aristote, la Cité comme totalité anthropologique a priori).

À ce titre, trois formes de positions : une position-ressources, une position-interrogation et une position-tentation.

1.1) Une position-ressources
Ce que la culture apporte au Christianisme, c'est l'ensemble de ses éléments constitutifs : ceux de la vie de l'esprit, à savoir le langage, les systèmes de pensée, les littératures, les arts, les sciences, les techniques, le droit, les institutions, les valeurs, les traditions, les modes de travail... bref, cet ensemble articulé, ordonné, d'éléments dont se soutient toute société humaine dans la durée, selon l'ordre de la représentation, de la production et de l'organisation (ordre étant envisagé au sens très large du terme).
Cela signifie que le Christianisme n'est pas séparable de la culture ou des cultures où il s'inscrit. Il se reçoit aussi du monde humain où il apparaît. Ce serait commettre une erreur intellectuelle grave que de croire qu'il existe une indépendance radicale de l'expression religieuse vis-à-vis de l'horizon d'humanité où elle s'affirme sur le plan du christianisme; pour ne prendre que cette religion comme exemple, on pourrait analyser les différents points d'impact de la culture ou des cultures sur la structure chrétienne elle-même sur le plan du langage et de la symbolique, de l'organisation institutionnelle et des pratiques rituelles et éthiques.

1.2) Une position-interrogation
Mais sans doute faut-il aller plus loin et ne pas hésiter à prétendre que la conscience que le Christianisme prend de lui-même est redevable à la culture où il s'exprime. La culture l'interroge sur lui-même.
Il y a quelque chose de fondamental qui serait à regarder de près, à savoir ceci que la conscience qu'une religion se donne d'elle-même (de sa vérité, de son rôle historique, de sa capacité sociale, de sa puissance de salut...) n'est jamais intégralement produite par ses "propres moyens" ; c'est le propre des intégrismes de le penser ! Une religion ne vient à sa propre conscience que par la médiation culturelle dont elle s'affecte. Sans doute faudrait-il aller jusqu'à dire que plus une religion est à même de nouer des alliances avec la culture (ou les cultures), plus elle est mise en capacité de se comprendre et de comprendre ce qu'elle est en mesure d'apporter de spécifique à l'humanité (et moins si elle est réduite au sectarisme !).

1.3) Une position-tentation
Ici, le terme d'alliance est fondamental, il écarte la possibilité d'un terrible réductionnisme, car dans le rapport d'une religion à la culture (du christianisme par exemple), il y a un risque possible qui n'est point fictif: celui du passage, pour la religion elle-même, du structurel au culturel. Sous prétexte pour la religion en question de se donner une surface d'expression à l'amplitude croissante, et par là même, une image narcissique de réussite toujours plus satisfaisante. Ce rapport est celui de la religion spectacle, de la religion "télévisée", projetée sur les écrans, donc en quelque sorte "folklorisée" et absorbée dans le monde médiatique, une religion "théâtralisée", dont l'essence même est perdue, à savoir la régénération de la vie humaine dans la Vie absolue de Dieu (cf. analyse de J. Derrida, in La religion). D'où la nécessité pour le Christianisme de demeurer une religion dialectique dans son rapport à la culture.

2 - LE RAPPORT D'IMMANENCE DU CHRISTIANISME A LA CULTURE

Le christianisme ne reconstruit pas ex-nihilo le monde, il se sert de celui-ci (de sa complexité culturelle) pour s'exprimer; à partir de son identité irréductible, il s'inscrit dans l'espace culturel des thématiques récurrentes. Je voudrais en citer quatre.

2.1) L'affirmation de l'idée de personne humaine au-delà des concepts d'individu et de sujet
La personne unit dans le "je" de l'existant la singularité et l'universalité de l'humain, et, de ce fait, demeure indicatrice de transcendance. Certes, la philosophie grecque et le droit romain ont apporté des éléments constitutifs à la représentation de la personne. Mais en christianisme, la personne porte la ressemblance du Créateur irreprésentable, elle est l'image iconique du Christ, à la fois donné et indisponible. C'est pourquoi la personne demeure irréductible, inaliénable, souveraine en ce monde. Il y a là une source inspiratrice fondamentale 2002 de l'humanisme occidental.

2.2) La présentation d'une communauté humaine idéale
C'est l'idée d'une parenté spirituelle des hommes dans la vie du Christ; l'autre n'est pas seulement un frère ou une sœur en humanité, l'autre est frère ou sœur du Christ, d'où l'appel à construire dans la charité (cf. M. Blondel) une communauté humaine spirituelle dont l'aboutissement est de nature eschatologique, ce qui fonde la distanciation entre le temporel et le spirituel.

2.3) La proposition d'un sens de l'histoire
L'incarnation du Christ lui donne consistance et vérité théologiques; c'est l'idée de l'histoire comme lieu de conjugaison de l'humain et du divin en dépit du mal toujours présent (cf. Hegel). Le christianisme met dans l'histoire l'espérance de la réussite de l'humanité et, à travers celle-ci, de la création elle-même.

2.4) La valorisation de la créativité humaine dans le monde laissé à la responsabilité des hommes
Sur le plan :
- des sciences  et des techniques, le christianisme soutient le développement de la recherche et de la maîtrise de l'univers, par sa position théologique de l'intelligibilité de la création désacralisée et confiée à la responsabilité et au travail de l'humanité,
- de la pensée spéculative, il appelle l'élaboration de systèmes de pensée pour la compréhension de la réalité et de l'expérience humaine où l'acte de Foi a des soubassements.
- des arts et des lettres, il révèle son inspiration par la création d'une symbolique religieuse conjuguant le mystère chrétien et l'existence humaine. Ainsi, au lieu de constituer une culture de "guetto", le christianisme instille son Mystère dans les multiples expressions de l'humanité sans être réductible à aucune de celles-ci; son irréductibilité est puissante de fécondité.

3 - EN OCCIDENT, LE RAPPORT DE TRANSCENDANCE DU CHRISTIANISME A L'HUMANITE : LIBERTE D'UNE RELIGION DE L'APPEL

Vis-à-vis de toute culture, le Christianisme exerce une action de négativité en raison même de sa dimension de transcendance; celle-ci se reconnaît pour l'essentiel à trois éléments :
a) l'altérité irréductible de Dieu à distance du monde, de l'histoire, de l'homme; Dieu caché par-delà toute possibilité d'idolâtrie,
b) l'indisponibilité du Christ au pouvoir des hommes en ce monde,
c) l'ouverture eschatologique du Royaume de Dieu contestant toute possibilité d'enfermement de la Révélation dans l'espace et le temps.

Cette action de négativité n'est en rien une opération de négation du christianisme eu égard à la culture. Elle est l'exercice d'une puissance d'écart ou de distanciation (cf. S. Breton, in L'avenir du Christianisme) qui révèle à la fois que le christianisme demeure irréductible à toute culture en raison même de sa Révélation, et qu'aucune culture n'est en mesure de réaliser, de manière indépassable dans l'histoire, l'expression chrétienne.

C'est ce qui écarte les tentations multiples d'installer, en ce monde, une "chrétienté" à savoir l'adéquation absolue entre le christianisme et une forme culturelle historique donnée, ce dont rêve toute théocratie ! L'histoire humaine en porte quelques traces. En ce sens-là, le rapport du christianisme à la culture est affecté sur le plan du principe, d'un coefficient d'irréalisation qui conteste toute possibilité d'absolutisation d'un moment de l'histoire. C'est contre cette tentation d'absolutisation historique que doit se protéger le christianisme lui-même ; en lui le cléricalisme n'est jamais absent, tout comme la volonté de puissance institutionnelle dont on imagine sans peine les multiples dérives. Son rapport à la culture pose, de manière plus générale, le redoutable problème de l'expression politique du religieux ou de la puissance politique de la religion, d'où la nécessité de développer cette action de négativité tout autant à l'égard du christianisme lui-même que vis-à-vis des cultures où il s'incarne.

Adossé à cette position de transcendance, un double mouvement :
- un mouvement d'appel à la créativité, à la figuration de la réalité du christianisme dans le monde et l'histoire;
- un mouvement d'appel à la distanciation à l'encontre de tout pouvoir d'absolutisation, qui tendrait à enserrer le christianisme dans une culture où il s'absorberait.

Insistons sur ce second mouvement qui a des fonctions non négligeables (cf. les théologies de la croix).
a) une fonction prophétique, comportant la critique radicale de l'état présent des choses dans leur prétention à la suffisance pour la vie humaine (contre les totalitarismes) et la vision orientée d'une nouvelle manière de vivre en vérité dans l'histoire humaine (la question de la charité);
b) une fonction mystique soutenant la quête infinie de Dieu, donc en corollaire exigeant une critique des représentations religieuses, de l'expérience religieuse, de la vie institutionnelle, de ses dérives... en faveur d'un itinéraire iconoclaste dans la vie absolue de Dieu;
c) une fonction eschatologique d'espérance représentant la possibilité d'une ouverture dans le monde et le soutien de la vie humaine dans le dépassement des réductionnismes de toute nature (pensées de l'absurde).

Aussi, l'action de négativité opérée par le christianisme sur toute culture apparaît comme un témoignage en faveur de l'infini faisant éclater toute prétention à la totalité ou tout processus d'absolutisation. Le christianisme inscrit dans l'humanité une brèche impossible à fermer, à savoir celle de l'acte de Foi ; par là même, il exerce sur l'humanité un "véritable travail" de régénération (par la force d'appel qui s'y trouve contenue).

En conclusion, sans doute faut-il rappeler que le christianisme est fondamentalement une religion dialectique. Cette dialectique est transformatrice des cultures qui l'accueillent. Il se pourrait qu'il soit difficile de parler d'une "culture chrétienne" (comme une culture japonaise ou chinoise) dans le sens d'une séparation d'un "espace-temps" chrétien coupé du monde des activités profanes. Au lieu de "culture religieuse", qui ferait penser un "dehors" et un "dedans", je préférerais parler de dimensions religieuses de la culture, parce que si le christianisme atteint la vie profonde de l'homme, - il y a là une universalité qui s'incarne dans de multiples singularités -, il est nécessairement présent dans ce que cette vie produit à travers ses expressions culturelles. Le monde chrétien ne constitue pas un autre monde que celui-ci, mais il est dans ce monde-ci comme l'invisible dans le visible parce qu'il est la religion de l'Incarnation. Le christianisme est de l'ordre de la vie mise en perspective dans sa signification eschatologique ultime, c'est-à-dire dans son lien essentiel avec Dieu.

C'est ce qu'il essaie de révéler dans les cultures. Ici réside tout à la fois sa faiblesse et sa force :
- sa faiblesse parce qu'il risque à tout moment de ne pas jouir d'une expression ou de se ressentir du défaut d'intérêt à son égard dans les activités humaines,
- sa force parce qu'il a la possibilité de se proposer à toutes les cultures capables, par leur créativité propre, de le révéler.

La singularité de son irruption dans l'histoire, par la logique de l'incarnation qui le qualifie, se conjugue avec le pouvoir de son universalisation dans la vie humaine. En rejoignant la réalité spécifique de l'humain, il peut atteindre tout ce qui est humain !

Pierre Gire
Philosophe
Faculté de philosophie de l'Université Catholique de Lyon 
Revue de l'Université Catholique de Lyon n°1
Créé le 22/11/2011
Modifié le 21/11/2012