Jérusalem, nous conjuguons ton nom ?
Un travail interdisciplinaire sur le thème de Jérusalem qui permet d'étudier les liens qu'entretiennent les trois monothéismes avec cette  ville sainte. Pour des élèves de seconde.
Ce travail interdisciplinaire a été élaboré dans le cadre d'un Master "Sciences et Enseignement des Religions" préparé à l'Institut de Formation pour l'Etude et l'Enseignement des Religions (Ifer) et le Centre Universitaire Catholique de Bourgogne (CUCDB) de Dijon.
 

PRESENTATION DU MEMOIRE PAR SON AUTEUR

Depuis le célèbre colloque de Besançon de 1991 sur le thème : "Enseigner l'histoire des religions dans une démarche laïque", nombreux sont ceux (1) qui essaient de promouvoir cet  enseignement de ce qu'on appelle maintenant le fait religieux et non plus la culture religieuse (2). De plus en plus de personnes dont des responsables sont maintenant convaincues de la nécessité de cet enseignement. L'ancien ministre J. Lang le disait sans ambages dans une interview donnée à la Revue la Vie : " L'école laïque doit prendre en compte les grands phénomènes religieux" (3).

On aurait cependant bien tort de croire prématurément qu'il n'y a plus d'obstacle. Tout d'abord, sur ce sujet, comme le rappelait récemment Régis Debray, le consensus n'est qu'apparent (4), et, par ailleurs, il y a encore beaucoup de craintes et d'inerties pour aborder ces sujets. La cause gagnera du terrain auprès des enseignants et des chefs d'établissement le jour où devant l'action de certains, les autres verront que cela peut se faire, non sans effort certes, mais sans danger, où chacun constatera que l'enrichissement de tous y trouve son compte. Pour ce faire, il doit y avoir à disposition des enseignants des exemples pédagogiques qui les invitent à se lancer. Ce présent travail souhaite modestement participer de ce mouvement, il s'adresse donc avant tout à tous les collègues toutes disciplines confondues et les invite à oser franchir le pas.

Choix du Thème : Le thème que nous avons retenu est celui d'une ville sainte, Jérusalem. Les raisons de ce choix sont bien sûr multiples. Au-delà d'un intérêt personnel certain et nécessaire sans quoi ce travail n'est pas envisageable, Jérusalem est un sujet hélas d'une actualité constante. Etudier avec des élèves un sujet dont on parle fréquemment peut être mobilisateur. Certes notre approche ne concernera pas l'actualité, mais elle permettra d'en comprendre les racines profondes et ainsi donc d'accéder au sens qui échappe bien souvent à la simple approche factuelle quotidienne de l'actualité.
L'autre raison principale est que cette cité sainte permet d'aborder d'un coup les trois religions monothéistes qui s'y rencontrent.

Choix de la problématique . Ce sujet sera étudié selon deux axes :
- Jérusalem en tant que ville sainte pour le judaïsme, le christianisme et l'islam.
En quoi est-elle sacrée pour chacune de ces religions, l'est-elle de la même manière? Cet axe pose le problème du comparatisme en religion. Il faut faire très attention avec un jeune public de ne pas tomber dans un relativisme facile, il s'agit ici de montrer la spécificité d'une religion dans son rapport à un espace sacré qu'elle produit (5). Cette première problématique consiste à regarder presque physiquement ces espaces sacrés, ces monuments symboles des trois monothéismes, mais aussi parfois à mesurer l'écart entre une Jérusalem rêvée, idéalisée et la réalité de telle ou telle époque, à étudier somme toutes, des représentations.
- La religion dans le regard des autres.
Comment les trois monothéismes présents à Jérusalem, souvent de manière conflictuelle, se regardent-ils ? Comment une religion, au-delà de ce qu'elle prétend être est-elle perçue par les adeptes d'une autre religion? L'étude, lorsqu'elle est possible, de ces regards croisés est extrêmement enrichissante, elle relève elle aussi des représentations, et permet de montrer la genèse de préjugés souvent encore tenaces. Les représentations du fait religieux relèvent du collectif, en être conscient est le début d'une démarche de prise de recul et de citoyenneté. L'école est le lieu de l'apprentissage du regard critique formateur d'un individu libre , c'est-à-dire, apte à se déterminer, à prendre position consciemment.

Choix du public scolaire concerné.
Ce travail s'adresse à des élèves de classe de seconde, cela pour trois raisons essentielles :
- introduire dès la première année du Lycée cette habitude d'étudier les faits religieux dans le cadre des matières selon une approche distanciée par rapport aux croyances des uns et des autres comme toute démarche de laïcité.
- Les programmes de seconde se prêtent bien à cette étude, en effet par exemple, en histoire, le chapitre de la Méditerranée au XII e siècle permet d'aborder Jérusalem en pleine époque de croisades.
- Cette classe de seconde est sans examen final, ce qui permet à de nombreux collègues de se lancer dans l'aventure sans cette crainte inhérente à tout professeur, de ne pas avoir le temps d'achever son programme.

Choix des entrées disciplinaires.
Nous proposons ici un travail pour cinq disciplines : l'histoire, le français, l'histoire des arts, la langue arabe, la langue anglaise. La philosophie générale actuelle est non pas d'enseigner le fait religieux dans un cadre à part, ne sortons pas la religion du ghetto où elle se trouvait pour la remettre dans un autre, mais de le faire dans le cadre des disciplines et selon les programmes en cours dans l'Education Nationale. Ces derniers ont été revus récemment dans ce sens.

Histoire. La rencontre des civilisations en Méditerranée au XII e siècle permet un effet de "zoom" sur Jérusalem, d'y étudier nos deux axes dans ce siècle de croisades, ce siècle où les  religions sont au cœur des démarches des uns et des autres. Nos deux axes sont présents :
1er axe : La ville, ses monuments emblématiques remaniés par la religion conquérante.
2ème axe, un regard croisé : La croisade comme fait religieux vue par l'autre.

Français. Thèmes du voyage et de l'autre. La thématique générale est celle du Voyage en Orient, thème littéraire de "récit de voyage" propre au XIXe siècle.
1er axe : les représentations de cette ville sainte par des auteurs chrétiens, ville rêvée et ville réelle, quelle perception d'un espace sacré chez des auteurs croyants et non croyants. Contrairement au XIIe siècle, nous sommes dans un XIX e siècle qui se veut plutôt incroyant, ce qui n'empêche pas une forte présence du fait religieux dans les propos. Le fait religieux apparaît dans ses dimensions culturelles structurantes.
2ème axe : les représentations, la religion dans le regard de l'autre : ici, comment des auteurs venus d'une civilisation encore chrétienne considèrent-ils les Juifs et les musulmans?

Histoire des Arts. Nous proposons d'aborder un seul domaine artistique, celui du christianisme.
- Le lieu saint envisagé est le Saint Sépulcre selon les deux axes d'approche de la problématique générale : le lieu en soi, et le regard sur.
- Du texte de l'Evangile de la passion au monument Saint Sépulcre tel qu'il est aujourd'hui. Le travail consiste à montrer une mise en scène architecturale du fait religieux dans une œuvre symbolique et culturelle qui exprime le thème fondateur du christianisme.
- La mise au tombeau, exemple de groupes sculptés dans certaines de nos églises françaises. C'est le même sujet, à savoir une mise en scène d'un fait religieux majeur, mais cette fois avec le patrimoine local. C'est Jérusalem dans une église proche donc visitable par les élèves (6). Dans la mesure du possible, cette nouvelle approche du fait religieux à l'école est une occasion à ne pas rater de réconcilier la scolarité et l'environnement culturel religieux.
- La discipline histoire des Arts n'oublie pas la musique, le thème de la passion se prête très bien ici à l'approche musicale où le fait religieux structure l'œuvre. Dans une pléthore d'œuvres, nous proposons ici le texte de Stabat Mater de Jacopone de Todi et Le Messie de Häendel.

Langue arabe. Nous avons choisi des inscriptions en arabe figurant à l'intérieur du Dôme du Rocher, monument clef de la présence musulmane à Jérusalem. Les deux axes sont présents, par le monument lui-même qui matérialise les lieux saints, et par le regard de propagande religieuse que constitue un texte arabe issu pour l'essentiel du Coran et qui évoque le point de vue musulman sur Jésus, cela à quelques centaines de mètres du Saint Sépulcre.

Langue anglaise. Jérusalem vue par un Anglais, Lawrence d'Arabie, en 1917.
Nous rencontrerons ici des dimensions politiques du fait religieux. Ce texte permet de poser les bases du sionisme et du nationalisme arabe, ce qui rend compréhensible une partie de la situation actuelle de Jérusalem avec ses affrontements Juifs-Musulmans.

Articulation avec la catéchèse.
Autant il est primordial pour la bonne marche de ce travail de bien distinguer cette approche laïque du fait religieux, et Dieu sait si cela pose encore beaucoup de problèmes locaux, autant il est essentiel pour l'enrichissement mutuel des disciplines et de la catéchèse, de savoir articuler les deux approches (7), laïque - ce qui n'est en rien antireligieux, et croyante.  Ce dernier registre, contrairement aux autres est réservé aux seuls élèves volontaires. Différentes propositions seront faites, entre autres une initiation au dialogue inter religieux.

Le projet trouve tout son sens si tous les registres que nous proposons sont présents. La réalité du terrain fait que parfois cela est impossible, le projet peut tout de même se tenter avec moins d'éclairage, les problématiques doivent être alors adaptées.

Chaque dossier disciplinaire présente comme il se doit pour ce diplôme, une démarche pédagogique mêlée de réflexions sur ce terrain, et une mise au point des connaissances concernant le sujet envisagé. Ce n'est pas à proprement parler de la recherche novatrice , ni une simple compilation, mais l'état des connaissances afin de permettre que des professeurs  souhaitant entreprendre ce travail avec leurs collègues et leurs élèves puissent gagner du temps. Ces dossiers ne se veulent ni exemplaires ni exhaustifs. Un cadre de démarche pédagogique est proposé, le moins rigide possible, de manière à laisser totale liberté de manoeuvre à chacun. Trop de précisons pédagogiques peuvent nuire à une démarche d'appropriation.

Le registre pédagogique de ce travail
Solliciter plusieurs disciplines pour  cette étude, c'est bien mais encore faut-il savoir dans quel sens elles seront mises en œuvre. Autrement dit, sommes nous avec cette étude transversale, dans la pluridisciplinarité, l'interdisciplinarité ou bien dans la transdisciplinarité ? Nous opterons ici pour l'interdisciplinarité mais sans rien figer, toutes les solutions sont envisageables, à condition de savoir de quoi l'on parle dans un domaine où souvent les termes sont pris l'un pour l'autre comme des synonymes.

La pluridisciplinarité consiste à juxtaposer des points de vue et des apports relevant des disciplines concernées. Si cette méthode est intéressante par ses apports de connaissances et de regards disciplinaires distincts, elle trouve vite ses limites par le fait que chaque étude se clôt sur elle-même ce qui rend une synthèse très difficile pour les élèves, sans compter que les dites disciplines restent inchangées, c'est-à-dire non questionnées parles problématiques des  autres. La sédimentation des divers savoirs peut rester brute en l'état avec d'éventuelles contradictions entre eux. Ceci dit, ce peut être pour ce travail la version minimale avec par exemple deux matières dans ce schéma, histoire et français.

L'interdisciplinarité(8), c'est partir d'un projet, d'une problématique, pour faire percevoir le résultat des interactions des savoirs dans leur complémentarité, dans un esprit d'ouverture et porteur de sens. Cela nécessite que les professeurs concernés travaillent afin de reconstruire une réalité artificiellement morcelée par le cloisonnement des disciplines et d'envisager des compétences transversales. Cette manière de faire vient du projet initial qui comporte un nouveau regard sur les choses étudiées, le monde est regardé selon l'expression d'Edgar Morin, comme "un enchevêtrement de systèmes de systèmes", c'est une approche de la complexité par le biais du fait religieux comme aime à le dire le Recteur Joutard, pionnier en ce domaine. Il est indispensable qu'un professeur joue le rôle de l'homme orchestre, ce qui implique chez lui une ouverture aux autres domaines que le sien. Dans l'autre sens, les autres professeurs qui acceptent d'entrer dans le projet doivent sortir un peu de leur carcan disciplinaire et mettre au centre, le projet et le bien des élèves. C'est ainsi que le temps à consacrer à tel ou tel aspect du projet peut se négocier sans être enfermé dans le strict cadre horaire disciplinaire. L'interdisciplinarité n'est pas un but en soi, ne pas succomber à la tentation très utopique de croire que l'on va retrouver la pureté originelle de l'unité du savoir sous la fragmentation artificielle disciplinaire. Certes, "sous les pavés, la plage", mais gardons tout son intérêt à chaque discipline, comme son nom l'indique, qui ordonne et discipline (9).  L'interdisciplinarité suppose donc échange et dialogue entre les disciplines engagées dans le projet, elles doivent s'interpeller dans leur problématique, leurs résultats. L'ouverture est chez tous les acteurs (10).

La transdisciplinarité, elle, envisage d'étudier un projet qui dépasse les disciplines. Elle est peut être fort intéressante à mettre en œuvre mais concerne plus l'interrogation des disciplines elles-mêmes sur leur capacité à mettre œuvre des concepts transversaux que les élèves. Certes, tant qu'à innover par l'étude des faits religieux, faisons le également dans un cadre pédagogique différent, mais cela ne va-t-il pas effrayer beaucoup d'enseignants déjà frileux pour se lancer sur ces sujets où l'on croise le domaine religieux encore sensible (11).

Démarche préalable
Tester les pré-requis sur ce sujet  à double entrée, Jérusalem ville sainte, pourquoi et comment, et les trois monothéismes. L'objet de l'opération n'est pas de compléter son bêtisier personnel, mais de prendre acte des représentations des élèves avec lesquelles il faudra compter tout au long de ce travail. Un test simple , en 10 questions écrites maximum, rempli en classe - pour éviter chez soi la tentation de rechercher un savoir de dictionnaire - le jour de la présentation générale du projet.

Il serait bon de dégager une heure pour que le professeur "chef d'orchestre" ou mieux, l'ensemble de l'équipe pédagogique concernée, puisse donner aux élèves les enjeux et modalités précises de la démarche. Il est indispensable de susciter leur approbation.

Après ce premier contact d'ensemble, le premier travail qui sera demandé, en autonomie, aux élèves, sera d'effectuer une recherche sur ce que sont les lieux saints respectifs des trois monothéismes à Jérusalem. La première séance de cours, avec le professeur d'histoire ouvrira sur cette recherche préalable des élèves, les trois fiches pédagogiques que nous présentons aux pages suivantes seront alors distribuées comme correction et commentées. Ces fiches serviront aux élèves pendant toute la durée du travail.

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(1) L'IFER (Institut de Formation pour l'Etude et l'Enseignement des religions) au sein du CUCDB, avec René Nouailhat et Bernard Descouleurs, nous paraît être l'institution la plus à la pointe de la recherche-action dans ce domaine.
(2) Dans un libre propos donné au journal La Croix, l'Inspecteur Général honoraire Jean Carpentier, Président de l'association ARELC (Association Religions, Laïcité, Citoyenneté précise bien la chose :"Facilité dangereuse, car il n'y a qu'une culture et elle ne peut être que générale". On peut donc parler de la dimension religieuse de la culture.
(3) "L'ignorance des religions est une forme d'analphabétisme" La Vie n° 2882, 23 nov. 2000.
 (4) Debray Régis L'Enseignement du Fait Religieux dans l'Ecole Laïque, Rapport au ministre de l'Education Nationale, Odile Jacob, 2002, 60 p.
(5) Nouailhat René, Le fait religieux dans l'enseignement, Magnard, 128 p. 2000, cf. p.94.
 (6) Ce même mécanisme de proximité existait déjà dans le passé pour les pèlerins qui ne pouvaient pas se rendre à Jérusalem, le dessin d'un labyrinthe est assez fréquent dans certaines cathédrales gothiques et avait cette fonction de substitut.
 (7) Cette conception d'ensemble est proposée dans le n° 225 de la revue ECD, mars 99 " La culture religieuse". Kit de travail à l'usage des établissements, des formateurs, des instituts de formation. Un des premiers travaux sur ces sujets, très intéressant à consulter, même si encore on employait l'expression ambiguë de " culture religieuse".
(8) Nouailhat René op.cit.p.106.
(9) Voir sur ces sujets un site Internet très complet avec une importante bibliographie, des conseils y compris les obstacles à connaître. http://www.ulg.ac.be/geoeco/lmg/competences/chantier/cont_interdis1.html
(10) Nouailhat R. Joncheray J, Enseigner les religions, 24 séquences pédagogiques, CRDP de Franche-Comté, Edit. de l'Atelier, 195 p.1999. pp. 102-103.
(11) Morin E. article interdisciplinarité dans Carrefour des sciences, Actes du colloque du Comité National de la Recherche Scientifique, Editions du CNRS, 1990.


Christian Bernard
 
Créé le 22/11/2011
Modifié le 22/11/2011