La religion orthodoxe : quels savoirs enseigner ?
Des rudiments pour les origines de l'orthodoxie, sa place dans les programmes d'histoire, son visage d'aujourd'hui.
Ce document est extrait des Actes du Colloque de l'Arelc de novembre 2002.

1 - AUX ORIGINES DE L’ORTHODOXIE

2.1) Nécessité de remonter aux premiers conciles œcuméniques des IVème et Vème siècles


Fixation d'un dogme commun aux catholiques et aux orthodoxes, notamment sur la nature du Christ (en grec physis) : condamnation de l'arianisme, condamnation du nestorianisme, condamnation du monophysisme.

a) Arius, prêtre d'Alexandrie soutenait que le Fils était une créature du père, niait que Père et fils fussent de même substance : il niait leur consubstantialité.
- D'où le concile de Nicée en 325 (et credo) : premier concile œcuménique, condamne l'arianisme et affirme la consubstantialité du Père et du fils, affirmée dans le credo : «je crois en un seul Dieu. Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles (consubstantiel au père), vrai Dieu né du vrai Dieu...».

b) Le nestorianisme provient de l'idée que l'enfant porté par Marie ne pouvait être que de nature humaine alors que sa nature divine est éternelle par essence et existe AVANT l'incarnation. A la naissance de Jésus, les deux natures s'unissent. Doctrine diffusée à Antioche, berceau de l'arianisme par Nestorius, prêtre à Antioche.
- D'où concile d'Ephèse en 431 : nestorianisme condamné. Il subsiste des Nestoriens en Mésopotamie et en Perse.

c) Le monophysisme : affirmation d'une seule nature du Christ (pas de distinction entre ses deux natures), une nature divine.
D'où concile de Chalcédoine en 451 : monophysisme condamné et le Christ est défini comme «unique en deux natures». Ce concile fonde l'orthodoxie (pas de distinction à l'époque entre catholiques et ses partisans : chalcédoniens). L'Egypte devient monophysite.
Conséquences : Ce concile consacre la défaite de l'Orient et nourrit un ressentiment des chrétiens d'Orient contre Constantinople. Le problème du monophysisme dans l'Empire byzantin est réglé chirurgicalement par l'invasion arabe: les provinces «hérétiques» d'Orient accueillent les Arabes en libérateurs au VIIème. Ces divergences théologiques viennent se greffer sur des divergences culturelles notamment entre Grecs (d'Alexandrie) et Egyptiens (du delta et de la vallée du Nil), les coptes.
Un point commun catholiques/orthodoxes : double nature du Christ divine et humaine (la question filioque vient plus tard et joue un rôle assez secondaire selon Michel Kaplan). Pour les catholiques comme pour les orthodoxes : Marie est Théotokos et non Christotokos. Théotokos : mère d'un Dieu d'où inscription grecque sur mosaïques représentant la Vierge. Séparation entre orthodoxes (Byzance et l'Occident) et chrétiens d'Orient, monophysites (coptes, assyriens, syriaques, arméniens), nestoriens (Mésopotamie, Perse).

2.2) Vers la rupture

A partir de la proclamation de l'Empire par Charlemagne les relations entre Occident et Orient chrétiens se dégradent. La situation est rendue plus complexe par les effets de la conquête musulmane. Lors de la 1ère croisade, Byzance espérait que les croisés leur remettraient en toute souveraineté la partie de la Syrie perdue au VIIème s. Ce n'est pas le cas. Cela consolide l'idée répandue chez les «Grecs» que les «Latins» sont des Barbares. Cela renforce l'idée de séparation introduite par le schisme de 1054. Mais en fait la rupture est en progressive et ne deviendra définitive qu'avec la prise de Constantinople par les Croisés de la 4ème croisade.

Questions théologiques (querelle du Filioque) et querelles de primauté entre Rome et Constantinople interfèrent : le Concile de Chalcédoine accordait au patriarche de Constantinople, la 2ème place dans la hiérarchie et reconnaissait donc la primauté à Rome (siège de St Pierre). Mais pour Constantinople c'est une primauté d'honneur ; pour Rome il s'agit d'une primauté réelle (juridiction d'appel).

La question du Filioque survient au IXème s : les Occidentaux ajoutent dans leur confession de foi que l'Esprit Saint «procède du Père ET DU FILS» (a Patre Filioque), ce qui est théologiquement discutable. Mais il y eut ensuite, au cours du Moyen Age, des rapprochements.

Un fossé se creuse entre 2 mondes qui diffèrent par la langue (ex : le patriarche de Constantinople se proclame «œcuménique» ; les Occidentaux comprennent le mot dans son sens littéral, «universel» alors que dans la réalité byzantine, le sens est patriarche «de tout l'Empire». Par ailleurs les deux mondes diffèrent de plus en plus dans leurs pratiques liturgiques

Le problème normand : arrivés en Italie du sud en 1018, ils contraignent Rome et les Byzantins présents dans le Sud à adopter une même position contre un danger commun.
En 1054 une délégation est envoyée par le pape Léon IX à Constantinople ; elle est dirigée par Humbert, un cardinal lorrain qui ignore tout de Byzance. La discorde apparaît avec le patriarche Cérulaire (qui acceptait mal le non-respect de son autorité par les latins présents à Constantinople). Le 16 juillet 1054, Humbert dépose sur maître-autel de Sainte Sophie une charte excommuniant le patriarche Cérulaire.
Conséquences : émeutes, l'empereur chasse les légats du pape, un synode les excommunie. Cérulaire se sent plus indépendant que jamais mais les textes d'époque sont silencieux sur le schisme. Le schisme est ressenti comme une véritable rupture après 1204.

2 - L’ORTHODOXIE DANS L’HISTOIRE ENSEIGNEE

2.1) Dans les programmes


Sur origines de l'orthodoxie et débats des premiers siècles du christianisme : aucune place dans les programmes, ce qui induit une incompréhension générale de la suite de l'Histoire

En classe de 5ème l'étude de Byzance et de la création des Etats latins d'Orient au temps des croisades. On rencontre la religion orthodoxe et, très superficiellement, son extension à une partie du monde slave (évocation rapide de Cyrille et Méthode).

En Seconde : le XIIème siècle, période d'affrontements entre cultures bien plus que de synthèse et fusion (le califat de Cordoue a disparu en 1031, l'Espagne connaît l'invasion des Almoravides puis des Almohades et la reconquista). La croisade est une réponse au djihad.

En 4ème et Première, lors de l'étude des mouvements nationaux on peut souligner la fonction centrale de l'orthodoxie dans la transmission de l'identité nationale grecque, serbe, bulgare... sous le joug ottoman ainsi que l'intervention active du clergé dans les luttes nationales (guerre d'indépendance grecque).

2.2) L'orthodoxie, élément de l'analyse historique

L'orthodoxie est un facteur non négligeable :
1) de la compréhension des nationalismes serbe ou grec au XIXème et XXème s : l'identité nationale grecque est d'abord une identité orthodoxe, soulignée par mention jusqu'à ces dernières années de la religion sur la carte d'identité grecque, présence de la croix orthodoxe sur le drapeau grec. Richesse, puissance, influence de l'orthodoxie et ferveur populaire alimentant la construction de nombreuses nouvelles églises.

2) de la structure politique et sociale de la Russie des tsars et même stalinienne : le 22 juin 1941 le métropolite Serge donne la bénédiction à ceux qui vont défendre «les frontières sacrées de la patrie» et en 1943 Staline autorise l'élection d'un nouveau patriarche (siège vacant depuis 1924). Une des raisons : le «petit père du peuple» a compris que l'Eglise est un moyen de rapprocher le régime et le peuple.

3) de la présentation géopolitique de l'Europe balkanique et orientale post communiste. L'importance de l'orthodoxie est bien mise en évidence dans le concept de paradigme civilisationnel qu'utilise Samuel Huntington (Le choc des civilisations, éd Odile Jacob, 1997).

2.3) L'orthodoxie aujourd'hui

Les Eglises orthodoxes sont autocéphales et proches du pouvoir (c'est un trait byzantin). Pour 230 millions de fidèles : les 4 anciens patriarcats Constantinople, Antioche (puis Damas), Alexandrie et Jérusalem.
Dix églises autocéphales : Russie, Roumanie, Serbie, Grèce, Bulgarie, Géorgie, Chypre, Prague, Pologne, Albanie ; avec un primat élu appelé patriarche.
Des Eglises autonomes généralement rattachées aux précédentes (en France : Métropolite grec orthodoxe, Exarche du Patriarcat œcuménique de Constantinople)

Importance de la spiritualité orthodoxe, un monachisme qui se revitalise : beaucoup de jeunes moines rasophores (portent l'habit de moine - rason) et stavrophores (portent la croix) dans les monastères, phénomène généralement ignoré en Occident.

Les faibles différences avec le catholicisme au niveau du dogme notamment depuis 1965 avec la levée de l'excommunication réciproque de 1054. Pour Rome, les orthodoxes ne sont plus schismatiques mais des chrétiens séparés.

Mais de nouvelles différences dogmatiques apparues après 1054 : Purgatoire, Immaculée conception, infaillibilité pontificale.

Néanmoins une liturgie très éloignée (surtout depuis Vatican II) de la liturgie catholique : importance des rites qui diffèrent (baptême par immersion, communion sous les 2 espèces, confession avant chaque communion, cercueil ouvert lors des obsèques).
Un clergé proche du peuple (popes mariés), un clergé qui a maintenu, sous le joug ottoman et la dictature communiste, l'identité des nations (rôle similaire à ceux des clergés arménien et catholique polonais), sens aigu de la hiérarchie au sein du clergé : pope / métropolite (évêque) ; moine / higoumène (abbé); clergé/laïc; orthodoxe/non orthodoxe : au Mont Athos les non orthodoxes ne peuvent dépasser le seuil du narthex (comme les catéchumènes des premiers temps du christianisme).
Une liturgie dont les chants, le décorum, le cérémonial, les encensoirs, les icônes donnent aujourd'hui une idée de ce que pouvait être Byzance.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages généraux

Michel Kaplan, Tout l'or de Byzance, Découvertes Gallimard, 1991
Ducelier, Kaplan et Martin, Le Moyen Age en Orient, Byzance et l'Islam, Hachette université, 1990
André et Jean Sellier, Atlas des Peuples d'Europe d'Europe centrale, 1991
André et Jean Sellier, Atlas des Peuples d'Orient, 1993
Olivier Clément, L'Eglise orthodoxe, Que sais-je ?, n° 949
André Grabar, L'iconoclasme byzantin, Champs Flammarion, 1998

Le monachisme et la spiritualité orthodoxe
André Paléologue, le Mont Athos, merveille du christianisme  byzantin, Découvertes Gallimard, 1997
Placide Delseille (archimandrite au monastère de Simonos Petra au Mont Athos), La spiritualité orthodoxe et la philocalie, Bayard, 1997

Jean-Michel Lambin
Agrégé d'histoire
Lycée  Watteau de Valenciennes
 
Créé le 22/11/2011
Modifié le 28/11/2011