Le décalogue
A la découverte d'un texte biblique : le décalogue

Moïse recevant
les tables de la Loi
- Marc Chagall
Sources : Sklerijenn, n° 39, mai 2006.

A LA DECOUVERTE DES TEXTES BIBLIQUES

LE DECALOGUE, Exode 20, 1-17

"Et Dieu prononça toutes les paroles que voici : "Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison d'esclavage. Tu n'auras pas d'autres dieux que moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces images, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu'à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m'aiment et observent mes commandements, je leur garde ma fidélité jusqu'à la millième génération. Tu n'invoqueras pas le nom du Seigneur ton Dieu pour le mal, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque son nom pour le mal. Tu feras du sabbat un mémorial, un jour sacré. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l'honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l'immigré qui réside dans la ville.
Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent, mais il s'est reposé le septième jour. C'est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l'a consacré.
Honore ton père et ta mère, afin d'avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d'adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient."


SITUONS CET EPISODE
Ce texte est extrait du livre de l'Exode, le livre de la sortie (Exodus) d'Egypte. Les Israélites ont fui l'esclavage ; ils ont traversé la Mer Rouge. A leur tête, Moïse.

Ce Dieu qui les a libérés leur offre maintenant de faire alliance avec lui. Il leur manifeste sa présence sur la montagne, lieu d'une grandiose théophanie. C'est au cœur de cette manifestation que sont insérées les Dix Paroles divines, le décalogue. Elles vont devenir la charte fondamentale d'Israël, donnant leur sens à toutes les lois qui vont suivre et qui vont guider le comportement moral d'Israël. Ces Paroles concernent aussi bien le culte que la vie sociale. Elles sont le résultat d'une longue histoire : certaines sont brèves, sans doute les plus anciennes ; d'autres, comme celle qui concerne le sabbat, sont bien plus développées : il y avait des auditeurs à convaincre du bien fondé de ce jour de repos en l'honneur du Seigneur. La mise en forme de ces Paroles date de l'exil, au 6ème siècle avant Jésus-Christ ; mais certaines paroles sont sans doute antérieures à l'époque royale, au 10ème siècle.

POUR MIEUX COMPRENDRE LE TEXTE
Arrêtons-nous sur quelques mots ou termes qui méritent explication :

"Tu ne feras aucune idole"
Ce mot idole vient du grec et signifie "petite image". Il désigne les statuettes de divinités sous forme humaine ou animale. Ce sont donc des objets qui, sans être Dieu, rendent en quelque sorte Dieu visible et saisissable. C'est rejeter le Dieu libre et invisible du Sinaï pour vouloir un Dieu dont on dispose à son gré tout en paraissant le suivre. Or, en se référant à la Genèse, la seule image possible c'est chaque personne humaine créée "à son image et à sa ressemblance".

"Je suis un Dieu jaloux"
Dans le langage courant, la jalousie est cette pulsion par laquelle on veut posséder l'autre en étant incapable de lui faire confiance : c'est le contraire de l'amour ! Le mot hébreu désigne un attachement exclusif, un amour passionné. On pourrait traduire, comme ailleurs dans l'Exode (34, 14), "J'exige d'être votre seul Dieu". Si l'amour de Dieu ne tolère pas de rivaux, c'est parce qu'il aime passionnément Israël et attend de lui un amour réciproque.

"La faute des pères sur les fils"
Le châtiment sur les descendants est une approche que l'on retrouve dans les textes bibliques. C'est seulement à partir de l'exil que cette approche va apparaître indigne d'un Dieu juste. Ezéchiel affirmera la responsabilité de chacun devant Dieu (Ezéchiel 18). On trouve ainsi dans le Deutéronome une nouvelle formulation : "Dieu est fidèle pour mille générations à l'égard de tous ceux qui l'aiment." C'est avec les plaintes de Job que l'on comprendra que malheur ne signifie pas culpabilité : Dieu partage la souffrance de l'innocent.

DES CLES POUR APPROFONDIR

Commandement ou Parole ?
On parle souvent des "dix commandements". Or le texte commence par ces mots : "Dieu prononça toutes les paroles que voici". C'est d'ailleurs de ce mot parole (en grec, logos ; dix paroles : deka logoi) qu'est issu le mot décalogue.

La première parole n'est pas un commandement : elle énonce qui parle, à qui et pourquoi. Elle fonde les neuf autres paroles sur l'événement pascal de la sortie d'Egypte. Dieu est d'abord celui qui a libéré son peuple. Et pour que ce peuple libéré conserve cette liberté et ne soit pas l'esclave de ses instincts et de ses faiblesses, neuf "règles" sont édictées.

En réalité, il y a trois séries de paroles :
- versets 2 à 6 : c'est l'interdit fondamental : pas d'autres dieux ni de culte des idoles. Et c'est Dieu lui-même qui s'exprime : "Je suis le Seigneur ton Dieu… Car moi, le Seigneur ton Dieu…"
- versets 7 à 12 : on parle du Seigneur à la troisième personne. Un interdit : ne pas invoquer le nom de Dieu pour le mal. Deux ordres positifs : célébrer le sabbat et honorer les parents. Honorer, c'est glorifier quelqu'un, lui donner toute son importance. Honorer ses parents c'est reconnaître en eux les instruments de Dieu, source de la vie. Ils ont pro-créé et ont fait connaître Dieu à l'enfant en lui apprenant à vivre dans l'Alliance. Ils sont ainsi médiateurs entre Dieu et chacun. Les honorer, c'est aussi les respecter, les servir et aider matériellement.
- versets 13 à 17 : cinq interdits qui concernent les relations avec le prochain ; on ne parle plus du Seigneur. Ce sont des interdits qui posent des barrières, un peu comme un périmètre de sécurité. La loi m'indique mes limites pour que la vie en société soit possible : c'est donc le respect de la vie de l'autre, le respect du couple, le respect de sa liberté (le rapt, l'enlèvement, c'est le vol), la réputation et l'honneur de l'autre et enfin tout ce qui appartient à l'autre.

L'Exode, un événement fondateur
Pour bien saisir toute l'importance de ce temps de la vie du peuple de Dieu, on peut dire :
- l'Exode est l'événement créateur qui va dominer tous les autres,
- C'est un temps privilégié de la rencontre de Dieu en se posant les questions existentielles. Le peuple va mûrir tout au long de cette épreuve.
- C'est un événement qui demeure vivant au cœur du peuple : il le vit dans les fêtes liturgiques
- Le livre de l'Exode n'est pas un livre achevé , c'est le livre d'un peuple en marche. Il se poursuit avec la venue du Christ qui ne vient pas abolir la loi mais l'accomplir.

POUR ALLER PLUS LOIN AVEC LES ENFANTS…
Dans notre approche éducative avec les élèves de nos écoles, nous posons de façon claire que les lois, le règlement intérieur, les règles de vie dans la classe sont comme des tuteurs qui aident l'enfant à s'épanouir en confiance. Les limites sont posées, les règles vont établir un cadre pour une relation qui construit le jeune. Une éducation trop laxiste, qui ne pose pas de frontières, leur serait préjudiciable : elle peut créer de l'angoisse. Il faut donc apprendre aux enfants à maîtriser leurs émotions, leur agressivité. Cette maîtrise devient source d'autonomie à partir de l'âge de six ans. En quelque sorte, les interdits, ceux qui permettent d'accéder à l'indépendance et au respect de l'autre, ouvrent à la liberté.

Découvrir avec eux les dix commandements peut aider à structurer leur personnalité. Le Décalogue est une proposition qui inspire un choix et un type de relations avec l'autre.

Reste une question : va-t-on voir avec les enfants tous les commandements ?
Les quatre premiers nous renvoient à la relation avec Dieu : à travers le vécu des enfants, on peut se demander ce que les adultes adorent aujourd'hui et aussi quelles sont les idoles des enfants : argent, réussite par la possession matérielle…Dieu n'est pas un truc en plus : il vient définir notre approche du monde.

Sur le commandement "tu honoreras ton père et ta mère", il est aisé de montrer l'importance du respect de ses parents qui nous ont amené à la vie. Respecter ses parents, c'est se respecter soi-même ; je respecte et je développe la vie reçue d'eux.

Les commandements suivants touchent les relations sociales. Ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas envier ce qu'ont les autres sont autant d'attitudes qui établissent avec les autres une relation de confiance. C'est la base du choix des amis sur la cour de l'école comme aussi dans les autres moments de la vie de l'enfant : celui qui transgresse le code est écarté. Pour que l'enfant saisisse pleinement ce code des relations, il importe que les adultes aient le même souci.

Réfléchir avec les enfants sur le "ne pas tuer" exige une approche plus développée : on entre là dans une difficulté inhérente à l'âge de nos élèves : faire la différence entre le virtuel (les films à la télé) et la réalité. Avec eux, on pourra rechercher comment les hommes ont de multiples manières de semer la mort.

Et sur l'adultère ? Il faut agir avec beaucoup de délicatesse, il y  tant de situations complexes. On ne peut ni condamner, ni exclure. Il importe de mettre en avant le respect de toute personne, même si les actes commis sont condamnables. L'enfant se construit et s'épanouit à travers les relations qu'il établit avec les autres et avec lui-même. Le bonheur c'est bien d'aimer et de se savoir aimé. Le Décalogue est résumé par le Christ en un seul commandement : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même." En découvrant avec eux ce décalogue, chemin de vie pour l'homme, nous les préparons à  faire respecter ces valeurs à tous niveaux de la société.

Le penseur chrétien, René Girard, nouvellement nommé à l'Académie dit des dix commandements : "Le décalogue est révolutionnaire. Il est d'une étonnante et bouleversante actualité. A bien le lire, il est une descente progressive dans le cœur de l'homme. Les trois premiers commandements dictent notre comportement vis-à-vis de Dieu. Le quatrième nous conduit vers l'homme. Les six autres nous parlent de l'homme. Le dixième donne la clé de l'ensemble." (Pèlerin du 6 avril 2006)

Un cinéaste polonais, Krzysztof Kieslowski, disparu il y a 10 ans, a laissé une œuvre cinématographique inspirée des dix commandements. Dix films dont chacun est l'occasion d'aborder les questions qui se posent à l'homme d'aujourd'hui : le hasard, le mensonge, la vérité, le bien, le mal… Oui, dit-il, "en dix phrases, les dix commandements expriment l'essentiel de la vie. " (Le décalogue, un coffret de 4 DVD pour huit heures cinquante de cinéma)

POUR ALLER PLUS LOIN AVEC LES ENSEIGNANTS…
Il sera intéressant de bien distinguer le point de vue religieux (juif) et le point de vue scientifique (historique) d'un tel texte. Double approche, "de l'intérieur" et "de l'extérieur", qui vaut pour toute la Bible, avec la compréhension symbolique d'une part et l'analyse critique de l'autre. Cf. le double chapitre sur le judaïsme dans le livre de René Nouailhat, "Enseigner le fait religieux, un défi pour la laïcité", Nathan 2004.

Yvon  Garel
Secrétaire Général
DDEC Côtes d'Armor
 
Créé le 22/11/2011
Modifié le 21/11/2012