Regards sur les persécutions des premiers chrétiens
Une exploration des premiers développements du christianisme au travers des représentations des persécutions des premiers chrétiens.
Daniel
dans la fosse aux lions
 
SOMMAIRE
1 - Documents textuels
2 - Documents iconographiques
3 - Foi chrétienne et foi païenne
4 - Figures et enjeux du syncrétisme
5 - Conclusion



Les images qui nous viennent à l'esprit restent marquées par les poncifs du siècle dernier : des vierges sortant des catacombes pour être projetées dans l'arène, toujours de blanc vêtues, une palme à la main, chantant joyeusement sur des chevalets de tortures, ou ligotées à un poteau dans l'amphithéâtre, au milieu des lions… Selon ces représentations schématiques, pendant trois siècles, une communauté fraternelle et pacifique aurait été pourchassée sauvagement par un monde romain orgiaque, sadique, en pleine décadence.

Cette imagerie vient en grande partie des Martyrs de Chateaubriand, du Quo Vadio de Sienkiewiez et de Fabiola du cardinal Wiseman. Elle est entretenue et renforcée par les péplums, la BD, et par les manuels scolaires ! On y trouve parfois en effet des images fidèles priant à genoux devant un crucifix mural, selon une liturgie du XIXe siècle, bravant la barbarie romaine en tenant un discours théologiques du Ve siècle !

1 - DOCUMENTS TEXTUELS

Quels documents ?
Il y a :
- les allusions aux doctrines chrétiennes faites par les païens (ex : Celse, réfuté - mais cité - par Origène).
- les textes chrétiens adressés aux païens, les apologies (Justin, Athenagore, Minucius Felix, Tertullien).
- les textes chrétiens adressés aux chrétiens,
- quelques textes juridiques : rescrit de Trajan, d'Hadrien, de Dèce ou de Valérien (indirectement), textes de portée restreinte.
- quelques inscriptions
- les Actes de martyrs, documents privilégiés qui donnent et le point de vue païen (argumentations des accusateurs) et le point de vue chrétien (les victimes), avec des réponses du juge et de l'accusé qui alternent dans le cadre réel, quoique formalisé, du débat judiciaire (ce n'est pas un scénario purement littéraire). Ces procès antichrétiens ont eu lieu surtout en Asie Mineure, en Afrique, en Gaule, ils ont été très espacés dans le temps et dans l'espace.

Certains de ces textes hagiographiques contiennent le procès verbal du jugement tenu devant un gouverneur de province, en donnant les circonstances de l'arrestation et de l'exécution des condamnés (nous n'avons en effet aucune trace documentaire pour les cas d'acquittement).

Ces documents étaient extrêmement importants au Moyen Age. On les lisait pendant les services liturgiques, et les fidèles se levaient pour les écouter, comme pour l'Evangile. Pieusement recopiés, les textes originaux ont évidemment été transformés, jusqu'aux légendes dorées des "Vies de Saints".

A l'origine, ces documents étaient contemporains des procès eux-mêmes, ce sont des copies de comptes rendus de greffiers qu'on pouvait se procurer et qui circulaient parmi les chrétiens pour servir de modèles de comportement.

Ils montrent le conflit entre deux conceptions : le pragmatisme de la religio, et l'intransigeance de la fides.

La démarche historique doit partir de documents fiables, et analyser rigoureusement ce qu'ils montrent. Tels sont les documents judiciaires des 2nd et IIIe siècles. Une vingtaine de ces comptes-rendus de greffiers nous sont parvenus. On y retrouve l'abrégé des procédures pénales, avec les argumentations des accusateurs romains et des défenses chrétiennes. Il faut bien sur tenir compte des réécritures successives de ces Actes, qui ont idéalisé la position chrétienne, ou qui ont ajouté certaines formules commandées par leur usage liturgique au Moyen Age.

Ce qu'ils mettent clairement en évidence, c'est l'incompréhension entre des groupes chrétiens et des autorités romaines. Non que les uns soient les "bons" et les autres "les méchants", mais parce qu'ils n'ont pas du tout la même conception de la religion. Les premiers sont, pour les seconds, des fanatiques sectaires, des factieux impies. Les seconds, pour les premiers, des idolâtres superstitieux, adeptes d'un culte vide. On ne parle pas de la même religio. Les chrétiens ne croient pas d'abord quelque chose, ils croient en quelqu'un, Jésus-Christ, et de cette foi, ils veulent témoigner - c'est le sens grec du mot marturoi. Les autorités romaines ne situent pas la religion à ce niveau ; c'est pour eux une affaire civique, et il leur faut sauver l'institué.

Le plus ancien texte latin chrétien, celui des martyrs scillitains, en 180 à Carthage, met bien ainsi en scène la bonne volonté des officiels romains (avec le proconsul Saturninus), soucieux d'arrangement et d'apparences sauvées, et l'intransigeance chrétienne (avec Speratus et ses compagnons).

Le malentendu fondamental et non explicité porte sur le terme religio, entendu d'un côté en un sens rituel, civique, "institué", de l'autre au sens d'engagement, de façon de vivre et de mourir : d'où le conflit sur le vrai dominus et l'investissement chrétien de la notion de fides, le croyant témoignant de sa "foi" au Christ Sauveur auquel il se remet.

Les chrétiens d'Afrique romaine, les premiers qui commencent à parler latin en Occident, cherchent leurs mots. Ils prennent ceux qu'ils trouvent, mais les investissent autrement. C'est le cas du mot religio ; et ce genre de détournement de sens est significatif de décalages culturels (1).

Ils expriment ce qu'ils vivent en le disant dans leurs références bibliques. La Passion de Perpétue et Félicité, en 203 (2) texte qui est devenu par la suite l'archétype des Actes de martyres, montre bien cette interprétation "selon les Ecritures", par exemple l'échelle de Jacob (Genèse 27 12 - 15).

Les documents iconographiques présentent aussi les scènes figurées de martyre à travers les stéréotypes de l'Ancien Testament : l'onction de David, le sacrifice d'Abraham, Daniel dans la fosse aux lions décorent ainsi les lampes en terre cuite, les plats, les cuillers ou les peignes, brefs les objets quotidiens dans certains milieux chrétiens d'Afrique romaine (3). La réalité se dit et se vit en équivalence d'un paradigme biblique.

La relecture donne sens à la Parole de Dieu, à l'actualisation d'une nouvelle Passion. Les récits de martyrs citent ainsi, le plus souvent, les livres de Daniel, des Maccabées (le martyre d'Eléazar) et bien entendu les Evangiles, les Actes et les épîtres néo-testamentaires (4).

Le point de vue romain a aussi ses références figurées ou argumentées. La mosaïque de Tripoli illustre la violence d'une politique de domination dont la religion est l'un des registres.

Celse le disait dès le 2nd siècle (5) : le pouvoir romain ne peut supporter l'incivisme de ceux qui n'ont de patrie que le ciel (selon les termes de l'Epître à Diognète) (6). Au-delà de son pathétique appel à un ralliement des chrétiens "pour la défense du droit, les devoirs civils, le salut des lois et la cause de la piété", il y a chez Celse comme une prescience des conditions du succès de la foi chrétienne : je cite : "que les peuples, tant Grecs que Barbares, fussent unis par la communauté d'une même foi", ce qui reste pour l'époque, "pure chimère étant donnée la diversité des populations et de leurs coutumes (7)". De façon encore utopique, la solution d'un Empire lui-même chrétien est à l'horizon.


2 - DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES RELATIFS AUX PREMIERS CHRETIENS PERSECUTES

Dans les manuels scolaires, le paléo christianisme est généralement illustré par l'iconographie chrétienne impériale, celle d'après Constantin (8). Auparavant, on n'y trouve guère que quelques peintures de catacombes. Sur les martyres chrétiens, les images sont souvent celles de la mosaïque de Zliten en Libye (Cyrénaïque). Mais cette mosaïque n'illustre pas l'exécution dans l'arène de martyrs chrétiens ; c'est celle de chefs barbares faits prisonniers pendant une expédition militaire (comme le prouvent les trophées au milieu de la scène).

Il y a pourtant d'autres documents. Je voudrais insister sur ceux qui montrent comment les chrétiens vivaient ces évènements. Il est dommage qu'ils ne soient reproduits dans aucun manuel.

Les objets quotidiens artisanaux, à partir du 3e siècle, donnent de précieuses informations sur ces représentations chrétiennes. Lampes en terre cuite, plats, cuillers, peignes montrent ainsi des orants, des figures d'apôtres (les douze pour un service complet de vaisselle), des scènes bibliques, surtout : l'onction de David, le sacrifice d'Abraham, Adam et Eve, des scènes de martyrs, aussi, des condamnations aux fauves. Il est intéressant de mettre ces documents en rapport avec les textes qui proviennent d'Afrique du Nord, et notamment de l'Eglise donatiste, qui se qualifiait elle-même "d'Eglise des martyrs" par opposition à d'autres Eglises.

Les exemples ici retenus sont tirés de l'ouvrage de J.W. Salomonson, "Voluptatem spectandi non perdat sed mutet", observations sur l'iconographie du martyre en Afrique romaine (1970).

Prenons d'abord un objet très simple, un peigne en bois provenant d'Achmim, en Egypte. Ce peigne est décoré en relief. Des deux côtés, on voit un petit personnage entouré de lions. Par comparaison avec d'autres scènes figurées de la même époque, on peut reconnaître d'un côté Daniel dans la fosse aux lions, de l'autre Thècle, femme martyre, dans l'arène. Le supplice de Thècle est donc ici référé à celui du prophète Daniel (Cf. Livre de Daniel 11). Cette référence est un stéréotype de la figuration du martyre : on la retrouve sur un plat en verre, orné de figurations et de légendes incisées, d'exécution fort primitive, avec la légende "Daniel de laco leonis" (sous-entendu : "liberatus est") ; sur cette décoration en relief d'une console de ciboire (d'une basilique chrétienne à Beni Fonda, vers Setif) avec l'epigraphe : "Daniel in lacu(m) leonu(m)". Dans l'un et l'autre cas, on observe qu'il n'y a pas de représentation d'une fosse aux lions, mais seulement la figure du prophète, d'allure juvénile, debout, encadré de deux lions.

Sur une grande cuillère en argent, l'ornementation montre un athlète triomphant paré d'une couronne et d'une palme. L'épigraphe "Paulus" rappelle l'enseignement de Paul dans la première épître aux Corinthiens, 9 24, où le chrétien est comparé à un coureur de stade. Tertullien assimilait de même le martyr à "l'athlesis". Sur un sarcophage espagnol du Ve siècle, la fosse aux lions est représentée, avec les deux animaux qui encadrent Daniel, comme sur l'élément central du sarcophage dit "dogmatique" (actuellement au musée du Latran), où le "Iacus" a forme d'une cuve ovale. Sur ces deux représentations figurées, le geste de prière du prophète supplicié prend la forme d'une croix (comme sur le peigne, le plat et la console évoqués ci-dessus).

Un autre plat à relief présente un Daniel d'âge plus mur, barbu, et très athlétique : c'est un véritable Hercule. Il n'a plus les avant-bras levés vers le ciel, selon la posture habituelle des orants, mais les bras écartés plus horizontalement. C'est la position d'un crucifié. Il se lève, sort d'un vase monumental, la canthare, toujours flanqué de deux lions. Le jeu de mot lacus/cantharus, propre au vocabulaire latin de cette période, facilite l'association des images. Ailleurs, Daniel est sur un petit monticule, comme une sorte de podium, en signe de victoire.

De ces quelques figures, il est possible de tirer quelques leçons.

1) Le martyre vécu, dans les communautés chrétiennes d'Afrique du Nord s'exprime et s'illustre en référence à un thème biblique, celui de Daniel dans la fosse aux lions (ou aux griffons, ces derniers étant le symbole du pouvoir destructeur de la mort), paradigme moral pour les martyrs.

2) Les données bibliques sont exprimées par des images qui ouvrent à d'autres significations. Daniel sort d'une cuve (cf. l'exemple du plat et du sarcophage), il se lève d'un canthare (vase monumental), symbole de la source de vie, coupe de la vie éternelle (d'où, parfois, l'apparition de cerfs sur ce type de scènes). Les bras en croix font évidemment référence à la crucifixion et à la résurrection du Christ. Avec les vases, nous sommes dans un contexte de baptême, le baptême de sang, pour signifier la délivrance spirituelle par le martyre.

Ce que nous avons montré par rapport à Daniel vaudrait pour d'autres passages de la Bible. Le deuxième livre des Maccabées, avec la figure d'Eléazar (persécuté sous Antiochus IV Epiphane de Syrie, en 175-164 avant Jésus-Christ), s'est prêté à une telle utilisation de l'exemple et du témoignage. Quant aux écrits du Nouveau Testament, ce sont bien sûr les plus repris puisque le martyre de Jésus donne sens à sa destinée prophétique et à ceux qui la prolongent, en l'imitant, selon le thème si essentiel de l'imitatio Christi depuis Etienne et les premiers disciples persécutés.

3) Ces représentations associent en fait plusieurs strates d'interprétations. Il est facile d'y repérer l'intégration d'éléments néo-testamentaires : le Christ en croix, bien sûr, mais aussi l'athlète (le thème paulinien de la lutte athlétique pour Dieu, avec le Christ pour arbitre ou comme modèle, Cf. Première épître aux Corinthiens 9 24 ; Clément de Rome, Corinthiens 5 et 6, ou Tertullien, Lettre au Martyrs). D'où la figuration d'un Daniel victorieux, comme ci-dessus sur son monticule. On peut aussi voir dans ces références une manière d'utiliser allégoriquement les jeux romains, en conférant au thème de l'entraînement, de la force et de la victoire un sens spirituel qui permet d'illustrer le martyre. Il peut en effet y avoir récupération d'éléments mythologiques païens : on l'a vu à propos de la figuration d'un Daniel musclé qui évoque Hercule ; on le verrait ailleurs avec la figuration du Christ-Orphée descendant aux enfers, ou du Bon Pasteur-Hermès qui porte un bélier ou une brebis égarée. Ou avec l'exemple, pour dire la résurrection, d'un génie de la végétation, génie ailé qui se lève d'un vase en forme de calice (front d'un petit autel trouvé à Djemila, datant du 3e siècle, décoré en relief) : c'est la reprise d'un thème très ancien, qui remonte au troisième millénaire avant Jésus-Christ.

4) C'est donc dans la reprise de représentations mythologiques, folkloriques, essentiellement bibliques que se dit et se vit la réalité du martyre, sans souci de vraisemblance historique, ou plutôt en traitant les données historiques selon un prototype biblique et en équivalence d'un paradigme biblique. La relecture biblique donne sens à la parole de Dieu rapportée par les anciens livres (les souffrances de Daniel annoncent celles du Christ et des martyrs) et confrontée aux événements présents (à ce que vivent les chrétiens persécutés) : elle justifie la foi intrépide des plus intransigeants.

Il y a un fonctionnement allégorique de ces récupérations bibliques ou païennes. Citons encore cet exemple d'un plat qui représente une femme jetée aux lions, donc dans un amphithéâtre. Les lions ne paraissent pas pressés d'attaquer. Ils sont là pour camper le décor d'une situation, celle du martyre. Le geste des bras en crucifixion rappelle les figurations de Daniel. L'épitaphe, comme sur les tablettes de bois pour tirer les sorts, indique "Domina Victoria", ce qui peut désigner une femme martyre qui s'appellerait Victoria (comme on dirait "domina Perpétua"), ou être un symbole de l'Eglise. La représentation de cette sorte de Cybèle chrétienne fonctionne en tous cas de façon allégorique, et c'est bien là sa force.

On voit avec ces différents exemples comment les chrétiens pouvaient rendre compte de leur foi et des références qui donnaient sens à leurs épreuves.

3 - FOI CHRETIENNE ET RELIGION PAÏENNE

3.1) De l'ignorance à la confrontation

Le pouvoir impérial n'a pas vu le " problème chrétien " au 1er siècle. (Cf. Ponce Pilate qui se lave les mains. C'est un aspect du problème juif, avec ses zizanies internes et son exclusivisme religieux.)

Les Romains sont pragmatiques. Ils exigent une adhésion civique à l'Empire (culte impérial) et sont tolérants pour les superstitions privées.

Le monothéisme juif est une exception à endiguer. Si la foi au Christ est aussi exclusive et missionnaire, c'est un danger.

Les autorités sont obligées d'intervenir dans les affaires juives (Jésus, les chrétiens de Corinthe, Paul, les chrétiens sans Néron…) et s'interrogent sur les chrétiens… cf. correspondance magistrat Pline (62 - 113) Légat impérial III, pouvoir de consul 91 / Trajan (98 - 117).

3.2) Alternances et incohérences

Violences épisodiques pour contrer les guerres juives (les grands soulèvements de 70 et des années 120) et les conflits internes

"Persécutions" sous Domitien, Trajan, Hadrien et le culte impérial, Marc Aurèle, Septime Sévère et surtout Dèce 250, Valérien 253 - 260, Dioclétien 303 - 304 (4 édits).

Persécution toujours partielle, "exemplaire", jamais massive, inquantifiable et d'autant plus difficile à estimer que la source principale reste celle d'Eusèbe de Césarée, donc une version apologétique et orientée en faveur de Constantin.

A l'égard des chrétiens, le pouvoir romain a longtemps joué le chaud et le froid. Les périodes répressives dont nous avons parlé ont alterné avec des phrases de tolérance (sous Sévère Alexandre 222 - 249, et surtout Gallien, le fils de Valérien, avec l'édit de 260, Constantin et l'édit de 313, jusqu'à ce que les empereurs adoptent officiellement la religion chrétienne (Constantin est baptisé aérien en 337) et finissent par l'imposer comme religion d'Etat.

3.3) Ensuite la persécution se retourne contre les païens, déjà à partir de Constantin, surtout avec Théodore en 392.

4 - FIGURES ET ENJEUX DU SYNCRETISME

4.1) Un terme à forte charge apologétique

Le terme de syncrétisme a longtemps eu une connotation négative. Il suffit de vérifier sa définition dans le Dictionnaire Apologétique de la Foi catholique de 1922, livre IV, col. 1582 - 83. Est syncrétique ce qui est considéré comme plus ou moins contaminé ou impur. Le syncrétisme est un dissolvant, c'est une perversion de ce que serait une vérité dont l'orthodoxie est synonyme de pureté.

Les démarches de "retour aux sources" sont dès lors des tentatives d'effacement des syncrétismes. Le Père Lagrange voulait ainsi "dégager l'Evangile de rapprochements compromettants", et éliminer les apports païens qui ont pu dénaturer le message initial. R. Bultmann a cherché l'irréductibilité de la foi au sein du mythe. Ces démarches sont caractéristiques d'un point de religieux selon lequel il y aurait toujours une source pure à désembourber du fait des inévitables apports païens qui l'ont contaminée au cours du temps.

Il y a des degrés dans cette perspective de contamination : Harnack voyait dans le gnosticisme alexandrin une "hellénisation aiguë et radicale du christianisme" (Lehrbuch der Dogmengeschichte, Tübingen, 1932). Vision que l'on retrouve dès la Renaissance, quand le paganisme lui-même était interprété comme une variante de la mythologie grecque.

4.2)Une structure d'accueil des courants religieux au service de la politique impériale  

Plus récemment, dans le cadre de l'histoire comparée des religions, on s'est essayé à repérer le jeu subtil de rapprochements entre ferveurs et courants religieux, à effet d'intégration ou de large diffusion. On a pu ainsi distinguer les emprunts (lorsque des dieux viennent enrichir un panthéon donné), les juxtapositions interpénétrantes, les infléchissements, les amalgames, etc.

Comme l'a montré notamment Pierre Lévêque, ces différentes figures historiques du syncrétisme fonctionnent à tous les niveaux : institutionnel, juridique, politique, moral, comme au niveau des représentations spécifiquement religieuses (Colloque sur Les syncrétismes dans les religions de l'Antiquité, Besançon, 1973 (9) et intervention à la première session de l'IFER en 1996).

Les processus syncrétiques, en leurs différentes figures, s'inscrivent dans des contextes d'assimilation, de "pacification" ou d'adhésion forcée à un nouvel ordre dominant ; ils ont entraîné de vastes opérations de récupération ou de marginalisation aux premiers siècles de l'Empire romain. La conquête romaine a ainsi réussi à réunir dans un même ensemble les peuples de trois continents, constituant un des plus vastes espaces pluriethnique, pluriculturel et plurireligieux de l'Antiquité. Ce qui a favorisé la mobilité des dieux, mais aussi les contacts, les échanges et les diverses formes de syncrétisme surtout dans Ies grands centres urbains. Syncrétismes souvent pacifiques : la pax deorum est un élément essentiel de la pax romana ; c'est un puissant moyen d'intégration, puisque l'on peut utiliser ou recourir à tous les dieux. Les "édits de tolérance" (Gallien en 260, Constantin en 315) en sont l'illustration à l'égard du christianisme. Syncrétismes violents aussi, lorsque certaines figures et représentations religieuses s'affirment incompatibles, et suscitent une véritable "topomachie" dans le champ de la théologie dogmatique.

Les diverses positions christo-théologiques furent poussées dans leurs logiques respectives non seulement en raison d'un intense travail de réflexion conceptuelle, mais aussi pour imposer l'autorité d'une Eglise, voire pour préserver une autonomie menacée. Les plus âpres conflits de doctrine (docétisme, arianisme) furent aussi de puissants identificateurs pour des forces centrifuges qui trouvaient là l'expression de pôles de rassemblement particulièrement efficaces.

Dès les premiers mouvements chrétiens, dans le contexte d'un judaïsme éclaté et des grandes diversités du monde hellénistique, quelques-unes des lignes de force les plus divergentes étaient déjà tracées. Il y avait le légalisme de l'Eglise de Jérusalem et l'ouverture des "Hellénistes" ; il y avait les positions morales intransigeantes des lettres de Paul ou les positions beaucoup plus conciliantes des lettres plus tardives attribuées au même apôtre ; il y avait le littéralisme des milieux intellectuels d'Antioche ("Abstenez-vous de toutes plantes étrangères", écrit l'évêque Ignace), que l'on retrouve chez les manichéens ou les donatistes, pour exprimer le refus de la compromission et de l'alliance avec le pouvoir, et il y avait l'allégorisme des gnostiques d'Alexandrie ; il y avait la dénonciation du pouvoir dans L'Apocalypse de Jean et l'appel à prier pour les autorités impériales de Clément d'Alexandrie (10).

Les apologistes du second siècle ont "syncrétisé" à outrance pour rendre plus crédible la prédication chrétienne. Par un "bricolage" herméneutique subtil, Jésus acquiert une historicité prestigieuse ; sa préexistence est montrée dans la Bible, dans les sagesses grecques et même dans l'au-delà de la grécité : "Ce n'est pas seulement chez les Grecs et par la bouche de Socrate que le Verbe a fait entendre la Vérité. Les Barbares aussi ont été éclairés, par le même Verbe, revêtu d'une forme sensible, devenu homme et appelé Jésus-Christ" (Justin, Première Apologie V, 4). De l'X du Timée dont "Platon ne vit pas que c'était une croix" à la prière de Moïse "les bras en croix", les identifications préfigurations sont légion (id, LX, 5), faisant de la Bible et de la sagesse païenne une préparation évangélique providentielle du mystère chrétien. Avec Origène, au IIIe siècle, l'Ancien Testament devient l'ombre du Nouveau, et l'ensemble des Ecritures "l'ombre des biens à venir" (Des Principes IV 2, 1, 3, 21).

Les autorités ecclésiastiques utiliseront ces subtilités herméneutiques pour réguler la dispersion des expressions et Ies normaliser selon la "règle de foi". A la clôture des textes va répondre une clôture de l'interprétation, une sorte de canon du canon, pour garantir "l'exacte interprétation" qui fera dire à Vincent de Lérins, en 435, qu'il faut se garder des nouveautés ; il n'y a plus désormais qu'à enseigner les mêmes choses, quitte à le faire de façon nouvelle ("Ut cum dicas nove, non dicas nova", Commonitorium, ch. XXII).

Parmi les éléments qui ont pu marquer de façon décisive ce processus de syncrétisation, prenons deux exemples : le latin et le calendrier.

Le latin était la langue de la partie occidentale de l'Empire. Ce n'était pas la langue des premiers chrétiens qui, au Proche-Orient, parlaient grec, mais aussi syriaque, copte, éthiopien, géorgien, arménien, etc. Les premières traductions latines des textes chrétiens en Occident ont été faites pour des raisons liturgiques. La "Vieille latine", Vetus latina, apparaît à Carthage au milieu du 3e siècle ; la version devenue rapidement la plus répandue - dite pour cela Vulgate, Versio vulgata, attribué à Saint Jérôme - date de la fin du IVème siècle.

Il est intéressant de noter ce qui se passe alors : certains termes gardent leur formulation initiale, ce sont des "grécismes", tels anathema, angelus, apocalypsis, apostolus, catholicus, christus, episcopus, etc. D'autres termes relèvent de formes populaires, notamment les terminaisons en - ificare (beatificare, fructificare, vivificare, etc.). Et d'autres termes sont investis de sens nouveaux; parmi ces sens détournés, on y peut relever quelques termes-clefs d'un vocabulaire devenu chrétien : spiritus (du "souffle" au "Saint-Esprit"), salus (de la "bonne santé" au "Salut", qui donnera Salvator), fides (de la "bonne foi" à la "foi" chrétienne), beatus (de "content" à "bienheureux"), ou confiteor (de "j'avoue" à "je confesse").

Maurice Sachot a bien montré que, dans l'Apologétique de Tertullien, en 197, - sorte de "Génie du christianisme" de l'Antiquité - l'ardent défenseur de la nouvelle religion opère quelques spectaculaires coups de force pour récupérer les données les plus efficaces du paganisme. A ses charges polémiques (il montre que les païens sont dans l'ignorance, que leurs dieux sont de faux dieux) s'ajoute une offensive apologétique sur le thème : la vérité du Christ est accessible à chacun, le martyre est la preuve de la sainteté des disciples du Christ. Ce discours joue puissamment sur le détournement des mots : sacrementum, le serment, prend son sens chrétien de sacrement, et religio, qui désignait la religion civique, et que Tertullien condamnait comme vide et superstitieuse, est investie de la fides et devient, de ce fait, la vraie religion, vera religio, pour dire le christianisme.

Pour le calendrier, qu'il suffise d'en rappeler quelques étapes :

1) Les premiers chrétiens ont tout de suite eu leur rythme propre pour célébrer le Christ vivant. Ils se réunissent le lendemain du sabbat, en mémoire de la résurrection. Cf. Actes des Apôtres, les lettres de Paul, et de Pline le jeune, gouverneur de Bithynie (au nord-ouest de l'Anatolie), la Lettre à Trajan, vers 112 où il évoque les réunions des chrétiens pour chanter, prier (sur le modèle des rituels juifs) et leur repas du soir (qui disparut vers le IVe siècle).

2)IVe siècle : reprise et modification du cycle de la Pâque juive (et 7 semaines après, de la Pentecôte, "50ème jour", en grec). La fête du passage de l'ange au-dessus des maisons des Hébreux, (Ex 12, 13) (pascha, paschô ("je souffre", en grec) devient celle de la Passion. La période est celle du 14 nisan au premier dimanche après la première pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps. Quarante jours après Pâques, c'est l'Ascension ; quarante jours avant, le jeûne du carême (très en vogue dans l'Antiquité tardive).

A la même période, se développent les fêtes de martyrs, qui reprennent les rites du culte (païen) des morts, le culte des reliques (à partir de saint Babylas, à Antioche, en 351) et les pèlerinages à Jérusalem et autres lieux de ce qui devient la "terre sainte".

Constantin instaure en 321 la semaine (détachée des mois) et le repos hebdomadaire du dimanche, "jour du soleil" ou jour du seigneur, die(m) dominica(m). Les semainiers chrétiens partent désormais du dimanche. La naissance du Christ est placée le 25 décembre (Sol invictus depuis Aurélien, 270-275, Soleil de justice selon Malachie 3 20). En Orient ce sera le 6 janvier. A noter que les noms des six premiers jours de la semaine (lundi/lune, mar/Mars, mercredi/Mercure, etc.) et ceux des huit premiers mois de l'année (janvier/Janus...) ont gardé, dans le calendrier chrétien, leurs références païennes.

Les nombreuses fêtes païennes de corporations spécialisées, avec leurs processions, sont reprises telles quelles par celles des saints. L'assomption de la Vierge le 15 août, rivalise avec la fête de la déesse de la bonne Traversée, le 12. La Sainte Agathe reprend les rites de processions d'Isis. L'étimasie, adoration du trône vide sur lequel sont posés les emblèmes impériaux, se retrouve à l'identique dans l'iconographie chrétienne. Et ainsi de suite.

L'usage massif du paganisme par les chrétiens date surtout de la période où Théodose en interdit le culte, en 392 (interdiction ensuite plusieurs fois renouvelée), et de celle de Justinien à Byzance en 529, qui va jusqu'à la suppression de la liberté de conscience, au baptême obligatoire, et en 535, lorsqu'il reconquiert l'Afrique du Nord contre les Vandales, à la remise des synagogues aux chrétiens.

5 - CONCLUSION

Faut-il parler d'usage chrétien du paganisme ou d'usage païen du christianisme ?

Les premiers mouvements chrétiens se sont développés en intégrant de multiples apports religieux venus du Proche-Orient, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome, sous les modes d'un vaste syncrétisme judéo-helléno-pagano-barbaro-chrétien ; ils se sont rapidement diffusés tout autour de la Méditerranée ; ils ont abouti à une religion d'Empire, laquelle sera ensuite traversée par maintes réformes ou par quelques ruptures instauratrices de nouvelles voies.

De toutes ces composantes, il nous reste des traces, des vestiges et des œuvres, accumulés au cours des siècles. L'étude du patrimoine religieux chrétien peut aider à entrer dans l'intelligence de cette histoire plurielle et complexe. L'histoire chrétienne est une histoire d'emprunts, de passages, de dettes, de recontextualisations, de redictions, de greffes successives, de strates accumulées, de sédimentations. Le christianisme, dès ses premières formulations, et tout au long de son développement, a toujours été culturellement métissé et plurireligieux.

Aussi dans le cadre de la recherche comme dans celui de l'enseignement faut-il veiller à ce que l'histoire des premiers développements du christianisme ne soit ni isolée, ni marginalisée, ce qui ne favoriserait qu'une appréhension naïvement identitaire aux effets communautaristes. Les débuts du christianisme sont à resituer dans toutes les composantes de l'histoire des hommes de ce milieu et à cette période de l'Antiquité tardive. Il faut en retrouver le récit à plusieurs voix. Et c'est bien dans ce contexte que peut se comprendre l'expérience humaine, spirituelle et religieuse qui habite la foi au Christ vivant dont témoignent les chrétiens.
_______________________________
(1) Cf. Maurice Sachot, Religio/Superstitio, historique d'une subversion et d'un retournement, Revue d'Histoire Religieuse 1991.
(2) Giulana Lanata en a assuré une bonne édition.
(3) On voit aussi Hercule et d'autres figures de la mythologie païenne.
(4) La Passion de Jésus surtout, annoncée, réalisée puis initiée (dès celle d'Etienne, Actes 6 et 7).
(5 ) Cf. José Ubina, Celso, la religion y le defensa del estado, Actas del 1er congreso peninsular de historia antigua, Univ. De Santiago de Compostelle, 1988, p. 235 - 248.
(6) Texte écrit vers 195. Cf l'édition anglaise de H. Chadwick, Cambridge 1980 et, en français, celle de M. Borret dans les Sources chrétiennes.
(7) Contre les Chrétiens 117.
(8) René Nouailhat, "Le christianisme en collège et en lycée", dans La laïcité a-t-elle perdu la raison ? L'enseignement sur les religions à l'école, p. 171 - 192, Parole et Silence 2001.
(9) René Nouailhat, "A propos de la question de" l'hellénisation du christianisme", syncrétisme, herméneutique et politique, dans les Actes de ce colloque, Leiden 1975, p. 212 - 234.
(10) Cf. René Nouailhat, La Genèse du Christianisme, de Jérusalem à Chalcédoine, Cerf /CRDP de Franche-Comté, nouvelle éd. 1997 et l'exposé de M. Deproost lors de la session.

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René Nouailhat
Responsable de la Mission Enseignement et Religions
Formiris
 
Créé le 22/11/2011
Modifié le 21/11/2012