Formation morale et enseignement des Sciences Economiques et Sociales
Quel peut-être le point commun entre les disciplines suivantes : histoire, économie, sociologie, anthropologie, psychologie, philosophie, politique ou encore démographie ou géographie ?
PARLONS-EN
 
Sans doute celui de contribuer à éclairer les faits où l’homme, ses pensées, ses choix et ses actes construisent le monde social. Il faut entendre par « monde social » l’ensemble des actions et liens entre les hommes, révélant leur histoire et leur devenir en tant qu’être social. Ces disciplines, regroupons-les sous l’appellation Sciences Humaines et Sociales. Ensemble, elles contribuent à donner du sens aux expériences humaines. Chaque science possède cependant son objet d’étude propre et ses méthodes. Des méthodes désormais scientifiques (hypothèses, démonstrations et références aux faits, validation). Et ce, conformément au développement récent de ces sciences puisque l’appellation « Sciences Humaines » a remplacé depuis la 2ème guerre mondiale seulement celle de « Sciences Morales ». Ainsi, les SHS se sont conformées aux principes positivistes défendus en France par E. Durkheim qui refusera dans son enseignement d’aborder ce qui ne se voit pas et donnera comme seules règles de la méthode, celles des sciences. Si cela est vrai de la sociologie, il en va de même pour les autres disciplines : en philosophie par exemple avec le développement de la philosophie analytique ou encore l’histoire, avec l’influence de l’école des annales. Cette école est impulsée par l’historien Fernand Braudel à qui sera confiée, en 1966, la charge de construire les premiers programmes scolaires de la filière générale B. Une filière dont l’approche se veut transdisciplinaire : c’est la naissance des Sciences Economiques et Sociales (SES).
Mais alors, que vient faire la morale dans toutes ses disciplines regroupées dans les SES ? Peut-elle en être un objet d’analyse ou relève-t-elle de ce qui ne se voit pas ? Le juste et l’injuste, le bien et le mal sont-ils à questionner par les Sciences Economiques et Sociales ou relèvent-ils de dogmes politiques, philosophiques ou religieux qui ne laissent alors pas de place à ce questionnement ?
 
ENJEUX
 
Evidemment, la réponse est non. L’esprit scientifique, s’il a conduit à faire converger les disciplines vers des sujets à dominante politique, sociale et économique (en raison de l’étude de l’homme moderne, de la recherche de satisfaction de désirs illimités qui apparaissent avec l’ère industrielle et qui affectent l’ensemble des sociétés) ; cela ne signifie pas pour autant que « morale et éthique » soient exclues de son champs d’investigation, bien au contraire. D’ailleurs, les questions vives de nos jeunes imposent ce questionnement :
« Madame, les politiques sont tous des fraudeurs et des délinquants ; les entreprises, Monsieur, ce sont les profits sur le dos des ouvriers ou des pays pauvres; c’est le marché qui a le pouvoir, si on n’est pas compétitif alors on meurt ; les jeunes des banlieues sont tous des délinquants, ils vivent grâce aux trafics illicites…».
 
A ces remarques d’élèves, les médias, de façon passive, semblent contribuer à forger des représentations « clé en main » qui désorientent nos jeunes. L’école a le devoir alors de réinvestir le champ de l’actualité afin d’éclairer le jeune quant au monde qui l’entoure. Le travail des SES est alors de donner non seulement les moyens méthodologiques nécessaires à la compréhension de l’homme vivant en société ; mais également d’aider nos jeunes à s’interroger sur les choix de l’homme, dans un esprit critique d’ouverture.
Ainsi, comment aborder la crise économique et financière que traversent les pays industrialisés sans poser, par exemple, la question des raisons d’une économie de surproduction : pourquoi l’homme est-il en quête de pouvoir ? Pourquoi les sociétés modernes se sont développées au risque de surexploiter les ressources naturelles ? Comment agir pour que l’homme accède au bonheur ? Comment réduire les conflits sociaux et restaurer les liens sociaux détruits par les crises ?
Ces questions interrogent bien la morale. L’enseignant devra donner matière à penser à ses élèves pour n’imposer aucune solution unique et permettre la construction de réponses par la dialectique. Il faudra aborder la question du bien commun, de la justice sociale et des inégalités, de la valeur des biens ou services et de leur accumulation, de la pauvreté et de la dignité humaine. Autant de prétexte pour aider nos jeunes à ressentir la tempérance, l’humilité et l’espoir. La tempérance face à une actualité brulante qui empêche souvent d’en comprendre les mécanismes ; l’humilité pour éviter toute caricature des sociétés du passé, parfois présentées comme des sociétés à blâmer ; l’espoir pour inviter nos jeunes à construire des mondes nouveaux et non imaginaires.
 
Les prétextes ne manquent pas pour questionner la morale et l’actualité devient notre support :
  • Pouvoir et solidarité : thèse et antithèse ?
  • La financiarisation de l’économie, la spéculation à outrance, la souveraineté des monnaies, la volatilité des marchés agricoles favorisant les famines sont des supports pour mener une réflexion sur le pouvoir de quelques-uns dans le monde. Une prise de conscience pour repenser les solidarités internationales ? Nationales ? Locales ?
  • Propriété individuelle ou collective : quel choix pour nos sociétés ?
  • C’est en interrogeant les principes fondateurs de nos sociétés actuelles que l’on peut comprendre nos rapports au monde. Les droits de propriété déterminent en grande partie notre rapport au travail, aux biens et à notre environnement. Pourquoi ces droits et pour qui ? Que nous dit la difficulté d’évaluer les biens communs sur la nature de l’homme moderne ?
  • Accumulation des richesses ou accumulation du bonheur : faut-il choisir ?
  • Les dernières recherches en philosophie, psychologie ou encore en économie posent clairement la question du Bonheur. Comment l’atteindre et pourquoi l’atteindre ? Est-il une quête d’aujourd’hui ? Que nous dit l’histoire de nos civilisations ? Comment se pose aujourd’hui le choix du Bonheur ?
  • Justice sociale : quelle valeur donner aux lois ?
  • Lois de la République ou lois des religions ? La laïcité est réaffirmée mais jamais clairement définie : quelle place accorder aux religions dans l’espace public ? Quelle place donner aux identités ? Les lois n’ont-elles pas pour vocation de préserver l’égalité et la dignité humaine ? Mais quelles lois et de quelle dignité parle-t-on ? Comment alors concilier égalité et identité ?
POUR ALLER PLUS LOIN
  • DURKHEIM E., « Détermination du fait moral » in Sociologie et Philosophie, PUF.
  • GIRAUD G., « L’Illusion financière », L’atelier.
  • HABERMAS J. & RAWLS J., « Débat sur la justice politique », Cerf.
  • MORIN E., « Introduction à la pensée complexe », Points.
  • RENOUARD C., « éthique et entreprise, pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire ? », l’Atelier.
  • SEN A., « L’économie est une science morale », Puf ou « éthique et économie », La découverte.
  • « Cinq siècles de pensée française : école des annales et science sociale », Sciences Humaines et Sociales, n° spécial 6, octobre-novembre 2007.
  • Conférence des « Evêques de France, Service national Famille et société : Notre bien commun. L’atelier, 2014. Un ensemble de conférences et de témoignages de responsables associatifs, par écrit et sur un DVD, autour de six thèmes : politique, travail, propriété, styles de vie, familles, migrations.
  • La communauté éducative, au défi de la pensée sociale de l’Eglise. Textes et kit d’animation disponible auprès du Service information et communication du Secrétariat général de l’Enseignement catholique.
Laure Nison
Créé le 17/03/2015
Modifié le 23/04/2015