Formation morale et histoire des Arts
Œuvres d'art et morale n'ont pas toujours fait bon ménage. Polémiques, interdits et censures ont jalonné les siècles. Le recours à la religion censée être gardienne de la morale donne souvent des arguments pour condamner les œuvres.
Plafond renaissance
Les entrées pour réfléchir au lien entre l’histoire des arts et la morale sont multiples. Voici un exemple de recherche à partir des arts plastiques. Un parcours historique sur le statut de l’image et la relation de l’image artistique à son public permet de poser la question des liens de la représentation  artistique à la vérité, la question de la liberté de l’artiste… Toute représentation de la réalité dit quelque chose de la relation à la réalité. Toute représentation  de l’être humain qui se trouve ainsi objet laissé aux regards des spectateurs et amateurs interroge la conception de la personne.
 
PARLONS-EN

Les artistes ont subi les foudres de l’Inquisition, ont eu à passer sous les fourches caudines des commanditaires. Toute avant-garde choque.
Quand les créateurs se libèrent de la commande au XXe siècle, en particulier de l'art de cour, la situation ne s'améliore guère tant « le bon goût » officiel s'impose... parfois pour des raisons politiques. Tous les régimes totalitaires usent du pouvoir des arts : image, musique, littérature servent à  propager leur idéologie en commençant par censurer la liberté des créateurs.
Prenons l'exemple de l'art dit « dégénéré » par le régime nazi. Il faut construire un mythe autour de la figure du chef capable d'entraîner les masses  vers un avenir radieux. L'art doit alors se mettre au service de la propagande.
 
Art et morale, le sujet est tellement vaste que cette fiche ne retiendra que la question de l'image, qui reste sensible aujourd'hui.
 
ENJEUX, ÉCLAIRAGES

Dès les débuts de l'image, au Paléolithique supérieur, la représentation du corps humain semble poser problème tant elle est rare et schématique. L'homme figuré sur la paroi du puits de Lascaux a suscité bien des interrogations : sorcier ? Totem ?
Les rituels de sorcellerie sur des figurines censées représenter un individu existent encore...comme les interdictions de photographier les visages dans certaines cultures. De la sorcellerie au droit de l’image dans les sociétés contemporaines se pose ainsi la question de la prise sur autrui que donne l’usage de l’image.  La ressemblance de l'image avec le modèle trouble : Quelle part d'idéalisation dans la représentation ? La question philosophique du double se pose dès l'Antiquité, on peut renvoyer au concept de mimesis traité dans les textes fondateurs de Platon et d'Aristote. Quid de la vérité quand l'apparence de la copie n'est qu'une illusion ? Est-il licite de représenter le corps humain ? Toutes ces questions restent évidement d'actualité.
L'art ne serait qu'un jeu mensonger. Le titre du célèbre tableau de Magritte : Ceci n'est pas une pipe révèle l'imposture. D'emblée, les repères se troublent... dans la relation de l’art au réel.
 
a) Le tabou sur l'image
  • La question est moins ici morale que métaphysique ou ontologique. Peut-on représenter l’irreprésentable ? La représentation du divin peut-elle donner l’illusion de pouvoir posséder le divin, atteindre la sacré ?
    L'interdit de l'image-idole dans les religions juive et islamique
    Dans le conteste des religions  polythéistes, le peuple juif  se démarque fortement des autres cultes du monde antique, et ce, pour éviter l’idolâtrie. On connaît l'épisode du Veau d'Or, fortement condamné par Moïse. L'adoration d'un Dieu unique exclut l'image, donc la statue : « Tu ne te feras pas d’idoles, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre » Ex, 20, 4 Traduction TOB
  • L'autre signification du mot « image »
    Celle-ci autorise l'audace de la représentation. La  ressemblance établie entre le Créateur et l'homme s'exprime clairement dans le texte biblique : Dieu dit : «  Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance et qu'il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! » Genèse 1, 26, traduction TOB
  • La légitimation de l'image par les chrétiens
    Les romano-chrétiens vivent dans un monde d'images et expriment leur foi nouvelle à travers symboles et peintures : « La gloire de Christ, qui est l'image de Dieu » II Co, 4, 3-4 
b) Le tabou sur le nu
La représentation du nu peut sembler exhibition de l’intimité. Une réflexion sur l’histoire de la nudité dans l’art permet de resituer la question de la pudeur, les excès de la pudibonderie… Ceci permet aussi de réfléchir au regard porté sur le corps : célébration de la beauté, idéalisation du corps (au détriment d’une pleine conscience de la réalité), exhibition de corps blessés, souffrants, mais aussi avilis (au risque d’aller jusqu’à la limite de l’obscénité). Jusqu’où peut aller la liberté de l’artiste ? Toutes les représentations du corps, par l’art, sont-elles compatibles avec la conception de la personne humaine ?
  • Au début du christianisme, il y a une  réaction contre le nu héroïque de l'art antique.
  • Puis dès le Moyen Âge, il est possible de transgresser l'interdit  en représentant Adam et Ève : les manuscrits d'abord, puis les chapiteaux ou  les décors sculptés des églises romanes illustrent le thème de la faute des premiers parents : linteau de abbatiale Sainte-Richarde à Andlau (Alsace), façade de Notre-Dame-la-Grande à Poitiers...
  • Quand les peintres de la Renaissance s'emparent du genre artistique du nu, l’Église exprime des réticences.  « L’impiété »  du Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine est masquée par des « braghe » (culottes) ce qui contourne la difficulté.
  • Le nu idéalisé des peintres académiques du XIXe s.(La Naissance de Vénus de William Bouguereau) s'éloigne de toute réalité corporelle.
  • C'est l'argument mythologique qui autorise alors la nudité
c) Les scandales de l'image
  • En milieu monastique, décor et image sont accusés de coûter cher et de  détourner de l'essentiel : d'où l'aniconisme de l'art cistercien préconisé par saint Bernard.
  • Accusation de trahison : Véronèse choisit pour cadre de La Cène (1573) un riche palais vénitien... Sommé de s'expliquer devant le Saint-Office, l'artiste change le titre qui devient Le repas chez Leviet réussit à sauver l’œuvre de la censure.
  • Accusation de vulgarité : Le Caravage choisit comme modèle  Mort de la Vierge(1605-1606) une prostituée noyée dans le Tibre...au grand scandale des Carmes qui retirent la toile de leur église romaine, Santa Maria della Scala in Trastevere.
PISTES DE TRAVAIL ET ÉTUDES D'ŒUVRES

La question croise des études philosophiques sur la question du beau, le bon et lamorale. La séparation de ces notions a donné l'idée moderne d'esthétique selon Panofsky...
  • L'art peut-il être immoral ? Le moralisme fait-il partie des qualités esthétiques de l’œuvre ? Ex :Le Déjeuner sur l'herbe de Manet (1863)fait scandale à cause de la femme nue au milieu d'hommes habillés... présentée sans aucun prétexte mythologique. Mais la facture à l'encontredes conventions heurte autant les contemporains  que le thème du tableau.
  • Quand l'art cherche à faire la morale, comme Jean-Baptiste Greuze, au XVIIIe siècle. Les œuvres de cet artiste ont été notamment produites en réaction aux excès de la société libertine. Mais le résultat peut sembler mièvre aux yeux du spectateur du XXIe siècle, telle la célèbre L'accordée de village(Salon de 1761)
  • Pourquoi l'artiste choque-t-il ? Il quête la vérité, non la beauté formelle. Le traitement du corps par Francis Bacon ou Lucian Freud peuvent interroger, mettre mal à l'aise tant ils maltraitent les chairs.
POUR ALLER PLUS LOIN

a) Des liens avec l'histoire
  • Mourir pour des images : la crise iconoclaste en Orient (726-843) En interdisant la représentation des images saintes et leur culte, l'empereur byzantin Léon III déclenche une véritable guerre.
  • La position ambivalente de Calvin. Les destructions de statues pendant les guerres de religion entendent  prouver qu'elles « sont muettes, sourdes, aveugles »... mais les détruire, c'est reconnaître implicitement leur « pouvoir »
  • L'art religieux sauvé par le concile de Trente (1545-1567) Certains  pères conciliaires, influencés par les positions des calvinistes, auraient volontiers condamné l'image.
  • L'art contrôlé : l'académie royale de peinture et de sculpture fondée en 1638, comme les Salons au XIXe siècle disent le « bon goût »
  • Peindre l'horreur pour la dénoncer : Goya avec El tres de mayo (1814) ou Guernica (1937) de Picasso.
b)   Des liens avec l'actualité
  • L'art transgressif aujourd'hui : le beau moderne témoigne souvent d'uneesthétique du mal, montre la laideur. Les héros sataniques fascinent.
    Images ou installations heurtent la sensibilité. Du sacré … au sacrilège : Le Piss Christ de l'américain Andres Serrano montrant un crucifix plongé dans un bocal d'urine (1987) a été détruit en 2012 lors d'une exposition à Avignon.
  • Image publicitaire et scandale.
    En 2005, la photo de B. Reims pour la marque de vêtements Marithé et  François Girbaud qui plagiait La Cène (1495-1498) de Léonard de Vinci a été interdite. Jésus et ses apôtres étaient des femmes.
  • L'affaire des caricatures de Mahomet en 2005
  • Les douze dessins publiés dans un journal danois ont provoqué l'indignation des communautés musulmanes dans le monde entier.
    L'ouvrage de François Boespflug, Le prophète de l'islam en images - Un sujet tabou ? Paru chez Bayard éclaire ce thème l'histoire de cet interdit à travers les siècles. La censure actuelle s'inspire du wahhabisme, puis de la propagande des Frères musulmans et des salafistes.
Monique Béraud
Créé le 17/03/2015
Modifié le 23/04/2015