Formation morale et enseignement des lettres
Parce que la littérature, non réductible aux « discours moralisants », propose un laboratoire de cas de consciences susceptibles de former à l’affrontement des dilemmes moraux, elle nous permetd'identifier quelles injonctions extérieures ou personnelles édictent nos façons d'être et d'agir.
Statue de Jean de la Fontaine
PARLONS-EN
 
L’enseignement des lettres a été au cœur des humanités, qui, elles-mêmes, constituaient le cœur de la transmission. L’homme cultivé était celui qui maîtrisait les humanités. Le système éducatif contemporain a plutôt érigé les mathématiques comme la discipline de référence, l’une des plus valorisées pour l’éducation et l’orientation. Cette discipline contribue assurément à élaborer des modèles théoriques pour rendre compte des faits, et à aider à rationaliser les organisations. Elle ne permet pas toujours d’interroger les finalités, de questionner les dimensions éthiques. Les humanités, à cet égard, restent indispensables. Le socle commun fixé par le décret de 2006 consacre un domaine à la « culture humaniste » et la loi d’orientation de 2013 définit le socle commun comme constitué de connaissances, de compétence et de culture.
L’enseignement des lettres se situe bien dans cette visée de culture générale et humaniste, qui comporte nécessairement une dimension morale.
 
ENJEUX, ÉCLAIRAGES
 
Les œuvres littéraires donnent l’occasion de pénétrer dans le monde des passions humaines, de rencontrer des personnages divers dont la façon de penser, d’agir, peut susciter des sentiments et des jugements divers, d’être confronté, par la fiction, à des situations diverses… Des situations qui, sans rien enlever au plaisir de l’expérience esthétique, peuvent nous aider à questionner notre propre façon de vivre. La fiction littéraire, jouant de l’identification possible et de la distance nécessaire, peut aider à clarifier nos propres mouvements intérieurs, notre rapport au monde, notre relation aux autres, nos choix de vie. La littérature – c’est vrai aussi de la musique, des arts plastiques, du cinéma… - est alors une prodigieuse médiation pour affronter les questionnements de tous ordres, personnellement et collectivement, pour envisager tous les possibles de la vie humaine. La relation à la littérature, accompagnée par l’enseignant, aide assurément à la construction de l’identité. « La littérature est là pour nous apprendre à vivre », écrit Todorov[1]. L’œuvre littéraire ouvre ainsi à une confrontation  avec soi-même. Montaigne le souligne bien dans des Essais lorsqu’il écrit qu’il est lui-même la « matière de son livre », tout en affirmant simultanément peindre « l’humaine condition ». La poésie ouvre aussi à cette rencontre de soi. Ecoutons Charles Baudelaire s’adresser à nous dans les Fleurs du mal : « Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! » ou Victor Hugo, dans les Contemplations : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! »
 
La littérature contribue ainsi largement à la formation du jugement et du discernement, en confrontant sa propre subjectivité à celle d’un personnage et à celle de l’auteur. Cette puissance de l’œuvre littéraire a pu, un temps, effrayer l’école, pas toujours à l’aise avec l’expression de la subjectivité, lorsqu’elle voudrait exclusivement mobiliser la raison. Ceci a pu conduire, dans les années 70, à des dérives technicistes, ne proposant plus d’aborder l’œuvre littéraire que sous son aspect fonctionnel pour privilégier l’étude de sa structuration, des figures de styles… comme si construire une œuvre littéraire, au-delà de la recherche formelle, n’était pas aussi désir de communiquer une expérience, d’interroger l’ « être en humanité » et le « faire société ».
 
L’enjeu de la littérature rejoint donc bien la visée de la formation morale envisagée dans le texte d’orientation que l’Enseignement catholique vient de se donner. La visée morale interroge la vision du bonheur, avec et pour les autres : « Chacun doit s’interroger en profondeur et entrer en dialogue avec les autres pour discerner en vérité quels sont les choix les plus humanisant pour son propre développement et la construction d’une société fraternelle. Quand une personne humaine procède ainsi, elle répond à sa quête de bonheur la plus vraie et la plus légitime ». La littérature aide ainsi à questionner le sens de l’existence. L’histoire de la littérature offre aussi la découverte d’œuvres à visée explicitement morale. S’y confronter permet d’explorer un certain nombre de thématiques, permettant de réfléchir à des notions morales, des valeurs… Cela permet aussi d’interroger la pertinence de certains genres littéraires, qui ont connu leur heure de gloire pour contribuer, à certaines époques, à la formation morale.
 
En pratique
 
La littérature offre donc un réservoir impressionnant, au fil des siècles, de réflexions, d’expériences plus ou moins fictives sur les questions qui traversent toute existence humaine, qui questionne le sens. L’école ne peut les esquiver. Evelyne Martini, inspectrice pédagogique, en dresse la liste suivante : « Comment survivre sans amour ? » Et comment apprendre à aimer ? Comment assumer ses désirs ? Supporter la haine, la violence, la jalousie, l’injustice, les inégalités ? Pourquoi céder ou ne pas céder aux instincts les plus bas ? Que faire avec l’idée ou le spectacle de la mort, de la souffrance ? Quels rêves s’autoriser ? Quels autres mondes imaginer ; anticiper ? Que croire ? ». L’ensemble de ces questions ouvre à la « grammaire élémentaire de l’existence humaine », pour reprendre la riche expression de la lettre aux catholiques de France. N’est envisageable aucune formation morale qui ferait fi de l’exploration de ces diverses interrogations, dont l’investigation est favorisée par la distanciation offerte par l’œuvre littéraire. L’entrée dans la culture n’est pas alors la découverte d’un patrimoine figé à respecter, mais la confrontation à ce que la vie humaine porte d’aspirations et d’inquiétudes. On aperçoit là de multiples objets d’études auxquels appellent les instructions officielles.
 
Au croisement de la formation morale et civique, l’histoire littéraire ouvre aussi à des multiples réflexions et questionnements sur les préjugés, le fanatisme, l’injustice, les inégalités sociales, l’intolérance… L’ensemble des notions fondamentales présentées dans le présent document peuvent aisément être réfléchies à travers la littérature : la dignité, l’égalité, la fraternité, l’injustice, la liberté, la responsabilité… Le texte bien connu des Misérables de Victor Hugo où Monseigneur Myriel affirme aux gendarmes qu’il a lui-même donné à Jean Valjean les chandeliers que celui-ci avait dérobés ouvre de multiples perspectives morales. Le texte dénonce l’injustice faite par la société aux misérables de ce temps, interroge donc la responsabilité sociale, met en scène un geste extraordinaire de fraternité…Il ne s’agit pas d’instrumentaliser le texte. Son étude le resituera dans l’histoire du roman et sera certes attentif à ses caractéristiques stylistiques… mais ce n’est pas le dénaturer que de souligner à son propos que l’attitude exemplaire d’un homme bon ouvre la réhabilitation et le salut à un homme que tout condamnait.

L’histoire littéraire permet aussi, dans ce champ de la réflexion morale, de percevoir les évolutions et les accents mis par les époques successives.
  • Ainsi, au XVIème S., la lecture humaniste des auteurs antiques, dans le texte original, a pour vocation d'instaurer un nouvel  idéal humain par la mise en valeur de la vertu morale. Il est aussi intéressant de réfléchir à la façon dont une époque, en recherche d’un idéal, va puiser à des ressources anciennes, témoignant par là qu’il est assurément des invariants dans les quêtes humaines. Les querelles récurrentes dans notre histoire entre les anciens et les anciens et les modernes réinterrogent régulièrement, dans les aspirations humaines, la dialectique entre valeurs éternelles et/ou universelles et surgissement de questionnements nouveaux. 
  • Au XVIIème S., le classicisme promeut l'idéal d' « honnête homme » et du « bon goût », de l’équilibre, de la mesure, du respect des codes. C’est une autre approche de la visée morale, sous l’aspect, notamment, de la conformité. En ce « grand siècle », l’écrivain est présenté comme au service de la morale, sous le regard sourcilleux de la censure royale. On sait combien les Fables de la Fontaine ont représenté un « réservoir » de maximes morales pour l’école de la République. On sait aussi combien le théâtre de Molière a pu être présenté comme de nature à dénoncer les défauts de ses contemporains, à corriger les mœurs de son temps (le fameux « castigat rigento mores » des latins…). En même temps, il est important de montrer que c’est là une vision réductrice d’œuvres heureusement beaucoup plus riches et beaucoup plus libres que ce qu’en ont dit les lectures trop instrumentalisantes.
  • La philosophie des Lumières au XVIIIème siècle fonde son idéal de paix et de civilisation sur la raison humaine. Le recours à la raison permet d’affranchir l’individu des pouvoirs politiques et/ou religieux. C’est l’avènement du citoyen. L’écrivain s’engage alors pour la liberté. La censure qui s’exerce toujours peut certes continuer de veiller à la conformité aux « bonnes mœurs », mais aussi au respect des autorités instituées.
  • La sensibilité romantiquedu XIXème siècle va poursuivre cette recherche de libération de l’individu à travers la mystique du peuple (Michelet, par exemple). Le romantisme noir, puis le symbolisme, vont aussi entraîner dans les profondeurs de l’âme humaine, et ouvrir à tout ce que l’angoisse peut compliquer de la recherche du bonheur personnel. Le roman social (Zola) qui décrit les méfaits sur l’homme des nouveaux systèmes économiques se fait aussi dénonciation, et attire le regard sur la responsabilité collective d'une société développant des formes de déshumanisation.
  • Tous ces thèmes vont se développer encore dans la littérature du XXe siècle, qui va aussi, par exemple avec le surréalisme, ébranler les codes convenus et les usages. Beaucoup d’œuvres romanesques vont aussi développer le thème de l’angoisse existentielle, avec la Condition humaine de Malraux, ou encore, L’étranger de Camus. La perspective de l’engagement pour autrui demande aussi à la personne de s’affronter à son propre mystère.

    L’attention de la littérature à la visée morale a aussi généré des styles littéraires dont il est intéressant de réfléchir la pertinence à une époque donnée. Une telle étude permet de questionner utilement la transmission de la formation morale au cours des siècles. On peut penser à l’art du portrait chez La Bruyère, à la satire, au pamphlet, à la fable, à la parabole, au conte merveilleux ou au conte philosophique.
 
POUR ALLER PLUS LOIN
           
- Boissinot, Perspectives actuelles de l'enseignement du français, CRDP de l'académie de Versailles, 2001
- Evelyne Martini : Notre école a-t-elle un cœur ? Bayard, 2011
- Annie Rouxel, Séquences littéraires (didactique du français), PU de Rennes, 1999


Christine Hersant
Lire aussi l'article au format PDF


[1] Tzetan Todorov, la littérature en péril, Flammarion, 2007.
Créé le 11/03/2015
Modifié le 23/04/2015