Enquête du religieux dans l'espace public
Catherine Grémion a effectué une enquête sur le religieux dans les villes nouvelles, et rencontré le devenir des trois grandes religions, christianisme, judaïsme, et islam dans ces villes construites vers les années 1970. Elle nous présente l’histoire des religions dans ces villes.

Esplanade des religions à
Bussy Saint-Georges
I Les religions : l’exemple des villes nouvelles
 
Les catholiques : le Concile de Vatican II a entrainé de changements : retour à l’Ecriture, en français, valorisation des laïcs, rapprochement avec les juifs. L’Église fait aussi le choix de la pauvreté et moins de « pompe », avec des influences comme celle de Charles de Foucauld, ou des prêtres ouvriers. L’anti triomphalisme, entraine l’idée de discrétion : être le levain dans la pâte. Ceci marque la génération des catholiques présents dans ces villes. Jusqu’au choc d’Humanae Vitae, publiée par Paul VI en 1968, qui refuse tout contrôle des naissances, notamment médical, comme « artificiel »… Décision autoritaire et inattendue, qui provoque une vraie crise et le départ de nombreux fidèles et prêtres, en France et dans le monde...
 
Dans ces villes, avec de nouveaux évêques, les urbanistes, soucieux de donner une âme aux centres voulaient construire des églises, voire des cathédrales. Mais ils se heurtent au refus de construire. On a des prêtres au travail, et des messes dans les locaux collectifs en pied d’immeuble. A Saint Quentin une baraque de chantier, ND de la Tôle, reste un souvenir heureux.
 
Les protestants discrets, ont été résistants, ils n’ont comme changement que l’arrivée des évangéliques.
 
Les juifs surtout ashkénazes, pratiquent un judaïsme discret, les réunions rituelles du sabbat, ou de la Pâques, sont célébrées en privé, le chef de famille officiant, c’est le judaïsme domestique.
 
Les musulmans sont des hommes seuls. Ils habitent des HLM ou des foyers avec salles de prière en rez-de-chaussée, servant à une sociabilité en plus de lieu de culte. Les associations sont, marocaines, algériennes. Ce sera rappelé comme l’islam des caves.
 
Christianisme des catacombes, judaïsme domestique, islam des caves, c’est le religieux discret.
 
II L’émergence dans la cité
 
Les mouvements migratoires s’accentuant, les caractéristiques des religions évoluent, comme leur rapport aux autorités
 
Les juifs venus d‘Algérie, de Tunisie, sont sépharades, plus démonstratifs, (port de la Kippa) les lieux de culte ont une visibilité nouvelle, des « communautés » s’affirment la terme apparaît dans le langage des autorités.
Les Musulmans avec le regroupement familial, dans les années 1975 et la fin de  l’immigration, changent de nature : les familles des ouvriers arrivent, mais les jeunes y trouvent l’emploi dégradé par la fin de l’emploi manuel. Elles peuvent être logées dans des HLM, parfois libérés par des classes moyennes pour des maisons individuelles. Les familles y touchent la nouvelle  APL ‘créée en 1977, et le RMI créé par Rocard, en 1992. Mais le désœuvrement s’installe, comme la perte de l’idée de retour au Pays. La vie est en France désormais avec ses conséquences : cimetières, abattoirs halal.
Des imams prêchent un islam nouveau : d‘abord le Tablig, qui imite le prophète : vêtement, etc., puis les Frères musulmans, enfin les salafistes. Le voile des femmes devient un  problème, il tend à montrer la  plus grande foi des hommes : frères, maris… Les mosquées surgissent, … grâce au Maroc, à L’Arabie puis ce sont des demandes de cantines sans porc, puis halal. Les grandes mosquées sont tantôt acceptées comme à Evry, tantôt ou contestées, à Trappes où le projet fait tomber le maire communiste. En 1982, les associations Loi 1901  peuvent être créées par des étrangers, et recevoir des subventions, si elles sont culturelles et non cultuelles, nuance dont on joue volontiers...
Les catholiques ont une demande plus traditionnelle plus populaire, avec plus de visibilité. La Cathédrale d’Evry voit le jour, poussée par les aménageurs. A Cergy nait une église discrète, Ste Marie des Peuples, puis une grande église, pour des milliers de fidèles. Le souci de visibilité entraine les Frat, les JMJ, internationales. Les prêtres les plus jeunes portent le col romain voire la soutane.
Chez les protestants les évangélistes arrivent d’Afrique ou des Etats Unis. Ils sont mal vus des pouvoirs publics qui s’en méfient, Ils sont devenus majoritaires dans le protestantisme. Peu œcuménique : ils rebaptisent, croient aux guérisons, mais ont des liens de proximité et d’entraide.
 
III Aujourd’hui, on assiste de plus en plus à des clivages entre les confessions, et en leur sein, clivages intergénérationnels et de tendances.
 
Chez les catholiques, entre les « conciliaires » et ceux qui trouvent qu’il faut revenir en  arrière, les différences marquent l’Episcopat. Dans la liturgie la place des filles est un marqueur. Ceci est source de blessures. Les plus jeunes, notamment dans le clergé, s’opposant aux Conciliaires qui formaient les fidèles dans les premières années.
Les juifs sont également divisés, entre familles très sécularisées, ou libéraux et  orthodoxes, voire proches des plus  durs des religieux d’Israël, la distance est immense. Les jeunes s’opposent souvent à leurs parents jugés laxistes en matière alimentaire, ou rituelle.
Les musulmans vivent aussi ces tensions. Entre l’islam des pères et les tendances dures des fils venant d’émissions du Moyen Orient, les tensions sont vives. Les grandes mosquées n’ont pas supprimé les innombrables salles de prière. C’est parmi les jeunes que sont les plus durs, et les plus abstraits. Olivier Roy analyse ces jeunes qui, sans tradition, réinventent une religion imaginaire.
 
Croire sans appartenance ou appartenance sans le croire ?
Ceci passe par des mécanismes identitaires, qui dépassent la conviction religieuse. Juifs et les musulmans pratiquent peu (15 %). Les catholiques vont à la messe 1 à 2 fois par mois, soit autour de 7%, et près de la moitié des pratiquants ne croient pas à la résurrection.
 
Chez les musulmans, si autour de 20% d’entre eux se disent croyants, 75% fait le Ramadan... situation d’appartenance sans le croire. Ce qui amène à s’interroger sur la notion de religieux. Participation à un collectif, revendication identitaire qui n’a avec le religieux que peu à voir la contestation peut s’exprimer face à des faits historiques, à la littérature, à la gymnastique.
 
Mais il peut être utile de rechercher des voies vers la cohésion tel l’interreligieux pratiqué à la fois par les édiles, qui peut réunir des responsables des cultes, lors des inaugurations, lors de crises mais touche peu les plus durs. L’interreligieux reste de portée limitée, car il tend à devenir affaire de spécialistes.
 
Alors comment aborder ces questions et tenter de sortir d’une ignorance qui pousse soit à l’indifférence totale, soit aux durcissements et aux oppositions ? Il faut tenter de rendre au religieux sa dimension de relation à une transcendance, et non seulement d’appartenance au groupe seule voie pour un respect mutuel et pour un vivre ensemble.
 
Catherine Gremion
Conférence du 1er avril 2014
Session nationale de l'Enseignement catholique à Bordeaux
Empreintes du religieux dans l'espace public.
Créé le 27/08/2014
Modifié le 09/09/2014