Intervention de Mgr Jean-Pierre Ricard à l'ouverture de la session nationale Empreintes du religieux dans l'espace public
Le cardinal Jean-Pierre Ricard est archevêque de Bordeaux. Le 17 avril 2013, lors de l'assemblée plénière des évêques de France à Paris, il est nommé président du Conseil pour l'enseignement catholique.

Mgr Jean-Pierre Ricard
Archevêque de Bordeaux

Athénée municipal - Lundi 30 mars 2014

Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Quand l’ISPRA-ISFEC Aquitaine m’a parlé du projet d’une session nationale sur le thème « Empreintes du religieux dans l’espace public », j’ai tout de suite exprimé mon accord et mon soutien. Je suis tout d’abord heureux que la ville de Bordeaux et la Gironde vous accueillent, vous tous les participants qui venez de différentes régions de France, à commencer – bien sûr – par l’Aquitaine. Donc bienvenue à vous tous au nom du diocèse de Bordeaux que je représente ce matin.
 
Mais je me suis réjoui également du thème choisi, et je voudrais en ce qui le concerne faire trois remarques :
 
1) Parler d’Empreintes du religieux dans l’espace public permet d’aborder la question très importante de l’inculturation. L’inculturation désigne l’ensemble de ces liens et de ces influences réciproques qui existent entre une religion et une société ou une culture donnée. La culture va donner forme à l’expression religieuse mais celle-ci à son tour, habitant cette forme, va produire au sein de cette culture des expressions originales : que ce soit dans les domaines aussi divers de l’architecture, de l’expression artistique, de la musique, de la littérature, des modes de vie. Je prends un exemple : quand vous visitez un bâtiment comme la cathédrale Saint André de Bordeaux et qu’on vous explique qu’elles ont été les transformations successives de ce bâtiment, vous en apprenez autant sur l’élan de foi qui l’a conçu, sur la sensibilité religieuse qui a présidé aux multiples transformations de l’espace liturgique que sur les différents changements de société dont cette cathédrale porte l’empreinte. On prend conscience dans l’espace urbain d’une ville comme Bordeaux, et en particulier dans son Centre Ville, de l’importance de l’expression religieuse à travers la multiplicité de ses églises, dont certaines (St Michel et sa flèche, Saint Louis ou la cathédrale Saint André et la tour Pey-Berland) marquent le paysage. Si l’histoire et la connaissance de la culture d’une époque donnent des clefs pour mieux comprendre certaines expressions de l’architecture religieuse, la connaissance de la vie, des références théologiques, de l’organisation d’une religion, en l’occurrence l’Eglise catholique, permet d’entrer dans une compréhension plus profonde de notre propre culture. L’approche culturelle du religieux est dont un élément constitutif de notre culture. Il est de notre responsabilité dans l’enseignement de permettre aux nouvelles générations d’en être enrichies et d’avoir les clefs de compréhension de l’environnement dans lequel elles vivent.
 
2) Souligner l’importance du religieux dans une approche patrimoniale de la culture est sans doute important au moment où beaucoup, dans notre société s’intéressent au patrimoine et à sa conservation (il suffit d’observer le franc succès qu’ont chaque année nos journées du patrimoine). Ce n’est cependant pas sans risque : en effet, cela risque d’enfermer le religieux dans le passé et un passé révolu. Le mot Empreintes qui estdans le titre de notre session n’échappe pas à cette ambiguïté. Certes, on veut souligner par-là que le religieux n’a pas complètement disparu, qu’il ne s’est pas totalement dissipé comme un brouillard matinal et qu’il reste bien de lui des traces, des empreintes. Mais le mot empreintes désigne justement ce que laisse derrière lui quelqu’un qui est parti, qui s’est enfui, qui est peut être mort, en tout cas qui n’est pas là. Le mot expression aurait peut-être mieux souligné que ce religieux dont on parle, qui, bien sûr – a tout une histoire, garde aujourd’hui une présence, une visibilité sociale. Je vois, d’ailleurs, que vous avez eu le souci de ne pas enfermer la problématique de cette session dans le passé puisque vous invitez un certain nombre de responsables religieux à parler de la façon dont leur propre culte s’inscrit aujourd’hui dans l’espace public.
 
Je crois qu’un des enjeux dans l’enseignement de cette approche culturelle du religieux (à travers la diversité qui est la sienne dans notre pays) est non seulement de mieux faire connaître l’histoire, les origines, les textes fondateurs des différentes traditions religieuses et leur apport à la culture mais aussi de faire découvrir l’importance qu’ont ces traditions pour les millions d’hommes et de femmes qui y trouvent des raisons de vivre, d’espérer et d’aimer.
 
Je plaide sur ce point pour une approche positive et respectueuse du religieux. Bien sûr, chaque tradition a eu ses pages sombres, des moments non glorieux de son histoire, certains de ses représentants qui ont trahi l’idéal religieux auquel ils se référaient. Mais ces religions auraient disparu depuis longtemps si elles n’avaient pas été des lieux de ressourcement et d’expérience spirituelle forte pour des multitudes de croyants. Ceci doit être souligné. Certes, il ne s’agit pas de tomber dans un relativisme sceptique et de gommer le choix qu’un croyant est amené à faire de sa religion comme voie de salut, mais je souffre quand je vois aujourd’hui des approches, simplistes, réductrices et accusatrices des grandes traditions religieuses, que ce soit de l’islam, du judaïsme, du bouddhisme ou du christianisme. Ces approches ne sont ni respectueuses, ni honnêtes intellectuellement ou spirituellement parlant. Un des commandements auquel je tiens est celui-ci : « tu commenceras par le respect ». Et le respect implique l’accueil et la connaissance de l’autre.
 
3) Il me paraît important de proposer une information sur les multiples formes du phénomène religieux. Je crois que cela fait partie de la culture aujourd’hui. Cette information est distincte d’une proposition de la foi ou d’une approche croyante ou confessante de cette foi. Les deux démarches sont légitimes mais doivent être distinguées, même si, à un moment, l’approche culturelle ne saurait boucler totalement sur elle-même. C’est d’ailleurs un de mes points de discussion avec Régis Debray. En effet, un jour ou l’autre, devant cette description du phénomène religieux, la question risque de se poser : cette religion, dont on parle, est – bien sûr – l’œuvre des hommes. Elle est l’expression de leur recherche spirituelle et de leur culture, mais n’est-elle que cela ? N’est-elle que la création d’un univers imaginaire, même si celui-ci est riche et sécurisant ? Mais alors, ne serait-elle qu’une illusion ? C’est toute la question de la vérité qui est posée. La religion prétend relier (suivant une des étymologies possibles du mot religion : religare : relier) à cette réalité qu’elle nomme Dieu. Y a-t-il quelqu’un au bout du fil ? L’approche culturelle peut amener à cette question mais – reconnaissons-le -  la réponse ne lui appartient pas. C’est à d’autres qu’elle doit passer le relais.
 
En tout cas, la route de découverte du religieux que propose cette approche culturelle mérite d’être parcourue. Merci à tous ceux qui, au cours de cette session, participeront à cette marche et à cette découverte.
 
Je vous souhaite tout au long de ce colloque une réflexion intéressante et des échanges fructueux.
Jean-Pierre cardinal Ricard
Archevêque de Bordeaux
Evêque de Bazas

Session nationale de l'Enseignement catholique à Bordeaux
Empreintes du religieux dans l'espace public.

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Créé le 21/08/2014
Modifié le 22/01/2015