Le fait religieux en SVT
Quand on aborde le fait religieux en SVT, faut-il avoir une seconde compétence à l'égard de celle possédée pour cet enseignement scientifique ?

Exposé de Guy Cougnaud (Ifucome) à la session à l'ICFP de Caen "Prise en compte du fait religieux en Français et SVT" les 9 et 10 janvier 2008.

En tant qu'enseignant d'une discipline, lorsque l'on parle d'une autre discipline, on en est parfois resté à l'idée que l'on en avait en tant qu'élève il y a 10, 20 ou 30 ans, sauf si l'on a eu la chance d'avoir des collègues des autres disciplines qui vous disent ce qu'est leur enseignement aujourd'hui. Alors, pour les collègues de lettres, je vais essayer de dire ce qu'il y a dans la tête d'un professeur de SVT aujourd'hui. Du fait de cette commande, j'ai été obligé de préciser d'où je parle, moi Guy Cougnaud, dans le cadre de cette formation. Quand on dit "d'où je parle", il ne s'agit pas de dire le tout de sa personnalité, mais de prendre en compte la part de subjectivité du propos dans un discours scientifique.

<b>1 - D'OU JE PARLE ?

1.1) Premier point de vue : du côté des Sciences de la Vie et de la Terre  </b>

<i>Les objets de ma pensée : les Sciences de la Vie et de la Terre</i>
Il s'agit de science, donc d'une démarche en dehors de toute croyance religieuse. Mais ce sont des sciences, et non une seule science, et des sciences non exactes par opposition aux sciences exactes. En SVT, quand on expérimente pour démontrer que les asticots recherchent l'obscurité ou fuient la lumière, on en prend dix au hasard et on les place dans une boîte comprenant un compartiment éclairé et un compartiment non éclairé ; on voudrait bien que les dix restent à l'obscurité mais il y en toujours un ou deux sur les dix qui sont dans la partie éclairée... et pourtant on va considérer que les asticots fuient la lumière.

Sciences de la Terre ou géologie : l'étude de la planète Terre. Il s'agit d'un objet à étudier.

Mais Sciences de la Vie ? La vie n'est pas un objet. Du point de vue de la biologie, il n'y a que des êtres vivants ; il n'y pas quelque chose qui serait la vie en dehors des êtres vivants. Vous voyez que la simple juxtaposition de ces deux mots auxquels nous sommes habitués correspond à des représentations. Pour le professeur de SVT en cours de sciences, il n'y a que des êtres vivants.

Je voudrais inciter sur quelque chose qui me paraît très particulier à la pensée d'un professeur de SVT, c'est le temps. La longue fréquentation des âges géologiques, des temps de la Terre, de la succession des espèces imprègne son esprit du TEMPS TRES LONG. La vulgarisation de la science a habitué aux espaces immenses. Mais l'habitude de penser le temps très long est très particulière à la pensée géologique : des millions d'années, des milliards d'années.

<i>Une méthode d'enseignement : le concret, l'observation. </i>
Tout le monde a l'idée du professeur de SVT transporteur : transporteur de boîtes de cailloux, de boîtes d'animaux, de flacons contenant mille merveilles. C'est qu'il ne fait pas étudier LE CONCEPT VIE mais les êtres vivants... il faut donc les observer ou en observer quelques uns.
L'enseignement est SVT pratique le détour par le particulier, par l'anecdote pour faire comprendre le général : les vers de terre sont invités à respirer "comme il faut" pour faire comprendre la respiration des êtres vivants.

<i>L'amour des personnes qui font la science aujourd'hui. </i>
Je me sens de la communauté scientifique ; j'aime les personnes qui font la science, je n'ai pas peur a priori de ce qu'ils font : par exemple la greffe du gène de l'insuline sur des bactéries pour produire un médicament contre le diabète, ou le diagnostic préimplantatoire qui a permis la naissance du petit Valentin bien viable alors que trois de ses frères aînés étaient morts peu après leur naissance. Je ne dis pas cela pour provoquer mais pour dire, qu'en tant que professeur de SVT, je ne suspecte pas cela a priori, même je me laisse interroger par d'autres points de vue : celui des philosophies et des croyances qui interrogent par rapport à autrui, celui de l'écologie qui interroge par rapport à l'environnement et l'avenir du monde laissé à notre descendance.

<i>L'amour des objets d'étude des sciences non exactes</i>
Amour est un bien grand mot, disons une sympathie pour les objets étudiés. Je trouve intéressantes ces sciences où deux et deux ne font pas quatre, mais où il y a du jeu comme ces 10 % d'asticots récalcitrants à la théorie. Ce n'est pas rigide, c'est drôle, c'est surprenant, non pas agaçant mais intéressant.
Et puis aussi je trouve qu'il y a- de l'esthétique (ce n'est pas une spécificité : il y a tout autant de l'esthétique dans un sonnet et une sonate. On pense à l'esthétique que l'on trouve dans les fleurs... mais il y a aussi l'esthétique des constructions moléculaires qui font que nous voyons les fleurs blanches ou rouges. De même, je trouve beaucoup d'esthétique intellectuelle dans la molécule d'ADN.

<i>Un intérêt pour l'histoire des sciences, les grandes figures et leurs questions</i>
Quelles étaient les questions de Galilée et les questions de la société autour de Galilée ? Les questions de Darwin et de son temps ? Les questions de Pasteur ? Leurs questions et leurs représentations ainsi que les représentations aux moments des grands débats sur la conception des enfants : le rôle du père, le rôle de la mère. Cela a été très influencé par les représentations sociales et religieuses, vous l'imaginez bien. Tenez, un seul exemple : la théorie de l'emboîtement : on pensait que les parents contenaient en miniature leurs enfants dans lesquels il y avait leurs propres enfants et ainsi de suite c'est comme les poupées gigogne ou comme les boîtes de fromage "vache qui rit" : sur la boîte, il y a la tête d'une vache qui a une boîte de fromage à l'oreille, sur cette boîte, il y a une tête de vache qui a une boîte de fromage à l'oreille et ainsi de suite... On peut ne retenir que la drôlerie de cette façon de voir, mais la question était bien plus importante, c'était un problème religieux en Occident : il s'agissait d'expliquer la création : par ce système on expliquait que toute l'humanité était créée en Adam ; rien moins que cela !

<i>La prise en compte de l'importance des représentations des élèves</i>
Je viens de parler des représentations au cours de l'histoire des sciences. Mais nos élèves ont des représentations aussi : ils ne sont pas une page blanche où un savoir idéal viendrait s'inscrire à jamais en lettres d'or. Sur n'importe quoi, un élève a une idée, une représentation d'origine sociale, d'origine religieuse, d'origine personnelle : chacun se fait une représentation du monde. Le savoir enseigné se greffe sur quelque chose qui existe déjà : la greffe prend s'il y a compatibilité entre le nouveau savoir et la représentation ; s'il y a trop de distance, la greffe ne prend pas.

En conclusion partielle de cette longue première partie, je voudrais insister sur le fait que ces sciences dites naturelles donnent à penser. Je reprends volontiers, après d'autres le mot des philosophes : "Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ?" L'existence de matière non vivante et d'êtres vivants faits de la même matière est une énigme dont la science ne peut ni ne veut rien dire. Et aussi ce qu'il y a de plus particulier aux professeurs de SVT : une pensée qui baigne dans le temps très long : on pourrait paraphraser : "Pourquoi tant de temps passé et à venir et non pas plutôt peu de temps ?"
Mais ne nous trompons pas, la part de jeu, la part de question, de finitude n'est pas une porte ouverte au sacré.

<b>1.2) Deuxième point de vue : du côté religieux</b>

Quand on aborde la question de l'enseignement du fait religieux en SVT, faut-il avoir une seconde compétence à l'égal de celle possédée pour l'enseignement des SVT ? A mon avis non, d'autant plus qu'une connaissance des grandes religions égale à celle des sciences ne peut s'acquérir en quelques heures. Je vais tenter de voir tout à l'heure s'il y a des connaissances religieuses nécessaires pour comprendre les programmes actuels des lycées et collèges en SVT. Mais auparavant  il faut bien repérer la posture de l'enseignant en cours de sciences.

<i<Un point de vue profane sur les questions religieuses</i>
Lorsque des points de vue religieux sont abordés, le professeur ne peut être dans une attitude prosélyte mais une attitude objective ; l'enseignant n'a pas à dire son point de vue par rapport à une question éthique mais à dire l'avis de telle personne d'une religion ou la doctrine de telle autre si elle est officiellement exprimée. Malheureusement il y a un "contentieux" entre sciences et religions qui n'aident pas à être objectif pour un professeur de sciences.

<i>Un point de vue profane actualisé et non fondamentaliste</i>
Il faut une connaissance éclairée des discours religieux. Dans le cas des théologies chrétiennes occidentales, les textes sacrés sont objets d'interprétation ; l'histoire biblique n'est pas l'histoire tout court. De même le discours théologique est un discours de l'homme sur la divinité, donc dans un contexte de pensée. Un professeur de SVT va se trouver très à l'aise dans cette attitude d'observation et d'étude critique vis à vis des discours religieux.

<b>2 - LE FAIT RELIGIEUX EN SVT

2.1) La problématique</b>

Elle peut être formulée ainsi : quelles connaissances religieuses sont nécessaires pour comprendre les programmes actuels de SVT des collèges et lycées ?
Regardons les programmes actuels. Je prends les paragraphes qui sont au début et à la fin des programmes.

<i>Début du programme de 6ème</i>
"Les êtres vivants ne sont pas répartis au hasard ; leur répartition dépend des caractéristiques de l'environnement. On distingue dans notre environnement :
- des composantes minérales (roches, air, eau),
- divers êtres vivants en relation les uns avec les autres et avec leur support,
- des manifestations de l'activité humaine.
Dans notre environnement, les conditions de vie et la répartition des êtres vivants varient en fonction de causes locales : par exemple, la présence d'un sol, la présence d'eau, selon l'exposition, selon l'heure du jour" (...)

<i>Fin du programme d'enseignement commun de Terminale S</i>
"A l'échelle des temps géologiques, des modifications brutales et globales liées à des événements planétaires affectent le monde vivant : ce sont les crises. Elles alternent avec des périodes plus longues de relative stabilité.
La limite Crétacé-Tertiaire (il y a 65 millions d'années) est caractérisée par l'extinction massive et rapide d'espèces et de groupes systématiques continentaux et océaniques. Certains groupent survivent à la crise, ils se diversifient rapidement en occupant toutes les niches écologiques.
L'origine de ces événements pourrait être la conjonction de deux phénomènes géologiques. Le premier est lié à a dynamique de la planète et correspond notamment aux conséquences de la mise en place des trappes du Deccan ; le second est associé à la chute d'un astéroïde dont le cratère de Chixulub est la trace."

<i>Bilan rapide</i>
Il n'y a pas besoin de connaissances religieuses pour comprendre les programmes actuels mais certaines représentations religieuses ou autres peuvent parasiter la compréhension et être obstacle à la compréhension des notions du cours. Prenons le plus massif actuellement : une représentation créationniste des êtres vivants est un obstacle à la compréhension de la partie 1-2 du programme de Terminale S : "Parentés entre êtres vivants actuels et fossiles" et "La lignée humaine". Une représentation vitaliste du monde pourra être un obstacle à la distinction entre le vivant et le non vivant.

<b>2.2) Méthode et objectifs</b>

Actuellement tout est à faire dans ce domaine en SVT.

Méthode : comme d'habitude dans notre enseignement, il faut être attentif aux réactions des élèves ou à leurs productions écrites pour repérer les notions qui sont longues à assimiler et voir si certaines difficultés ne viennent pas de représentations religieuses.
Et à partir de ces constats, quelles activités élaborer pour remédier à cela, même en abordant des aspects de culture religieuse ?

L'objectif est donc de repérer les obstacles d'ordre religieux, puis d'élaborer des activités ou des séquences dans le cadre du programme et des instructions, de les tester puis de les faire connaître.

Guy Cougnaud
Enseignant
Ifucome

Créé le 15/11/2011
Modifié le 15/11/2011