L'Histoire des Arts en 1ère et terminale
Monique Béraud analyse le programme de l'enseignement de spécialité en histoire des arts au lycée. Les choix d'oeuvres étudiées peuvent laisser plus ou moins de place à des questionnements d'ordre spirituel.
Le Géographe
Johannes Vermeer
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I. L'enseignement de spécialité, ou « option lourde »
 
En classes de première et de terminale L, les élèves qui choisissent cet enseignement suivent cinq heures de cours hebdomadaires et passent des épreuves d'histoire des arts pour le bac, un écrit et un oral (coefficient 6)
 
Le découpage chronologique suit alors les programmes d'histoire :
- 1815-1939 en première
- 1939 à notre époque en terminale.
 
> En première, quatre thèmes sont obligatoires[1] depuis la rentrée 2011 :
- Les arts et les innovations techniques : structures et matériaux, technologie, diffusion et reproductibilité, influences réciproques entre science et création
- Les arts et leur public : rôle du public dans la création artistique, enjeux théoriques et esthétiques, éducation des artistes, éducation des publics
- Les grands centres artistiques et la circulation des arts : les grands mouvements artistiques, les évènements internationaux, une ville, un monument
- L'architecture, l'urbanisme, les modes de vie : habitat collectif, individuel, planification urbaine, parcs et jardins, paysage urbain
 
> Aux professeurs de choisir les questions spécifiques à traiter dans ces thèmes. Au premier abord, les quatre propositions ne semblent pas propices à aborder le fait religieux. Le XIXe et le début du XXe sont des siècles de ruptures, d'utopies et de modernité. Pourtant, au détour d'un chapitre, il est fréquent de rencontrer des points qui touchent le religieux. De plus, les élèves constituent pour l'oral du bac un dossier personnel, un « journal » présentant un choix d’œuvres parmi celles étudiées : là encore, leur sélection peut laisser plus ou moins de place à des questionnements d'ordre spirituel.
 
« Les enjeux théoriques et esthétiques » couvrent toutes les recherches du XIXe s qui bouleversent les « Beaux-Arts ». La peinture mythologique et religieuse était placée au premier rang selon les catégories établies au XVIIe s. par l'Académie royale de peinture : cette hiérarchie disparaît peu à peu.
Les chefs d’œuvre du Romantisme ne manquent pas à proposer aux élèves. Les peintres allemands en particulier puisent volontiers leur inspiration dans les sources chrétiennes.
Un Caspar David Friedrich invite à la contemplation intérieure. « Femme à la fenêtre » illustre cette quête de l'intime à travers l'image de son épouse qui se tient vue de dos devant une immense baie dont les menuiseries supérieures dessinent une grande croix sur un fond lumineux. L'allusion discrète garde tout son mystère...
Les dessins de l'anglais William Blake transcrivent des visions bibliques, dont le style halluciné annonce celui de certains auteurs de bandes dessinées actuelles ou du cinéma fantastique... La récente exposition présentée au musée d'Orsay, « L'Ange du bizarre » - selon le titre d'une nouvelle d'Edgard Poe [2] a été un succès avec près de 340 000 visiteurs : gageons que bien des adolescents ont été attirés par « Le Grand Dragon rouge » de Blake qui évoque celui de l'Apocalypse.
 
- Le manifeste du Réalisme, Un enterrement à Ornans de Courbet (musée d'Orsay) est un « classique » présent dans bien des manuels. Les différentes lectures de la toile ne peuvent éluder la dimension religieuse de la scène qui peut paraître bien étrange à des jeunes aujourd'hui. Le cérémonial funéraire du XIXe s. observé sans complaisance exige une explication préalable à l'analyse de l’œuvre...
 
- Autre exemple d'un « grand mouvement artistique » La découverte de l'orientalisme au temps des Impressionnistes a modifié le regard sur la nature et les jardins... Les techniques de l'estampe japonaise fournissent une clé pour entrer dans une toile mystérieuse comme celle du panneau décoratif symboliste « Les Muses « de M. Denis.... vision très moderne d'un thème mythologique traité dans un jardin classique puisqu'il s'agit des terrasses de Saint-Germain-en-Laye. Les élèves qui prendraient cette œuvre auraient tout intérêt à lire l'ouvrage très accessible de J.P. Bouillon : « Maurice Denis, Le spirituel dans l'art »[3] dont le sous-titre est un clin d’œil à Kandinsky...
 
Tous les grands mouvements de peinture, du romantisme jusqu'à l'expressionnisme ont interrogé les racines chrétiennes de la culture européenne. Jusqu'en 1905, des commandes publiques ont été passées pour le décor d’églises, comme les fresques d'E. Delacroix dans la Chapelle des Anges de l'église Saint-Sulpice de Paris. Beaucoup d'édifices du XIXe s. se sont dotés de programmes iconographiques... dont on découvre aujourd'hui l'intérêt esthétique.
 
Pour illustrer l'architecture métallique, innovation technique majeure du XIXe siècle, on peut évidemment parler de la Tour Eiffel, mais aussi de la structure métallique des églises, comme celle de Saint-Augustin à Paris, très éclectique et construite par Baltard... l'architecte des Halles.
Même remarque avec les thèmes des « grands centres » ou des « mouvements artistiques »: si la ville de Barcelone est choisie, ou  l'Art nouveau, la Sagrada Familia de Gaudi ne pourra être passée sous silence. La modernité formelle de l'édifice puise ses racines dans la tradition chrétienne... et pose la question toujours actuelle de la place laissée aux  créations qui parfois dérangent.
 
> En terminale, trois questions sont au programme dans la liste des thématiques (en caractères gras). Ces trois questions limitatives données par le ministère changent régulièrement. L'une d'entre elles, au moins, porte sur le XXe ou le XXIe siècle.
 
Pour la session 2014 :
- Arts, Ville, politiques et sociétés : Berlin depuis 1945
Sans doute l'histoire  de cette capitale culturelle européenne de premier plan et de sa  reconstruction  après la guerre se prête-t-elle peu, a priori à introduire le fait religieux. Mais là encore, le choix des œuvres reste libre. Ainsi, le Mémorial de l’Holocauste dessiné par l'architecte P. Eisenman, à la mémoire des juifs d'Europe exterminés par les nazis évoque les pierres tombales juives anonymes avec ses 2711 stèles. L'enseignant ne pourra pas éluder des questions qui vont bien au-delà de l'architecture.
- Questions et enjeux esthétiques : L'Ailleurs dans l'art (création plastique en littérature, dans les arts du spectacle, en cinéma ou en musique)[4]
 
Vaste question que celle de l'Ailleurs tant le cinéma ou la littérature ont traité ces thèmes ! Exotisme, Orientalisme, Japonisme, Primitivisme, Fantastique, Science-Fiction mais aussi  Art brut font partie de cet « Ailleurs » à explorer. Les professeurs ont toute latitude dans  le choix des œuvres...Le SCEREN a édité en 2013 un ouvrage[5] à l'usage des enseignants d'histoire des arts en quête de ressources pédagogiques. Au sommaire des encadrés figure la reproduction du tympan de la basilique du narthex de Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay aux côtés de la Vague d'Osukaï...
 
Le monde intérieur de l'artiste entraîne également  vers des  contrées imprévisibles : l'univers symboliste d'un Gustave Moreau est un monde inquiétant croisant mythes et thèmes religieux plus ou moins détournés. Son aquarelle présentée au musée d'Orsay, L'Apparition, montre une Salomé bien équivoque...incarnant cet « Ailleurs » que les élèves sont invités à découvrir, à mettre en parallèle avec l'image cinématographique.
 
Le renouveau des expressions artistiques passe souvent par l'exploration de formes découvertes dans des cultures différentes. Ceci vaut particulièrement pour la musique. Le métissage musical marie les styles, les époques, les pays : des paroles de rap par exemple, chantées sur un fond de musique baroque[6]

II. L'option facultative, toutes séries
 
En terminale, l'option facultative fait également l'objet d'un programme limitatif [7]
Actuellement :
- Le paysage depuis le milieu du XIXème siècle.
- La ville satellite, des cités-jardins aux éco-quartiers.    
 
Un ouvrage sous la direction de Chantal Georgel : Le Paysage depuis le milieu du XIXe s.[8] paru en 2012, est recommandé aux professeurs d'histoire des arts par la « Lettre de diffusion » qui leur est régulièrement adressée par voie électronique. Au chapitre 34 du livre intitulé « Le Sublime et l'infini, montagne, mer, ciel », l'auteur explique l'émotion traduite par les œuvres devant la nature... La dimension spirituelle du paysage de Caspar David Friedrich (1774- 1840) illustre l’âme émotive du romantisme. Pour cet artiste, la peinture est une méditation sur le sens de la vie et la destinée de l’homme. Les adolescents s'y plongent sans difficulté...
 
La nature a toujours inspiré les peintres et leur regard modifie notre sensibilité. L'expérience esthétique de l’École de Barbizon traduit une perception nouvelle... qui conduira  au début du XXe s. aux portes de la non-figuration. On pense aux dernières œuvres de Manet, les Nymphéas. Cette quête aboutira à un véritable mysticisme chez certains jusqu'à la radicalité de Malévitch en 1918 avec son célèbre Carré blanc sur fond blanc, celle de l'américain Rothko, dans les années 1950.
 
L'élève arrive à l'épreuve orale du bac avec une fiche correspondant à un dossier signée par le professeur coordonnateur qui donne la liste des « problématiques et principales œuvres étudiées par domaine artistique »[9] mais aussi les sorties, conférences/rencontres, voyages, projets personnels en histoire des arts.
La plus grande souplesse est recommandée puisque le patrimoine local, les évènements culturels, la préparation d'un voyage peuvent servir pour construire un projet. Tous les arts sont concernés y compris les arts vivants qui permettent une rencontre directe avec les créateurs et les artistes. La visite d'une exposition, la participation  à un spectacle, à un concert sont souvent la première expérience de ce type pour nombre de lycéens.
 
III. En conclusion
 
Les collègues qui désirent des ressources pour aborder le fait religieux en histoire des arts ont intérêt à visiter le site internet académique : cndp/crdp-reims qui fournit une utile sitographie thématique. Même si les œuvres étudiées ne sont pas « religieuses », les symboles méritent explication, car ils sont puisés aux sources culturelles dont la religion fait partie.
On peut très bien imaginer un travail sur le renouveau de l'art du vitrail, thème qui traiterait autant de verrières civiles que religieuses. Les enseignants font volontiers appel aux guides-conférenciers des musées, des Villes et Pays d'Art et d'Histoire aptes à mettre en évidence la valeur culturelle du patrimoine religieux. Les compte rendus des sorties constituent le dossier pour lequel toute liberté est laissée à l'équipe pédagogique.
 
Faire aimer en fournissant des clés de compréhension les arts d'hier et d'aujourd'hui, tel est le but poursuivi par cet enseignement d'histoire des arts. Notre patrimoine est fondé sur un système de valeurs, de codes esthétiques venant de l'héritage grec, romain et chrétien. Il s'élargit aujourd'hui par la découverte des créations de civilisations plus lointaines avec des métissages féconds. La réflexion sur toutes ces productions dépasse l'aspect formel ou fonctionnel.
Ainsi, l'énigme du silence chez Vermeer ne s'explique-t-elle pas uniquement par les secrets de la camera obscura ou l'analyse des pigments utilisés au XVIIe s. c'est cette dimension culturelle qui fait place au religieux qu'il convient de transmettre aux jeunes.

Monique Béraud
professeur d'Histoire des Arts

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[1]BO n°9 du 30.9.2010
[2]Exposition « L'Ange du bizarre » Le Romantisme noir de Goya à Max Ernst, au musée d'Orsay de mars à juin 2013
[3]J.P. Bouillon, Maurice Denis, Le Spirituel dans l'art, collection Gallimard Découvertes, 2006
[4]B.O. Du  5.2.2012
[5]L'Ailleurs dans l'Art, CNDP, Chasseneuil-du-Poitou, 2013
[6]Everything gonna be alright mélange des paroles de rap chantées sur un aria de la 3e suite pour orchestre de J.S. Bach
[7]BO. du 5.2.2012
6 Pour mémoire : les pyramides de Gizeh, les jardins de Babylone, la statue de Zeus à Alexandrie, le colosse de Rhodes (Hélios) , le temple d'Artémis, à Éphèse, le Mausolée d'Halicarnasse et le phare d’Alexandrie.
[8]Le Paysage depuis le milieu du XIXe s., 2012 aux éditions du C.N.D.P.
[9]BO n°14 du 5 ; 4..2012
Créé le 19/05/2014
Modifié le 10/06/2014