Les valeurs dans l'enseignement du fait religieux en langues anciennes
Où se lit l'actualité éducative des vertus romaines... loyauté mutuelle, don de soi, abnégation (Fides, pietas, virtus)

Ara Pacis - l'autel de la paix
(détail)
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Dans le cadre de l'enseignement du fait religieux dans les langues anciennes et eu égard à l’actualité éducative des vertus romaines, nous nous interrogerons sur les valeurs fondatrices de la culture latine. « Si le Grec appréhende la pensée et le monde en catégories théoriques, philosophiques et savantes, le Latin les appréhende en catégories pragmatiques, institutionnelles et juridiques » nous rappelle Maurice Sachot[1]. Il s'agit bien là de l'écho des normes domestiques et des prescriptions civiques dumos majorum (ou Antiqui Mores,« les habitudes des Anciens ») qui prend appui sur les principes de loyauté mutuelle, de don de soi, et d'abnégation que sont les cinq piliers représentés par la Fides, la Pietas et la Virtus - complétées par la Majestas et la Gravitas.  
           
Dans l'optique de mieux comprendre le mode de fonctionnement de la société romaine, nous nous intéresserons donc au lien indéfectible et inviolable de la Fides, à la force de cohésion de la Pietas, au lien entre Pietas Concordia comme fondement du salut du peuple romain et à la leçon de sagesse de la Virtus.
                       
I. Le lien indéfectible et inviolable de la Fides
En français, ce sont les expressions, pour l'une vieillie, et pour l'autre juridique, soit « par ma foi » et « selon la foi du serment" qui restent au plus près de l'acception latine de Fides au sens de "respect de la loyauté". Elles font référence à un impératif catégorique, hors du cadre de la logique rationnelle.
           
Que la Fides ait été déifiée, en tant que gardienne de l'honnêteté, protectrice de l'intégrité des transactions entre les personnes, et soutien du respect de la parole donnée n'est pas anodin, pas plus que la situation du sanctuaire où elle est honorée. C'est à côté du temple de Jupiter, sur le Capitole, qu'elle est située et qu'elle divinise le caractère propre de Jupiter, deus fidius, dieu du serment et garant de la loyauté. Elle est fêtée aux ides, et précisément en octobre, elle est célébrée par les flamines gantés de blanc sur un char tracté par deux chevaux blancs eux aussi. Ces symboles de virginité sont les signes de l'inviolabilité de la fides, de « la parole donnée » de toute promesse royale.
           
Lors de la signature des traités avec des pays étrangers, traités qui sont conservés dans le temple sous la protection de la déesse, l'homme invoque Fides par un geste de la main droite, et la remise du contrat se fait de la main droite à la main droite … Cette fois, c'est un symbole de droiture et de rectitude qui est signifié. Car, par opposition au terme sinister - dont on connaît l'épanouissement péjoratif en français - la désignation de « l'orientation à gauche », « le mauvais côté » nous incite à nous rappeler que le mot dexter, est « la désignation à droite », « le bon côté ».
           
Lors de l'exercice de son principat, Auguste entretient un lien privilégié avec la déesse, en tant que Fides publica, dont la silhouette porteuse d'une corne d'abondance et d'une lance, et la tête couronnée soit d'olivier, soit de laurier, fait d'elle une triple allégorie de l'abondance, de la paix et de la victoire. Elle est gravée sur la monnaie de l'Empereur, et indice de sa générosité. Et le symbole d'échange inhérent à la monnaie et à la Pax romana renforce la signification de loyauté mutuelle de la fides que se doivent le Prince et les Romains.
           
Cette notion de loyauté et de fidélité chez les politiques et les militaires est capitale tout au long des périodes de la République et de l'Empire en tant que fondatrice du contrat social romain, puisque garantie nécessaire à l'application du droit.
 
 
II La force de cohésion de la Pietas
           
La pietas est une notion morale et religieuse impliquée dans les devoirs - très précis et ritualisés - du Romain à l'égard de la famille et des dieux et dans l'effacement de la faute par un sacrifice expiatoire. Elle est identifiable à la dévotion (devotio) donc à « l'acte de s'offrir en sacrifice ». Ce qui induit le don aux dieux de la meilleure part d'un élevage bovin ou ovin, ou encore de la moisson. Sur le plan allégorique, c'est d'un don de soi dont il s'agit, cela consiste donc de la part des hommes à donner le meilleur d'eux-mêmes.
           
Au cours du temps, la pietas contribue et rend compte de l'évolution du degré de civilisation des peuples par la substitution aux sacrifices animaliers et céréaliers du sacrifice du cœur : elle passe du statut de « sacrifice sanglant » à celui de « privation altruiste ». C'est ainsi qu'intériorisée par l'homme, elle témoigne de sa croissance en humanité.
 
La pietas correspond donc à "un attachement scrupuleux et attentif à autrui[2], qui transcrit la puissance du lien de tout Romain à la communauté à l'échelle de la famille (pietas erga parentes) ou de l'Etat (pietas erga patriam) et se fait l'écho du principe fondamental du droit romain « A chacun le sien » (Suum cuique tribuere)3 soucieux de rendre à chacun sa place dans le monde … Et par la garantie de la bonne intelligence des Romains entre eux et avec leurs dieux (pax deorum), elle assoit la puissance de Rome donc le destin des Romains.
           
Elle mène la lutte contre les menaces de guerre civile si fortement inscrites dans la période de la République romaine. Aussi le temple, qui lui est voué au IIème S av. J.C., ne vise pas à codifier des actes de dévotion en son nom, mais à honorer la force de son inscription dans les comportements sociaux d'une tradition ancestrale. Sous l'Empire, elle est placée sous la protection d'Auguste, qui en devient le garant. Dès lors, on honore la Pietas Augusti, la clémence de l'Empereur, et elle est gravée sur la monnaie sous l'effigie d'une tête de femme couverte d'un voile et ornée d'un diadème.
           
Vertu civique de la Rome antique, elle œuvre donc au salut public et affirme la primauté de l'intérêt collectif sur les intérêts des individus. La figure majeure qui la symbolise est celle du Pieux Enée (Pius Aeneas), protagoniste éponyme de l'Enéide. L'épithète virgilien tisse un lien étroit entre le fils de Vénus, héros troyen fondateur d'Albe-la-Longue, et l'Empereur Auguste, candidat à la divinisation. Le poète charge le destin solitaire d'Enée, sauveur de son père Anchise, donc modèle de piété filiale (pietas erga parentes), d'une méditation sur la nécessité pour le héros de s'inscrire dans une dynamique solidaire, donc de soumettre son destin individuel à l'essor de la destinée de la grandeur de Rome (pietas erga patriam).
 
           
III Pietas et Concordia fondement du salut du peuple romain
L'aspiration à la volonté de puissance des Romains est inscrite dans un pieux contrat, qui leur évite -autant que faire se peut- la dissension et la décadence. L'obéissance à la loi, première des vertus civiques, fonde l'équilibre de la société romaine sur le renforcement des rapports sociaux, donc l'assurance de la cohésion entre les Romains et la protection des liens entre les Romains et leurs dieux : tel est l'ordre à Rome ! Le rappel du lien indéfectible entre la pietas et le principe fondamental du droit romain « A chacun le sien » (Suum cuique tribuere[3]) confirme le soin que les Romains prennent de la place de chacun dans leur monde hiérarchisé. Quant au salut des Romains, il est collectif, car ancré dans l'esprit de solidarité. Voilà comment la pietas s'affirme comme valeur collective et concourt à la Concordia4populi Romani célébrée dans le temple imposant du forum situé derrière la tribune des Rostres. Et ce sont des religions nouvelles dont le christianisme qui leur confèrent leur statut de valeurs personnelles.
           
Et cette concordia[4] qui œuvre à la préservation du salus Rei Publicae dans les temps anciens, et préside aujourd'hui à l'un des hauts lieux de la ville de Paris, qui peut dire quel en est l'écho au cœur et au corps de nos contemporains ?
                       
 
IV La leçon de sagesse de la Virtus
           
A Rome, la virtus est la qualité propre du mâle(vir), qui le caractérise en tant qu'homme. Elle apparaît comme signe distinctif de l'homo novus « l'homme nouveau », qui désigne le premier homme de la famille qui accède à une magistrature curule, donc à la nobilitas, indépendamment de la lignée à laquelle il appartient.
           
Si la virtus est d'abord une qualité physique propice à l'exploit physique, soit "la forme de courage virile dont l'homme fait preuve au combat, à la guerre", dès le IVème S. av. J.C., sous l'égide de la philosophie grecque tant stoïcienne qu'épicurienne, elle devient une valeur plus morale, soit le courage nécessaire à l'accès à la sagesse. C'est ainsi que la virtus s'affilie à nombre de notions abstraites telles l'énergie, la justice, la prudence, la vigilance et la sagesse.
           
Elle entretient également une relation particulière avec le hasard, la chance (fortuna). La confrontation de la virtus aux aléas développe chez le Romain une qualité d'adaptation propice à la métamorphose de l'imprévu en opportunité. Elle fait des responsables politiques et militaires des virtuosi, des hommes rusés. Et cette aptitude n'est pas sans évoquer la métis grecque (μετις), subtile combinaison d'audace[5]et de cynisme résultant sans aucun doute de l'alliance précédemment évoquée entre l'énergie, la justice, la prudence, la vigilance et la sagesse, et à l'origine de l'épithète homérique d'Ulysse, donc de la dénomination de la qualité la plus remarquable reconnue à un guerrier !
           
On notera, à ce propos, que la plus grande crainte de Tacite relative à la chute de Rome prend ses sources dans la désaffection de la vertu de la part des Romains. « Le principal objet de l'histoire est de préserver les vertus de l'oubli » (Annales 3, 65) soutient-il.
Retenons encore que, sur le plan de l'excellence, le saint chrétien s'avère être l'héritier du héros antique, c'est donc sur ses fameuses "vertus héroïques" que l'Eglise catholique fonde la canonisation de ce dernier. La maîtrise de soi construite sur ce don de métamorphose du hasard en événement favorable, et inhérente au statut de vir, donc magistrat, militaire ou homme politique romains, devient le fer de lance de l'homme sage dans sa quête des autres …
           
Donc, elle aussi facteur d'unification des citoyens romains, la virtus relève du respect de la morale collective indispensable à l'accomplissement du destin de Rome et, en tant que telle, est divinisée et vénérée à Rome comme déesse de la Valeur armée d'une lance et d'une épée. De plus, virtus et pietas sont célébrées ensemble sur le bouclier d'or offert à Auguste en 27 av. J.C., et pietas et concordia sont couplées sur les bas-reliefs de l'autel de la paix, l'Ara Pacis, édifié par Auguste, car symboliques de la PaxAugusta. C'est un fait, la virtus concourt à la protection de l'ordre, à la défense de la « juste mesure » et au salut de Rome. Elle est bien l'une des valeurs que la culture gréco-latine antique nous a léguée.
           
Le but visé par les valeurs fondatrices de la culture latine est donc la protection de l'ordre et la promotion de la « juste mesure » qui président au salut de Rome. Ainsi, quand la fides, promesse de loyauté mutuelle, fonde la citoyenneté romaine, que la pietas, don de soi - soutenue par la concordia, principe d'harmonie - l'ancre dans le bien commun, la virtus, manifestation d'abnégation de l'individu, assure aux citoyens de l'Urbs l'accès à la sagesse. Ces trois vertus romaines majeures, soucieuses du bien commun, témoignent de la vaillance des principes dumos majorum « les habitudes des Anciens » afin d'œuvrer à la stabilisation du présent, donc de lutter contre la décadence.
           
Elles sont donc vectrices d'ordre, inquiètes de la place de chacun dans la société, et préoccupées du salut de Rome avec le soutien de la majestas, « sentiment d'appartenance à un peuple d'exception » qui affirme la conviction du citoyen romain de participer à l'essor d'une nation - elle aussi d'exception -, et le soutien de la gravitas, "dignité et sérieux résultant du respect des règles de conduite traditionnelle du Romain".
           
Il est possible de replacer cette étude des valeurs romaines au sein d'un article intitulé « LES VALEURS DANS L'ENSEIGNEMENT DU FAIT RELIGIEUX EN LANGUES ANCIENNES (grec et latin) » dans le cadre plus large de .celui de l’antiquité gréco-latine en général, en relation avec  les notions d’amour de la sagesse, de quête de « la vie bonne », d' « harmonie du cosmos » et de « juste mesure »… et celui de leur évolution et de leur réinvestissement par le Christianisme.

Christine Hersant
Enseignante en Lettres classiques
 
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[1]Maurice SACHOT et Odile SCHNEIDER-MIZORI, NORMES ET NORMATIVITE EN EDUCATIONEntre tradition et rupture, éd. L'Harmattan, « De la norme comme loi ? »  p.165
 
[2]Xavier Darcos, Dictionnaire amoureux de la Rome antique, PLON, 2011
[3]Ces trois principes du droit romain sont attribués à Ulpien (Digeste 1, 1, 1 – 1, 1, 10, 1), Renzo Tosi, Dictionnaire des sentences latines et grecques, Jérôme Million, 2010
 
[4]Concordia a « Concorde, accord, entente, harmonie" "bonne entente, bonne intelligence »
b« Concorde », déesse de la concorde, Concordia Augusta Fille de Jupiter et de Thémis
[4]cf. le célèbre adage : audaces fortuna juvat "La chance sourit aux audacieux"
 
Créé le 19/05/2014
Modifié le 04/12/2014