De l'origine sacrée des nombres
Le nombre permet donc de classer, calculer, mesurer mais dans quel but ? Une rapide étude des nombres sacrés nous l’apprend. Il s'agit de mettre le naturel en correspondance avec le surnaturel et ainsi de connaître Dieu.
1 - INTRODUCTION

1.1) Préliminaires théoriques


Le «désenchantement du monde» annoncé par Max Weber et repris sous ce titre par Marcel Gauchet, a globalement touché les différents types de relations de l'homme au monde lui rendant celui-ci plus maîtrisable au plan technologique mais en même temps plus sibyllin, au niveau du sens. Le ciel est devenu cet espace infini que redoutait Pascal et l'on peut dire que, dans le même temps, les nombres se sont, eux aussi, tus.

Dès lors l'immémorial lien qu'entretenaient les religions et les nombres s'est rompu au point même de les opposer comme l'irrationnel au rationnel. Du côté des nombres serait le calcul, l'ordre, l'efficace, du côté des religions la croyance, subjective, intuitive, résumée dans le «credo qui absurdum», entée dans une imprévisible manifestation.

Notre mémoire est, ce faisant, bien courte et ignorante de notre propre tradition puisque c'est bien Saint Augustin qui, dans le De Doctrina christiana II. 16, écrit : "L'inintelligence des Nombres empêche d'entendre beaucoup de passages figurés et Mystiques des Ecritures ..."
"... dans beaucoup de formes des Nombres sont cachés certains secrets de similitude, qui, à cause de l'inintelligence des Nombres, restent inaccessibles pour le lecteur."


Ainsi nombre et religion loin de s'exclure, s'appellent au contraire, mieux se complètent de façon essentielle à tel point que sans la connaissance de l'un l'autre demeure énigmatique, pire insignifiante. Immédiatement l'origine du nombre s'inscrit dans un terreau religieux qui lui confère une épaisseur de sens dont le prive sa réduction à des manipulations formelles aussi ludiques soient-elles pour l'esprit. Du reste les mots ne nous trompent pas comme l'atteste l'ambiguïté du terme «chiffre» qui signifie à la fois le signe servant à représenter le nombre que l'écriture secrète. C'est en ce sens que Pascal dit du vieux Testament que c'est un chiffre. Chiffrer signifie ainsi, «cacher», en mettant un signe à la place d'un autre, ce qui requiert un déchiffrement pratiqué par une intelligence susceptible de pénétrer le secret des chiffres. Et l'on ne sera pas étonner de découvrir qu'en hébreu le terme «sepher» qui provient de la même racine réfère au livre et à la Lumière (sephirah). Connaître les chiffres, c'est donc accéder à la Lumière que délivre le livre une fois déchiffré.

Du reste cette correspondance entre le chiffre et la lettre est attestée dans les premières notations des chiffres au moyen de lettres. Il n'est à ce titre que d'observer le chiffre romain. Les Hébreux allant plus loin dans cette pratique prêtaient et prêtent toujours un chiffre à chaque lettre de l'alphabet de sorte que les noms deviennent l'objet d'une lecture numérique leur conférant un sens au premier abord caché. C'est ainsi que le tétragramme YHVH, signifiant D. correspond aux chiffres (Y=10 ; H=5 ; V=6 ; H=5)=26, à quoi s'ajoute une variante qui signifie "D. est Un (EHAD)" et dont la valeur numérique est 36 (26+13). Or ce chiffre correspond, dans la Kabbale, à ce que l'on appelle le "Nom en mouvement". On pourrait faire des remarques similaires aussi bien dans l'alphabet grec, phénicien ou égyptien dont les lettres correspondaient à des chiffres.

Ainsi les nombres apparaissent-ils comme la clef de la compréhension des textes sacrés, mythes, religions, préceptes et prévisions grâce auxquels l'homme s'est représenté le cosmos et sa place au sein de celui-ci de telle sorte que son existence revête un sens. Ainsi la connaissance des nombres permet-elle d'éviter la réduction des textes sacrés à des fables d'un autre temps.

Comme l'écrivait Salluste : "C'est, premièrement, parce que la Nature doit être chantée dans un langage qui imite le secret de sa marche et de ses opérations. Le monde lui-même est pour nous une espèce d'énigme. On ne voit que des corps mis en mouvement, mais la force et les ressorts qui les meuvent sont cachés. En second lieu, ce style bizarre pique la curiosité du Sage qui est averti par l'absurdité apparente de ces récits que la chose ne doit pas être prise à la lettre, mais qu'il y a quelque vérité et des idées sages cachées sous ce voile mystérieux. Eh, pourquoi ces mutilations, ces meurtres, ces adultères et ces vols que la fable impute aux dieux ? N'est-ce pas, évidemment afin que l'esprit du lecteur soit averti par cette absurdité même que ces récits ne sont qu'une enveloppe et un voile et que la vérité qu'ils couvrent est un secret ? Le but que l'on s'est proposé a été d'exercer l'esprit de celui qui étudie ces allégories et qui en veut pénétrer le sens. Les poètes, inspirés par la divinité, les philosophes les plus sages, tous les théologiens, les chefs des initiations et des mystères, les dieux eux-mêmes en rendant des oracles, tous ont emprunté le langage figuré de l'allégorie."

Bien sûr cette perspective ne peut avoir de portée que dans un univers où l'homme est le microcosme du Grand tout avec lequel son corps et son esprit sont en correspondance. Autrement dit à une logique de la division, voire de la fragmentation il faut préférer une logique de la participation dont l'une des expressions les plus fortes se rencontre dans l'art sous la forme de «L'homme de Vitesse» de Léonard de Vinci, conçu selon le nombre d'or et comme en écho à St Augustin : "La Raison se tournant vers le domaine de la Vue, c'est-à-dire la Terre et le Ciel, remarqua que, dans le Monde, c'est la beauté qui plaît à la vue, dans la beauté, les Formes, dans les Formes, les Mesures, dans les Mesures, les Nombres."

1.2) Questionnement liminaire
Ces considérations ouvrent un champ de nouvelles interrogations quant aux visées du calcul. Après tout calculer, pour quoi faire ? Quels buts l'homme poursuit-il ? Ceux-ci ont-ils varié dans le temps et l'espace ? Pourquoi cette tâche fut-elle si longtemps le fait d'initiés ? A-t-on gagné en précision et efficacité en voulant ignorer l'origine sacrée des nombres ? Celle-ci a-t-elle encore une actualité et sommes-nous encore tous pieux en consultant notre horoscope ? Les nombres revêtent-ils toujours à nos yeux une certaine sacralité lorsqu'ils nous introduisent dans les époustouflantes considérations sur l'infini, ou des non moins paradoxales interrogations lorsqu'il s'agit de l'étrange zéro ?

Force est donc de constater que face à l'énigme du monde le nombre semble jouer un rôle d'ordonnateur permettant de rendre signifiant ce qui, au premier abord, semble tenir de l'inquiétant chaos. Tournier ne fait pas dire autre chose à son héros dans «Vendredi ou les limbes du Pacifique» lorsque seul celui-ci déplore l'absence de l'autre qui quadrillait son univers de potentialités et qu'il se crée une existence minutieusement organisée à l'aide d'un calendrier qui n'est autre que solaire.

Ce nombre permet donc de classer, calculer, mesurer, mais dans quel but ? Une rapide étude des nombres sacrés pour l'apprend mettre le naturel en correspondance avec le surnaturel et ainsi de connaître Dieu, ce qui signifie en même temps se connaître comme le souligne l'oracle de Delphes "Connais-toi toi-même pour connaître dieu".

Les nombres donc, pour se connaître et soudain ceux-ci prennent un autre sens, revêtent une autre fonction qui nous intéresse essentiellement. Nos ancêtres calculaient pour connaître la volonté des dieux, qui s'exprimait dans le mouvement des planètes, les équinoxes et solstices, les saisons, de telle sorte qu'ils pouvaient ainsi leur obéir pour préserver l'équilibre du monde et prétendre au bonheur. Les nombres alors, pour être heureux, intéressante perspective pour tous ceux qu'ils ennuient mortellement...

2 - ANALYSE DE QUELQUES CHIFFRES A CARACTERE SACRE

3 - DES PISTES D’EXPLOITATION


3.1) Figures géométriques et chiffres correspondants
3.2) Présentation et exploitation du nombre PHI
3.3) Nombre d’or
3.4) Propriétés et origine sacrée du jeu de dés
3.5) Etymologie du mot «chiffre»
3.6) Les nombres dans des textes sacrés
3.7) L'influence des sphères : étude du texte de Maîmonide

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Solange Chopplet
Professeur de Philosophie
Créé le 15/11/2011
Modifié le 15/11/2011