Réflexion sur les rapports temps, histoire
Une réflexion sur les rapports temps, histoire dans l'optique de la mise en lumière de leur fondement religieux.
Le "surgissement" de l'idée de temps implique une rupture d'avec ce que nous pourrions considérer comme de "l'avantdu/le temps". En tout cas, il un changement dans ce qui était de l'indifférencié. La pensée, qu'elle soit philosophique ou autre se heurte à ce "temps" d'avant le temps qui échappe à la formalisation que nous cherchons à en donner.

Le premier "temps" est donc celui de la fondation. Faire advenir quelque chose, c'est ouvrir le/un temps. La question qui se pose alors est de savoir ce que de ce temps lui même faire advenir ou mettre enjeu. Comment rationaliser son surgissement ? Que faire de ce temps ? Comment l'appréhender ? Comment l'apprivoiser ?

Le "II était une fois" des contes de fées, - notons que les anglophones disent : "Once upon a time"-, nous renvoie à un temps qui, à la fois possède une forme d'identité, puisque c'est à ce moment là, précisément, que quelque chose est advenu et, en même temps, est refus d'une temporalité assignable de par le fait qu'il soit totalement insituable.

Si nous acceptons de/devons, nous situer dans le temps, il faut alors compter le temps mais aussi ritualiser ce comput. L'énigme du temps implique, qu'à défaut de l'analyse d'un temps infini, nous ayons au moins à nous affronter à un temps indéfini.

Nous sommes alors conduits à nous demander comment les hommes s'y sont pris pour construire une pensée du temps.

On oppose en règle générale une conception du temps cyclique et une conception linéaire de l'appréhension du temps. Les sociétés dites "sans histoire" sont inscrites dans un temps cyclique, ce qui revient à nier le temps. Les autres s'inscrivent dans l'histoire, cela signifie qu'elles intègrent un temps "zéro" à partir duquel elles conçoivent le déroulement de quelque chose qu'elles considèrent comme "leur" histoire. Nous comprenons alors, qu'il ne peut y avoir histoire que si le temps est orienté, ce qui nous conduit à la notion de temps linéaire.

Que signifie la notion de société sans histoire ? Bien sûr on ne peut nier qu'il se passe quelque chose dans ces sociétés, exactement comme cela se produit dans toute société. Mais, ce qui les caractérise, c'est qu'elles refusent que ce "quelque chose" soit nouveau. L'idée même d'événement en tant que telle est refusée.

Qu'est-ce qu'un événement ? Normalement le terme même d'événement implique qu'il y a rupture entre ce qui était avant et ce qui est maintenant. Or accepter l'idée d'une rupture, c'est accepter qu'il puisse y avoir du radicalement autre, ce que les sociétés "sans histoire" refusent. Bien sûr, il se produit des "événements" dans ces sociétés mais, elles refusent d'y voir du nouveau, d'y percevoir la manifestation du différent. C'est à dire qu'elles refusent, en définitive, l'idée même d'événement. Tout ce qui se produit dans ce type de société ne fait que rejouer le temps primordial et fondateur, celui des "grands ancêtres" ou, finalement, celui du mythe. Que dire de cette conception cyclique du temps, pour le moment ?

Refuser l'événement revient dans une certaine mesure, à concevoir une conception de la vie de laquelle toute nouveauté est exclue. Sur le plan de la vision de l'homme que cela implique, les conséquences sont, sans doute, plus importantes que nous pouvons le penser. Si la nouveauté est exclue, cela implique que le changement est refusé. En définitive cela inscrit l'homme dans une sorte d'éternel retour du même ou du moins le contraint à refaire sans arrêt la même chose ou à réitérer la même "chose". Il y a donc enfermement de l'homme et vision négative de ce dernier. Le temps dans ce contexte n'a pas d'intérêt pour lui même mais, seulement pour ce qu'il montre de rapport de l'homme à la volonté divine. Ce temps cyclique étant, dans les faits, déterminé par la relation de l'homme à Dieu, sa parole et sa volonté.

Dans la révélation de l'Islam, nous ne sommes plus confrontés à une vision cyclique du temps. Cependant ce côté définitif de la vision religieuse se manifeste à travers la conviction véhiculée que la révélation à Mahomet considéré comme LE prophète vient clore la capacité d'innovation temporelle. Le temps ne peut alors que dérouler, expliciter ce qui a été posé une fois pour toute. En fait, cela revient à nier qu'il soit possible de concevoir une véritable évolution dans le temps.
Nous opposons à cette conception, celle du temps linéaire. Ici, nous sommes confrontés à des sociétés qui reconnaissent l'originalité de l'événement et donc de la rupture. Ces sociétés s'inscrivent dans l'histoire, ce qui signifie qu'elles conçoivent l'existence d'un temps "zéro" qui se présente comme un point de départ, c'est-à-dire de rupture, à partir duquel quelque chose se met en place, se construit ou s'inscrit dans un processus d'évolution. Il y a donc là, une reconnaissance de la nouveauté, de l'originalité et, surtout, l'acceptation de sa prise en compte. Cette vision sera celle de certaines philosophies de l'histoire déterminées par l'idée d'une évolution orientée. A partir d'un point initial le temps et l'histoire se dérouleraient sur un axe orienté qui impliquerait qu'il y a déplacement, le déplacement rendant caduques les formes précédentes par le simple fait d'un mouvement. Seulement cette conception s'accompagne quasiment spontanément de l'idée que cette caducité est liée à une marche en avant, un progrès dans le temps et l'histoire.

Seulement cette opposition si simple, si claire, n'est pas, du tout, satisfaisante. Une telle dichotomie, n'est qu'un schéma simpliste et non satisfaisant. Il n'est pas difficile de montrer qu'il y a du temps linéaire à l'intérieur du temps cyclique et inversement du temps cyclique à l'intérieur du temps linéaire. Le temps linéaire peut être, globalement, conçu comme celui de l'homme occidental - l'occidental n'est-il pas celui qui saisit le cours des choses selon une forme historique ?-  Que nous le voulions ou non, nous sommes inscrits dans notre monde et c'est donc à partir de notre conception du temps que nous allons réfléchir cette question et montrer que pour "comprendre" le temps, il est nécessaire de le ritualiser et que cette démarche est de l'ordre du fait religieux.

Tout se passe comme si le temps même lorsqu'il est posé, conçu comme linéaire avait besoin d'être soutenu par quelque chose qu'on ne peut nommer d'une façon univoque et qui lui permette de "tenir", ce quelque chose est de l'ordre de la transcendance et nous renvoie au fait religieux. Le linéaire se présente, dans la vie quotidienne des hommes, comme ce qui est soutenu par le retour d'éléments qui lui donnent une armature et qui permettent de construire une conservation de la structure temporelle.

L'année n'est plus la même, mais elle est marquée, ponctuée par la commémoration des mêmes faits marquants, des mêmes faits mémoire. Ce qui permet de reconnaître le passage du temps, c'est le retour de ces faits. Or, ceux-ci sont d'abord la commémoration d'un fait, d'un acte religieux. Quant aux commémorations " laïques " elles copient ce phénomène. C'est dans la mémoire religieuse qu'elles comprennent la nécessité de cet ancrage.

La linéarité vient alors, en réalité, non du temps qui s'écoule, mais du surgissement d'éléments, de faits qui sont finalement irréductible à la simple reproduction de la vie quotidienne.

IMPORTANCE DES RITES ET FETES
II existe donc des actes, des situations, qui ont pour fonction de "maintenir" le temps. Fondamentalement, ces rites ont à voir avec le transcendant et le sacré, immuables, solennels, ils "répètent" un événement fondateur ou marqueur. Le rite assure la permanence et la reproduction. Il répète hic et nunc, ce qui s'est réalisé à l'origine des temps, in illo tempore.

On comprend donc à partir de ces éléments qu'ils peuvent être compris dans un sens "sacré" comme la marque d'un tout autre qui vient baliser le temps quotidien ou profane, voire même l'intrusion du divin dans la sphère profane.

Quelques exemples de ce phénomène
Nous pouvons voir que le calendrier des fêtes liturgiques ponctue le temps du quotidien et "l'inscrit" dans une autre dimension.

Dans les cérémonies qui semblent résolument profanes telles la pendaison de crémaillère, nous pouvons aussi percevoir une manifestation du religieux qui implique un rapport à un temps qui est ici celui de l'ouverture d'une nouvelle sphère ou celui du point de départ de quelque chose d'autre et qui pourtant est semblable. Un nouveau foyer mais, un foyer, comme les autres. Or la nécessité de le marquer correspond à un ancrage religieux. Si nous ignorons ce sens, on ne peut réellement comprendre le sens de la fête.

Si nous examinons les rites qui accompagnent l'intronisation de pharaon dans l'Egypte antique, nous pouvons voir qu'ils ont pour but de rétablir l'ordre du temps mais, qu'en même temps, ils introduisent un nouveau temps. La mort de Pharaon est comprise comme la rupture de l'équilibre du monde. Or cet équilibre est d'ordre divin, il se nomme Maât et c'est une déesse. Introniser le "nouveau" pharaon revient donc à rétablir cet équilibre et à assurer une nouvelle période de vie au monde, c'est-à-dire à redonner du temps au monde. Le comput du temps se fait par rapport au couronnement, on calcule donc en années de règne. La durée, quoiqu'il puisse en sembler au premier abord, dépend donc du divin.

PISTE DE TRAVAIL : L'IMPORTANCE DU CALENDRIER
Le calendrier déterminant le calcul du temps, il est à comprendre que créer, fonder, mettre en place un calendrier, c'est manifester son pouvoir qu'il soit religieux ou politique mais, c'est aussi montrer une maîtrise du temps et, en ce sens, s'inscrire dans une sphère qui relève du divin car, dieu(x) est considéré comme le(s) maître(s) du temps.


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Annick Bédredine
Professeur de Philosophie
Créé le 15/11/2011
Modifié le 11/12/2012