Découvrir la Bible à l'école : une affaire de spécialiste ?
Faut-il être spécialiste de l'exégèse pour parler de la Bible avec des jeunes. Quels sont les exigences de scientificité et les critères intellectuelles pour aborder en classe ces textes sacrés ?
L'un des manuscrits
de la mer Morte
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Si la question de l'enseignement religieux est déjà une question difficile, comme je l'expérimente depuis plus de vingt ans, c'est-à-dire depuis le rapport Joutard, que dire de l'enseignement de la Bible à des élèves ? Que dire aussi du fait que, depuis au moins cinq siècles, la Bible est largement devenue une affaire de spécialistes, c'est-à-dire de ceux qu'on désigne communément comme "exégètes", et plus précisément "exégètes critiques" ? Une telle spécialisation et une telle dénomination ont pris leur cours dès la fin du XVIe siècle. Qu'en a-t-il été de cette discipline au long de ces siècles ?
           
Nous sommes là aujourd'hui au terme d'une histoire mouvementée, faite le plus souvent de soupçons, d'interdits et de condamnations par les autorités religieuses et ecclésiales. Et si, officiellement, l'exégèse critique a été en quelque sorte réhabilitée et reconnue en 1943 par Pie XII, dans son encyclique Divino afflante Spiritu, que penser de cette sorte de piqûre de rappel que fut le propos de Benoît XVI dans sa double introduction à l'ouvrage en deux tomes qu'il a consacré au Christ ? Selon le pape émérite, l'exégèse critique aurait fait son temps, on ne devrait donc plus en faire cas ; et il serait temps de passer à une exégèse canonique, c'est-à-dire à une lecture et une pratique de la Bible selon sa globalité, qui seule assurerait une interprétation correcte et théologiquement valable, sans se préoccuper d'objections plus ou moins obsolètes... 
           
C'est vous dire que la question qu'il m'ait demandée de traiter aujourd'hui devant vous est doublement, sinon triplement embarrassante pour moi.
Elle l'est d'abord par rapport à cette tradition critique qui, bon an mal an, a produit un travail et des résultats considérables sur plus de cinq siècles, des résultats sur lesquels on ne peut revenir et qui sont à exploiter autant qu'à développer ou prolonger. Mais en dehors des exégètes, qui est suffisamment au courant de cette exigence et de ses résultats ? Qui l'intègre à une intelligence biblique pour laquelle elle a été faite parce qu'elle a d'abord été exigée par elle et continue de l'être ?
La question est embarrassante en second lieu comme l'est toute question invitée à être vulgarisée auprès de jeunes élèves, plus ou moins concernés, quand elle ne leur est pas plus ou moins artificiellement imposée : avec une telle attente ou absence d'attente, comment aborder la Bible à la fois dans sa nature première, immédiate, et dans ce qu'en révèlent nécessairement une science et une pratique exégétiques considérables ?
Enfin, et c'est pour moi la question qui est actuellement plus qu'embarrassante, la question contextuelle. Aujourd'hui, la Bible se trouve de façon générale intégrée à une nébuleuse culturelle totalement faussée. Je veux parler ici de la confusion mentale, intellectuelle et surtout religieuse, qui a cours depuis trois ou quatre décennies, aggravée par une certaine percée ou perception de l'Islam dans nos contextes où cette religion avait été jusqu'ici peu considérée ; disons : jusqu'à l'époque de l'Empire colonial, où elle avait en quelque sorte été plus ou moins folklorisée.
Or, aujourd'hui précisément, l'Islam se trouve dans une sorte de première ligne d'opinion, soit de façon négative et dévalorisante, soit de façon exclusive et plus ou moins modélisante. Ainsi, nous nous trouvons dans une situation complexe, marquée soit par des agressivités opposées, soit par ce que j'appelle un "œcuménisme d'eau de vaisselle" où la ménagère aurait du mal à reconnaître les objets à saisir... 
Du coup, à l'image du Coran, la Bible se voit ramenée, c'est-à-dire réduite à "un livre", qui serait le "livre sacré" des juifs et des chrétiens, au même titre que le Coran est le "livre sacré"  pour les musulmans... Or, une telle confusion, qui est en passe de devenir un acquis culturel et religieux, est, selon moi, la source des plus grandes difficultés pour traiter correctement de la Bible dans le contexte d'un "enseignement du fait religieux", un enseignement qui en l'occurrence se trouve aujourd'hui placé sous le signe d'un véritable principe fondé sur cette confusion.
C'est d'abord de cela que doivent être conscients enseignants et éducateurs qui ont pour tâche d'initier les élèves non seulement à la Bible, mais à ce qui doit assurer le principe de son étude, et donc d'une étude correcte, sérieuse, et pas seulement vaguement initiatique.
Devant la perplexité que nous provoque cet état des lieux, une chose s'impose : il est plus nécessaire que jamais pour les enseignants que les choses soient claires, et en tout cas clarifiées, en deçà de ces malentendus provoqués par la situation actuelle. C'est la tâche que je me propose devant vous : essayer de clarifier les enjeux d'une initiation au corpus biblique. Il me semble que, dans un premier temps tout au moins, c'est ce qu'il y a de plus urgent à assurer : une position correcte du problème - ou des problèmes -, d'abord pour se distancier de cette confusion présente et immédiate.
Par-delà cette exigence qui me paraît première, et sans vouloir me dérober, je fais confiance à votre sens pédagogique pour adapter les résultats de nos réflexions et de nos échanges ; car je n'ai guère l'expérience de jeunes élèves qui sont à la fois fortement concernés par le problème du "livre religieux", et peu intéressés par la chose, momentanément du moins ! A moins que certains soient déjà travaillés par des contextes familiaux ou sociaux plus ou moins agressifs.
 
1. Tout d'abord, je poserai deux prolégomènes : l'irréductible originalité de la Bible, et donc de sa nature, qui doit exclure tout rapprochement et toute confusion avec ce qu'on entend plus ou moins pertinemment comme "livres de religion", des livres distribués ou attribués à ce qu'il est convenu de désigner comme les "religions du livre", ou ce qui ne vaut guère mieux, comme religions issues d'Abraham.
Le second des prolégomènes est celui qui doit faire interdire d'aborder la Bible, particulièrement dans un enseignement d'initiation, par quelques lieux communs plus ou moins illustratifs, et qui traînent plus ou moins dans l'air du temps sinon dans la culture. Ces lieux communs consistent à se fixer ou se donner pour introduction à la Bible quelques repères par choix de passages ou de textes soi-disant fameux, tel celui du "récit" de la création en six jours, ou l'histoire d'Adam et d'Eve, ou la naissance de Jésus dans une étable... S'en tenir là, a fortiori commencer par-là c'est s'assurer l'échec ; car procéder ainsi, comme malheureusement trop de directives officielles le prônent actuellement, assure une totale inefficacité pédagogique, doublée d'une tromperie sur la nature et le projet de la Bible dans sa teneur et selon l'histoire qui l'a produite ! Avis donc à tous les programmes et toutes les programmations de quelque initiation à la Bible que je vois passer depuis des années, et dont je ne puis que garantir l'échec pour l'avoir déjà constaté, sans parler des illusions et malentendus qu'ils confirment, sans parler du risque, non négligeable, de l'insignifiance et du désintérêt définitif.

Ceci étant dit ou rappelé, quelle approche première peut et même doit être proposée pour une initiation réaliste, aussi sommaire ou brève soit-elle ?
La réponse est simple : dans une toute première approche, il s'agit de présenter la Bible pour ce qu'elle n'a d'abord que d'apparence, c'est-à-dire un "faux livre" avec un "faux titre" - en évitant ce genre d'expressions devant les élèves ! Donc ne pas se fier à l'aplat de sa couverture ni à son dos de reliure qui portent les titres "La Bible" ou "La Sainte Bible", un faux féminin singulier, quelle que soit la qualité et la solidité de la reliure ! Car la Bible n'est un livre que d'apparence, qui à la fois cache et révèle une tout autre réalité, une bibliothèque, tà biblia selon l'expression grecque originelle, un neutre pluriel, "les livres"... féminisés par l'Occidentalité latine !
Selon le cadre, les circonstances ou le moment, à chacun de juger, il peut être souhaitable, voire nécessaire, de marquer ici sans plus tarder la différence fondamentale d'avec le Coran. Car le Coran se veut d'entrée un livre, par les premiers versets de la 2ème sourate affirmant l'unicité de projet et de destination de ce livre qui est "une voie", la voie unique et donc par excellence, pour ceux qui croient et pratiquent... selon la foi musulmane, et donc selon les injonctions et conseils du Livre (avec un L majuscule !).
A partir de là, doit être conjointement - inséparablement - proposée la double initiation : au contenu de la Bible et à sa nécessaire exégèse, car dans le cadre d'une initiation, a fortiori d'un enseignement dans un cadre scolaire, l'une ne peut pas, ne doit pas être séparée de l'autre. Aussi, me semble-t-il assez aisé et normal pour cela, de commencer justement par le commencement. Car la Bible offre avec ses toutes premières pages l'occasion d'un exemplaire mode d'initiation à elle-même et à l'exégèse qu'elle nécessite et même exige !
En effet, dès les premières pages de son premier livre de bibliothèque, la Genèse, la Bible présente une prise en compte et en charge du "commencement" absolu de tout : la création par Dieu de l'Univers, de ce qui constitue la terre, et de l'humanité. Mais un tel commencement absolu se devrait, en principe justement, d'être unique et exclusif. Or, il ne l'est pas. Ainsi, dans son propre commencement, la Bible commence par afficher deux récits, non seulement différents, mais sur plusieurs points, opposés ! Il me semble qu'il y a là un bon moyen et d'introduire à la Bible, et d'introduire à une nécessaire exégèse, aussi sommaire soit-elle, pour faire comprendre qu'il y a là une véritable bibliothèque, aux livres différents et variés, et une histoire, une histoire de la recherche des origines qui s'est poursuivie tout au long de l'histoire biblique, et qui se poursuit aujourd'hui en sciences et en philosophie !
Pour en rester à ces premiers chapitres de la Genèse qui permettent de révéler la multiplicité des idées et des points de vue, mais aussi sa recherche de la vérité, il pourra être bon ici de passer à la veille de notre ère, au dernier livre historique de l'Ancien Testament, où s'exprime une ultime théorie de la création.
Celle-ci est proposée par une femme, la mère de sept frères martyrs, un siècle et demi avant la naissance du Christ, selon quoi on ne peut rien dire de l'acte divin de création, ce qui permettra au Moyen Âge de parler de création ex nihilo, à partir de rien, en parfaite différence et opposition aux deux premiers chapitres de la Genèse, lesquels, je l'ai déjà dit, sont différents jusqu'à la contradiction.
De ce fait, il me semble qu'on peut faire prendre conscience aux élèves de la dynamique essentielle à la Bible, Ancien comme Nouveau Testament, qui ne se veut ni un livre de principes à pratiquer immédiatement, ni un corpus d'affirmations à accepter aveuglément, mais la relation d'une histoire qui va la constituer, non seulement avec des livres dits historiques, mais aussi avec des livres de sagesse et de lois dont les références et les questionnements historiques ne sont jamais bien loin.
En bref, on pourrait ainsi permettre aux élèves d'entrer dans une dynamique narrative qui est profondément humaine, nous-mêmes aujourd'hui nous inscrivant dans une histoire où nous continuons de chercher la vérité, que ce soit en matière religieuse ou même en matière scientifique !  
 
2. Dans un second temps, on peut montrer aux élèves le projet d'ensemble d'une grande partie de cette bibliothèque qu'ouvre le livre de la Genèse, à savoir que la Bible se divise entre l'Ancien et le Nouveau Testament (des expressions à expliquer plus tard), qu'elle est à dominante de livres historiques, c'est-à-dire de livres qui prétendent raconter en continu une histoire qui se déroule dans le Proche-Orient ancien, sur la surface actuelle qui va de l'Egypte à l'Irak et l'Iran, et ce, depuis les origines de l'univers jusqu'au milieu du IIe siècle avant notre ère, dans les livres des Maccabées.     
Un certain relais est assuré par le Christ qui va prêcher son Evangile, c'est-à-dire littéralement le "Bonne Nouvelle" (ou le "Bon Message"), et qui va ouvrir une nouvelle page d'histoire, celle du Christianisme, dans le prolongement de l'histoire de l'Ancien Testament.
On peut alors détailler l'ensemble de la "Bibliothèque Bible" avec ses différentes catégories de livres regroupés. Là, dans un premier temps, il me paraît possible de distinguer et présenter brièvement les grandes particularités et généralités : depuis les livres "historiques" (qui occupent la moitié de la Bibliothèque, de la Genèse au 2e Livre des Maccabées ou Martyrs d'Israël), jusqu'aux livres prophétiques, en passant par les livres de sagesse et le livre de prières que sont les psaumes. A partir de là, peut être introduite l'idée de spécificité religieuse, et donc la religion et de son peuple qui va constituer cette histoire et cette bibliothèque, celle-ci présentant d'autres catégories de livres par-delà la première partie constituée de ces livres qui rapportent une histoire en continu.
Mais il n'est sans doute ni possible ni souhaitable d'entrer dans le détail. S'imposent alors des choix, mais sans les risques de simplisme dont je parlais plus haut : il me semble qu'à partir du moment où les élèves ont pris acte de cette double dimension d'historicité et de complexité de la bibliothèque Bible, on peut leur proposer des exemples pris ici et là, destinés à les installer pour ainsi dire dans cette historicité et cette complexité, sans trop de risque de simplismes plus ou moins folkloriques et bêtifiant.
Ceci suppose évidemment de la part des enseignants une certaine maîtrise de l'ensemble. Mais encore une fois, je ne leur demande pas d'être des exégètes patentés. Simplement, avec leurs dons pédagogiques, d'avoir cette maîtrise du double corpus, Ancien et Nouveau Testament, à la fois dans sa diversité, ses grandes datations de références historiques et de compositions, toutes choses que d'excellents ouvrages d'introduction et de vulgarisation permettent d'acquérir, pourvu qu'on en ait le goût. Je peux vous en indiquer...
Dans ces perspectives, je dirais que n'importe quel passage biblique peut être utilisé pour donner un enseignement d'initiation "sur le terrain" et "du terrain" biblique, de l'Ancien comme du Nouveau Testament. L'essentiel est d'avoir un sens historique suffisant, et un sens suffisant de la diversité des genres littéraires.
Car ici, me semble-t-il, tel que j'ai pu m'en rendre compte, on néglige souvent cette diversité, et ce, parfois pour d'étranges scrupules du respect des croyants et de leur foi... Ainsi, j'ai été une fois ou l'autre ahuri par la naïveté de certaines propositions pédagogiques d'initiation à la Bible : sans parler des exégètes de métier, le chrétien moyennement initié ne pouvait que hurler de rire ou en pleurer. En effet, dans un souci de respect, on devait raconter l'histoire d'Adam et d'Eve, ou du Déluge, ou quelque récit évangélique, en les prenant à la lettre, non seulement sans recul, mais comme étant l'objet de la croyance fondamentale des croyants !... Il y a des moments où l'on a envie de considérer le respect comme une imbécilité, sinon comme un vice !
Ajoutez à cela l'association de la laïcité à ce souci de respect, et je vous laisse penser ce que vous voulez. Je rappellerai simplement ici un propos de Régis Debray, rentrant de quelques mois passés à l'Ecole biblique des Dominicains à Jérusalem. Il s'adressait à des enseignants de "la laïque". Et il leur disait substantiellement ceci : Vous ne vous rendez pas compte que ce sont eux, les religieux, qui sont critiques et sérieux dans leurs études de la Bible, tandis que vous, avec votre laïcité et votre soi-disant respect de la créance et de la crédulité, vous êtes complètement hors du champ rationnel et scientifique !
 
3. En un dernier point, permettez-moi de préciser un peu plus mon propos et mon invite.   
Il ne s'agit pas de demander aux enseignants d'être des exégètes... mais simplement d'avoir d'abord le souci de cette maîtrise suffisante de la Bible qu'offrent aujourd'hui, et à peu de frais d'investissement, d'excellents ouvrages d'initiation, avec parfois des plans de lectures. Et d'avoir une claire conscience de la nature et de la nécessité de l'exégèse critique. Quelques points de rappel historique pour commencer.
L'exégèse critique, et non la "méthode critique" qui n'a jamais existé quoiqu'il en soit de l'erreur courante d'utiliser cette expression, l'exégèse critique donc est d'abord une exigence de croyants dans leur rapport avec un texte qui, suite à sa vulgarisation par l'imprimerie, a présenté dès le début du XVIe siècle, toutes sortes de difficultés au lecteur. Ce n'est pas un hasard si l'expression, après un siècle de pratique, a été forgée et vulgarisée à partir des années 1580, soit dès la fin du XVIe siècle. De quoi s'agissait-il alors ? D'atteindre la vérité du texte, d'abord par le recours aux langues originelles, le grec et l'hébreu.
Très vite, dès les premières années du XVIIe siècle, grâce à cette lecture que n'importe quel chrétien cultivé pouvait désormais faire, s'imposent à lui ce qu'on appelle alors les "contrariétés" du texte, puis son "désordre". Dans un premier temps, les Libertins de l'époque (différents de ceux du XVIIIe siècle), ceux qu'on considèrerait aujourd'hui comme des rationalistes, se moquent de cet état des lieux bibliques. Mais au même moment, dans l'héritage notamment d'humanistes juifs vénitiens, des catholiques et des protestants en relation vont se mettre à ce travail critique afin, précisément, d'expliquer et de réduire ces difficultés que présente le texte au lecteur, un lecteur qui est le plus souvent un croyant. Et ces exégètes critiques sont eux-mêmes non seulement des croyants, mais des théologiens. Ils veulent rendre un texte clair et utilisable aux croyants troublés, mais pour que ces croyants continuent de s'en nourrir, de prier avec, sans être arrêtés justement par ce désordre - esthétique - apparent, ou par ces "contrariétés" que des explications littéraires et historiques réduiront.
Telles sont la nature et la portée premières de l'exégèse critique : un service de croyants soit comme théologiens soit comme lecteurs désireux de nourrir leur foi et leur prière avec la Bible. Et il faudra attendre le début du XVIIIe siècle, en Allemagne, pour que des rationalistes s'emparent en quelque sorte des travaux de ces exégètes du XVIIe siècle dans une perspective exclusivement rationnelle et culturelle. Et encore, assureront-ils auprès de leurs élèves, le passage de cette première exégèse critique dont les Allemands seront les champions jusqu'à la fin du XXe siècle. Et je dois rappeler ici, que ces exégètes, outre leurs fonctions universitaires, étaient pour la plupart pasteurs luthériens.  
Quant au catholicisme qui reprit le relais à la fin du XIXe siècle, malgré toutes sortes de contradictions et de condamnations des autorités ecclésiales, il développa l'Ecole biblique et archéologique de Jérusalem, bientôt rattrapée par l'Institut biblique de Rome, ces deux institutions étant au service de l'intelligence critique de la Bible, c'est-à-dire de son intelligence tout court au service de la foi, de la théologie et de l'usage spirituel des croyants.
    
Dans ces conditions, selon cette tradition, pourquoi ne pas demander le service des exégètes et de suivre l'une ou l'autre session soit sur l'ensemble du corpus biblique, soit sur un point particulier ? De telles sessions auraient aussi de l'intérêt pour les exégètes, à condition que la parole des enseignants soit écoutée d'eux. Frottés à l'histoire en général, aux sciences, à telle ou telle autre discipline littéraire, les exégètes ont aussi à entendre la sensibilité non seulement des enseignants, mais de l'objet de leur enseignement. Après tout, la question scientifique des origines est induite et impliquée dans les premiers chapitres de la Genèse (car il ne s'agit pas de textes à caractères exclusivement religieux comme peuvent l'être des psaumes ou une parabole édifiante); de même, le sens biblique de l'histoire a besoin d'être confronté aux exigences historiographiques modernes pour voir dans quelle mesure des textes doivent être soumis à la différence entre projet historien et vérité historique... 
Dans ces perspectives, vous voyez comment on ne peut séparer l'initiation à la Bible de son exégèse, aussi sommaire soit-elle. Mais il faut que l'enseignant en ait la conviction et un minimum d'expérience qui me semble facile à acquérir.
 
En un dernier mot, je voudrais revenir sur la question de l'ambiance contemporaine avec la confrontation à l'Islam et au Coran. Car là aussi, vu le contexte, il me semble que les positions doivent être clarifiées.
Dans la mesure où vous risquez d'avoir des classes mixtes, où se rencontrent de jeunes musulmans, il va de soi que ceux-ci ne doivent pas se sentir rabaissés ou méprisables... Pourtant, il ne faut pas rêver : dans bien des cas, les choses sont perçues par les jeunes comme un jeu de rivalités, de positions à affirmer ou défendre, de supériorité à clamer et proclamer. Il me semble que l'enseignant doit avoir ces risques présents à l'esprit, sachant qu'il ne pourra pas totalement les exorciser. Mais que cela ne le décourage pas. Des données suffisamment objectives peuvent être mises en commun sans choquer les uns ni les autres, même si c'est loin d'être toujours évident.
Cependant, par-delà cet espoir, il ne faut pas se cacher des difficultés inhérentes à la situation actuelle, en particulier à l'intérieur de l'Islam où se manifestent de fortes tensions par rapport à la réception du Coran. Pour cela, deux points me paraissent nécessaires à noter.
Tout d'abord, être le plus au clair possible quant à la nature du Coran, de son statut à l'intérieur de l'Islam. Tant l'une que l'autre, nature et statut, sont radicalement différents de ceux de la Bible dans le Judaïsme et le Christianisme. Et cela mérite d'être rappelé aux musulmans, même s'ils cèdent facilement à la supériorité de leur religion et de leur livre sous prétexte de couronnement de la révélation parce que les plus tardifs tout en intégrant le message d'Abraham. Autrement dit, l'Islam ayant "digéré" les révélations juives et chrétiennes, celles-ci n'ont qu'à être reconnues dans la supériorité ultime de l'Islam et du Coran, leurs tenants ayant donc à reconnaître cette supériorité. Bref, tous musulmans !
Il me semble qu'il y a là à veiller à une certaine objectivité des données, conditions d'une sérénité minimale. Sans doute est-il difficile de surmonter les appréhensions qui sont souvent l'écho de psychologies familiales. Mais il me paraît fondamental de désamorcer des positions qui empêchent l'écoute et la confiance scolaires.  
Le second point est de l'ordre historique plus récent, lié précisément à la naissance et au développement de l'exégèse critique en chrétienté. Je ne m'étendrai pas sur ce point crucial, sinon à dire la défiance systématique, voire le négationnisme qu'on trouve même chez des imams réputés ouverts : le Coran comme l'Islam seraient par nature au-dessus de toute critique de type scientifique, historique, littéraire ou textuel ! J'ai entendu ce genre de propos dans des assemblées théoriquement universitaires et donc ouvertes... Je me contenterai de citer ici un intellectuel iranien, Directeur aux Htes Etudes, musulman d'origine, dans sa Préface au Dictionnaire du Coran :  "...pourquoi refuser de croire que les musulmans soient capables d'envisager leur histoire, y compris celle de leur Livre saint, avec sérénité? Pourquoi refuser de considérer qu'ils soient capables d'assimiler ce que l'on pourrait considérer comme l'apport intellectuel le plus magnifique de la modernité, à savoir la pensée critique, l'approche distanciée et objective des phénomènes, même ceux ayant rapport avec les questions de la foi ? Il est vrai que la méthode scientifique critique, appliquée aux croyances et aux religions, est le fruit d'une histoire occidentale qui connut la Renaissance, le Siècle des Lumières, la Déclaration des droits de l'homme, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, etc., et que l'islam n'a pas eu cette histoire-là. Mais pourquoi les musulmans seraient-ils inaptes à reconnaître la valeur de cette méthode et son rôle dans les promotions du progrès, de la rationalité et de la paix ?" (Mohammad Ali Amir-Moezzi, p. XIV, 2007).
           
Ce disant, j'ai conscience que la partie n'est pas gagnée, et qu'il est déjà beau que puisse être donnée une juste initiation à l'intelligence de la Bible selon les règles d'une exigence culturelle, à la fois historique et critique. Quand on sait en outre que l'exégèse critique est le produit de croyants en quête de vérité des Ecritures au nom de leur foi, il me semble qu'on n'a pas le droit de se défier de cette étude critique dans un cadre scolaire, aussi laïc soit-il, y compris auprès des élèves, pourvu que la pédagogie y soit. Mais cela est plutôt de votre compétence que de la mienne !
 
                                                                                                                                Pierre Gibert
 Prêtre jésuite français
Docteur en théologie et en littérature comparée

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Créé le 20/03/2014
Modifié le 15/10/2014