Le fait religieux dans l'art
Ces extraits d’articles introduisent de façon très pertinente l’approche épistémique des disciplines dans le domaine de fait religieux. 
Beauté concert des anges retables d'Issenheim © L. Ricciarini Leemage
Tout le monde aujourd’hui évoque le sujet. Perte des références religieuses de base ; d’où perte du sens des symboles majeurs en lesquels s’incarne la pensée ; d’où grandissime importance de l’art, en tant que lieu central, lieu pivot de toute pensée symbolique, pour constituer le vecteur privilégié de la culture religieuse et de sa transmission, le vecteur privilégié d’une perception de la gratuité, de la grâce. Cette grâce qui, en tant que source et aimant de contemplation et d’allégresse, se libère du contenu même d’où elle jaillit.
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Notre propos n’implique nulle adhésion de foi, nulle croyance ; hormis la croyance, s’il s’agit d’une croyance, dans le mystère que recèle et révèle la beauté. Maintiendrai-je même le mot de
croyance ? Peut-être pas. Le mot de mystère que je maintiens à propos de la beauté, relève ici non de la croyance mais de l’expérience. Le bleu ou le rose moiré d’une robe d’infante en Vélasquez, les jeux étourdissants de la lumière sur ces pièces d’étoffe – qui d’ailleurs n’en sont plus, puisqu’elles sont les fruits de l’huile, des pigments et du génie, mais qui tissent pourtant sur la toile les illusoires et bouleversants effets de la moire véritable – ces jeux étourdissants plongent le regard, et par le regard tout le corps, et par le corps tout l’être dans un mystère de beauté, d’émotion qui souvent traverse la région des larmes et pour quelques instants, par-delà le voile des pleurs, protège et console le cœur avant de le rendre, vivifié, à l’âpreté de l’exode quotidien auquel n’échappe aucune vie humaine s’efforçant de vivre, tant bien que mal, au niveau de sa très haute dignité. Le mystère de l’art n’est pas une drogue. Il n’est pas « une puissance trompeuse », au sens pascalien du mot. Le mystère de l’art s’expérimente au cœur du cœur vivant. Et de la vie souvent aride de chaque jour. Dans son désert, il en constitue non le mirage, mais l’oasis. « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6,21) : voilà ce que d’oasis en oasis, sur l’aride chemin, murmure à l’homme la beauté ! Voilà en quoi elle constitue la manne chaque jour renouvelée.
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Cette joyeuse démarche de l’intelligence vers un intelligible qui sans cesse l’invite à passer outre trouve en l’art, j’ose dire de nouveau en la beauté, le champ privilégié de sa quête : « Comme de longs échos qui de loin se confondent / Dans une ténébreuse et profonde unité, / Vaste comme la nuit et comme la clarté, / Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. » (Baudelaire, « Correspondances »).
Tel est sans doute – essentiellement poétique – le mode majeur de l’intelligence des profondeurs insondables du mystère de l’homme. Telle est peut-être l’une des étapes les plus émouvantes de son cheminement : la découverte que le chant du silence excède la parole et la musique elle-même, et que pour se faire entendre à l’intime du cœur et pour se prêter au partage polyphonique, c’est la parole et la musique que ce silence requiert.
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Seulement voilà. Depuis que l’homme existe, et si loin que nous portions nos regards d’hommes vers ses origines, cet homme a manifesté, par son génie, sa foi, son espérance en un dépassement de soi qu’il sentait incommensurable et déjà présent au plus intime de soi. L’art est indissociable de la multiplicité des tâtonnements vers cet intime infini. L’art est indissociable des réponses offertes par l’homme à ses propres interrogations spirituelles. L’art est indissociable des voies religieuses que ses cheminements à tâtons ou ses affirmations assurées lui ont permis de dégager. L’art, si éminemment réconciliateur – car au service de l’universelle beauté sous la multiplicité de ses visages – porte la trace, parfois terrible, des violences que les triomphes spirituels imposèrent aux vaincus ou de celles que les humiliés d’hier imposent à leurs vainqueurs quand eux-mêmes à leur tour les ont vaincus.
La culture religieuse, indissociablement, sinon exclusivement, liée à l’art – et ce à un degré d’osmose incomparable à tout autre aspect de la culture en général -, dit, par l’art, sur l’homme, les plus grandes, les plus nobles, les plus belles choses. Elle porte aussi, par l’art, les stigmates des souffrances qu’à l’homme l’homme a souvent infligées. Notre rencontre récuse l’angélisme. Elle vise la paix. Une paix véritable que, traversant, dépassant les conflits, l’art et son intelligence, appliqués à la culture religieuse – milieu prodigieux de connaissance de l’homme, le plus prodigieux peut-être de tous les milieux de connaissance de l’homme – peuvent contribuer à construire.
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Extrait de « Là où est tout trésor »
Article d’Art et culture religieuse aujourd’hui.
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L’optimisme est la myopie du désespoir. Candide nous l’a appris. Soyons candides, nous aussi, mais pas à la façon du héros de Voltaire. Ne nous contentons pas cultiver notre jardin. D’abord, nous n’avons plus de jardin privé. Nous avons en commun le beau jardin de la Terre, que nous n’avons pas encore réussi à vraiment défigurer. Soyons résolument pessimistes donc. C’est-à-dire regardons-nous en face ! Regardons-nous nous-mêmes en face, sans nous évanouir d’horreur. Voyons, au fond de notre regard mauvais, infiniment plus profond que lui, le regard pur, noyé de larmes, qui nous attend. Traversons les gouffres de notre propre hideur. Traversons-les jusqu’au gouffre clair de l’amour qui, plus profond que la haine, brille dans le regard fraternel. Que ce regard fraternel plonge en notre regard, plus profond que notre haine, jusqu’au lac d’amour que notre regard recueille, en son tréfonds, pour l’offrir. Pessimistes, misons sur l’amour. L’art, certes, n’est pas tout. L’art ne garantit pas l’amour. L’art d’amour n’est sans doute pas le cœur le plus intime de l’amour. Encore qu’il en soit, je crois, la porte.
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Embarqués sur le vaisseau tragique de la vie, nous n’avons pas d’autre choix que de miser sur l’espérance. Or l’espérance a partie liée avec le mystère ; le mystère, quelque nom que nous lui donnions ou que nous nous abstenions de lui donner, a partie liée avec la beauté ; la beauté a partie liée avec l’art ; l’art a partie liée avec le divin. Point n’est besoin de croire en Dieu, encore moins de croire en tel aspect de Son Visage, pour se sentir animé, habité du mystère inouï que les formes ne sont là que pour suggérer, en son au-delà déjà là.
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Extrait de « Le monde est en feu, misons sur l’espérance »,
Art et culture religieuse aujourd’hui,
Le Monde de la Bible, hors-série,

Dominique Ponnau
Historien de l’art
Agrégé des lettres classiques
Symposium des 15 et 16 octobre 2009
Centre universitaire catholique de Dijon (CUCDB) Dijon
Créé le 24/02/2014
Modifié le 17/10/2014