Mission Enseignement & religions
Intervention de Pascal Balmand, le 20 janvier 2014 auprès des coordinateurs de la mission Enseignement & Religions au Secrétariat général de l'enseignement catholique (Sgec) lors des Journées nationales.
Pascal Balmand
Secrétaire général
de l'Enseignement catholique
QUELLE MISE EN PLACE DES ORIENTATIONS DU CNEC DE JUILLET 2010 POUR LA MISSION ENSEIGNEMENT ET RELIGION ?

Il me semble pour commencer de vous  souligner d’entrée une double conviction :

- D’une part, et tout comme vous, je suis profondément convaincu de la nécessité d’une prise en compte active de la dimension religieuse de la culture par l’Ecole, et singulièrement par l’Ecole catholique.
 
- D’autre part, il me semble que cette prise en compte dépasse largement la seule dimension patrimoniale, quelle que soit bien sûr sa richesse et son importance. Bien souvent, nous justifions notre travail en la matière par le fait que, s’ils sont dépourvus de clefs religieuses de compréhension, nos élèves ne peuvent pas entrer dans tel ou tel tableau, dans tel ou telle œuvre littéraire, etc.  C’est juste, mais je me demande dans quelle mesure cela ne parle pas qu’à ceux d’entre nous qui sont déjà convaincus…. Pour le dire autrement, mon hypothèse consiste à penser que c’est d’abord et avant tout par la porte des enjeux quotidiens et sociétaux que nous sommes invités à entrer. Lorsque nous parlons de « culture », n’oublions jamais que nous ne parlons pas de musées ou de manuels d’histoire de la littérature, mais de la vie des hommes en société [1] !
 
Oui, notre ambition ne réside pas d’abord dans la construction d’un savoir : elle se situe bien plutôt dans notre volonté d’honorer la mission sociale de l’Ecole. Mais parler de mission sociale nous pose la  question de savoir si le religieux rassemble ou s’il divise. Récemment, lors d’un entretien public avec Manuel Valls, le Cardinal André Vingt-Trois déclarait : « Essayer d’ouvrir l’intelligence des jeunes à la réalité religieuse, non seulement dans leur propre tradition mais des autres traditions avec lesquelles ils cohabitent, les aider à appliquer les capacités de l’intelligence à la connaissance et à l’analyse de ces traditions, c’est leur permettre d’aborder le champ du religieux, et donc le champ du social, en étant capables de reconnaître la différence non pas comme une adversité mais comme une composition positive de la richesse de la société. C’est cette œuvre qui peut progresser par la vertu de l’enseignement et de l’école, c’est cette œuvre qui peut développer chez les jeunes l’esprit critique capable de ne pas se laisser instrumentaliser par n’importe quel message. » [2] . Comment pourrions-nous ne pas être d’accord ?.... Et pourtant, parce que les adhésions trop faciles ne nourrissent pas la pensée, je m’autorise à mettre en vis-à-vis de cette réflexion du Cardinal ces quelques lignes de Régis Debray, en dépit du fait qu’elles appelleraient mille et une nuances  : « Le « dialogue interreligieux », cette invention hypocrite et lénifiante de la fatigue d’être soi, vaut sans doute mieux que la levée des pont-levis entre châteaux forts, mais n’oublions pas que religion et dialogue sont des mots qui jurent. » [3] ….

Pourquoi ces deux citations ? Parce que je crois qu’elles nous disent toutes deux quelque chose de vrai, et que nous n’avons des chances d’avancer dans notre travail que si et seulement si nous les prenons toutes deux en compte. Pour construire le monde tel que nous voudrions qu’il soit, commençons par le voir tel qu’il est, avec lucidité – mais toujours dans l’Espérance.
 
C’est donc à la lumière des quelques éléments de réflexion qui précèdent que je vais désormais tenter de répondre à la question qui m’est posée : « Quelle mise en œuvre des orientations du CNEC de juillet 2010 pour la Mission enseignement et religions ? ». Pour ce faire,  je voudrais surtout essayer de  situer l’activité de la Mission dans la dynamique globale de l’Enseignement catholique, de telle sorte que cette activité contribue à la dynamique globale et soit réciproquement nourrie par elle.
 
Le fonctionnement de la Mission Enseignement et religions dans la vie de l’Enseignement catholique
 
L’une de mes convictions, que je ne cesse d’exprimer notamment lorsque m’est donnée l’occasion de présenter notre Statut, réside dans le fait que la grande complexité institutionnelle de l’Enseignement catholique constitue l’un des fondements de sa richesse et de sa vitalité.

Je dis bien « complexité », et non pas « complication » : il ne s’agit pas de cultiver pour lui-même notre immense talent collectif  à compliquer les choses, il s’agit de faire place aux diverses légitimités, d’articuler culture de la subsidiarité et principe du Bien commun, de combiner liberté des acteurs et communion de l’Ecole catholique.

A ce titre, je ne cesse d’en appeler à ce que nos manières de travailler ensemble, c’est-à-dire nos manières d’être ensemble, constituent en elles-mêmes un témoignage de notre projet chrétien d’éducation.

C’est donc à la lumière de cette invitation que je vous convie à relire le cahier des charges de la Mission Enseignement et religions, tel qu’il a été défini par le CNEC en 2010. Le texte en question définissait quatre objectifs : veille, animation, formation, recherche.
- La recherche mobilise principalement les réseaux universitaires, mais par capillarité elle associe de nombreux acteurs de l’Enseignement catholique.
 
- L’animation relève de la responsabilité du SGEC, des Directeurs diocésains, des tutelles, des Chefs d’établissement, et de tout le réseau des coordinateurs diocésains.
 
- La formation se déploie à travers le travail de Formiris, de l’ECM, des ISFEC et des organismes de formation.
 
- La veille, enfin, peut s’incarner dans certains groupes de travail précis (par exemple l’Observatoire des programmes et des manuels), mais plus largement elle est bel et bien l’affaire de tous.
 
Nous le voyons bien, votre architecture illustre parfaitement celle de tout notre Enseignement catholique. Combinaison entre le local et le national, partenariat entre structures diverses et organismes pluriels, multiplicité des lieux et des acteurs, … et même jusqu’à la tension entre la richesse des bonnes volontés et la pauvreté des financements ! : oui, la complexité du cadre dans lequel se déploie votre travail correspond pleinement à celle de l’Ecole catholique.
C’est bien la raison pour laquelle ce qui vaut pour l’Ecole catholique dans son ensemble vaut en son sein pour la Mission Enseignement et religions : à tous niveaux et à quelque égard que ce soit, je vous invite à veiller à ce que vos manières de faire témoignent toujours davantage de notre projet global.
 
La Mission Enseignement et religions au service du projet d’éducation de l’Enseignement catholique

Pour faire vite, il me semble que notre Ecole catholique peut aujourd’hui se fixer trois priorités éducatives : d’une part, celle de l’engagement pour toutes les réussites (autre manière de parler de l’ouverture à tous) ; d’autre part, celle du questionnement des savoirs ; enfin, celle de la « libération des libertés », c’est-à-dire celle de notre capacité à oser la créativité dans tous les domaines.

Or, j’en suis convaincu, ces orientations ne sont pas sans rapport avec tout le travail que vous menez, bien au contraire.

En premier lieu, donc, l’engagement pour toutes les réussites : parce qu’elle est catholique, l’Ecole catholique est une école pour tous. Cela signifie qu’elle doit se donner les moyens de son ouverture, et faire en sorte que la diversité des élèves – mais aussi des adultes- qu’elle accueille représente un enrichissement pour tous et pour chacun. De mon point de vue, il n’y a aucune incompatibilité entre l’ancrage ecclésial et l’ouverture ; je dirais même à l’inverse que plus l’Ecole catholique est clairement et authentiquement catholique et plus alors elle est à même de donner sens à la diversité de ses acteurs et de ses élèves [4] . Mais cela requiert tout un travail d’éducation à l’intériorité comme à l’intelligence symbolique du réel [5], et donc tout un travail de sensibilisation à la dimension religieuse de la vie humaine. En d’autres termes, pour honorer sa mission d’accueil de tous, l’Ecole catholique doit encore et toujours chercher à donner à tous les clefs de compréhension de toutes les dimensions de l’existence. C’est bien sûr une affaire de vivre-ensemble ; mais c’est aussi et tout autant une question de formation intégrale de la personne.

En deuxième lieu, le questionnement des savoirs : bien évidemment, il ne s’agit absolument pas de revendiquer des « programmes catholiques », mais de rappeler que les contenus d’enseignement ne sont jamais « chimiquement neutres ». Dans le respect des programmes comme dans celui de la liberté de chacun, il s’agit de s’interroger sur ce qui fait grandir la part d’humanité en chaque élève, sur ce qui nourrit sa liberté intérieure, sur ce qui construit sa capacité de résistance à toutes les formes de matérialisme et de marchandisation de la personne [6].  Là encore, entre les orientations d’ensemble que je pense devoir être celles de l’Enseignement catholique et le travail mené par la Mission enseignement et religions, la congruence est manifeste …

En troisième lieu, la « libération des libertés » : dans un monde qui bouge de plus en plus vite, l’Ecole catholique se doit d’explorer pleinement ses espaces de liberté, qu’il s’agisse des rythmes scolaires, qu’il s’agisse des pratiques éducatives et pédagogiques, qu’il s’agisse des modalités de son organisation, etc. A cet égard, parce qu’il appelle à la mutualisation, parce qu’il invite à la transdisciplinarité comme à l’interdisciplinarité, parce qu’il relève de la gratuité, parce qu’il renvoie aux questions de fin ultime, le champ de la prise en compte de la dimension religieuse représente l’une des moteurs privilégiés de notre créativité.
 
Mais qui dit créativité dit capacité de questionnement… Pour clore mon propos, je souhaiterais donc partager avec vous quelques interrogations, que je me permets d’autant plus facilement qu’elles sont aussi pour moi une manière de saluer tout le beau travail fourni depuis 2002 par la Mission.

Une première série de questions relève de la méthode, et je les ai déjà évoquées en préambule : comment ne pas réduire la prise en compte du religieux à la seule dimension patrimoniale ou, sur un autre registre, au seul horizon des enjeux géopolitiques ? Comment porter le regard sur les productions culturelles contemporaines, y compris et même d’abord dans le registre de la culture dite « de masse » ? Comment l’ouvrir aux manifestations les plus quotidiennes de nos existences ? Les séries télévisées, les modes de vie, le rapport au temps ou à l’espace, la relation entre le moi et le nous, la conception de la laïcité, etc etc, tout cela relève bel et bien de paramètres qui sont aussi des paramètres religieux. Dès lors, là où nous sommes déjà passés de la « prise en compte des faits religieux » à la « prise en compte de la dimension religieuse de la culture », ne faut-il pas prendre le mot « culture » au mot, et poursuivre notre élargissement jusqu’à la « prise en compte de la dimension religieuse de l’existence collective » ?...

Ceci me conduit immédiatement à une seconde série de questions, qui porte plus directement sur les fondements mêmes de notre démarche. Je sais bien que, selon la formule bien connue, l’Enseignement catholique s’est engagé sur le terrain de la prise en compte du religieux en cherchant à « distinguer sans séparer ce qui relève du savoir et ce qui relève du croire ». Et, jusqu’à un certain point, je souscris à ce postulat méthodologique, qui garantit la scientificité des approches. Mais, précisément, … « jusqu’à un certain point ». Comment  en effet réduire l’expérience de foi à un ensemble de savoirs ? Entendons-nous bien : je ne plaide en aucun cas pour je ne sais quel prosélytisme ni je ne sais quelle  instrumentalisation, et vraiment je me situe sur le registre de l’interrogation, non sur celui du diktat. Mais autant je vois bien comment faire découvrir à un élève musulman la signification, par exemple, de l’architecture d’une église, autant je me dis que l’exercice est bien plus difficile auprès d’un enfant ou d’un jeune auquel l’expérience religieuse en elle-même est totalement étrangère… Et j’ajoute que l’expérience religieuse constitue elle aussi un « fait ». Dès lors, il me semble que nous avons tous ensemble besoin d’approfondir notre réflexion et d’affiner notre pensée, à la lumière de tout ce que la tradition de l’Eglise, récemment rappelée avec force par Benoît XVI,  nous apporte en termes d’articulation entre Foi et Raison. « Distinguer sans séparer » : toute la question est bien celle du « sans séparer »  [7]
 
Vous l’aurez compris, mon intervention constitue donc un appel et une invitation : je vous appelle à poursuivre votre travail, parce qu’il est absolument vital pour nous tous, et je vous invite à le poursuivre en toute confiance et en toute liberté, parce que si nous n’étions pas dans la confiance et dans la liberté nous ne serions pas dans l’Ecole catholique !
 
Lire aussi le texte de Pascal Balmand au Format pdf  



[1] A cet égard, il est d’ailleurs significatif que dès sa création en 2002, la Mission se fût appelée « Enseignement et religions », et non pas « Prise en compte du fait religieux » : c’était là une manière de rappeler comment le religieux irrigue la culture et lui donne sens.
 
[2] 4 octobre 2013, débat public organisé par La Croix aux Bernardins.
 
[3] Un candide en Terre Sainte, p. 434 dans l’édition de poche.
[4] Congrégation pour l’éducation catholique, Eduquer au dialogue interculturel à l’Ecole catholique. Vivre ensemble pour une civilisation de l’amour, octobre 2013 : « La première responsabilité de l’école catholique est celle du témoignage. La présence chrétienne dans la réalité multiforme des diverses cultures doit être montrée et démontrée, autrement dit elle doit se rendre visible, repérable et consciente. Aujourd’hui, en raison du processus de sécularisation avancée, l’école catholique se trouve dans une situation missionnaire, y compris dans les pays d’antique tradition chrétienne. La contribution que le catholicisme peut apporter à l’éducation et au dialogue interculturel est sa référence à la centralité de la personne humaine, qui trouve dans la relation sa dimension constitutive. L’école catholique, qui a Jésus Christ pour fondement de sa conception anthropologique et pédagogique, doit pratiquer « la grammaire du dialogue », non comme un expédient techniciste, mais comme modalité profonde de la relation. L’école catholique doit réfléchir sur sa propre identité, car ce qu’elle peut « donner » c’est d’abord ce qu’elle est. » (§57)
 
[5] Cf Maurice Gruau, L’homme rituel. Anthropologie du rituel catholique français, p. 180 : « Beaucoup acceptent mal que la pratique rituelle soit attachée à l’imaginaire plus qu’au conceptuel. Les rites sont pourtant mieux que de la pensée. Ils expriment le désir. Ils mettent le désir en gestes tandis que les mythes le mettent en images. »
 
[6] Eduquer au dialogue interculturel à l’école catholique, §65 : « Pour l’école catholique, réfléchir sur les programmes revient à approfondir ses propres traits distinctifs, sa manière particulière d’être au service de la personne à travers les outils de la culture, afin que son projet puisse être effectivement en adéquation avec sa mission originale. Il n’est pas possible de se contenter d’une offre didactique bien actualisée et capable de répondre aux exigences qui viennent de l’économie en transformation. Le projet de l’école catholique au niveau des programmes place au centre la personne et sa quête de sens. Sur cette référence aux valeurs les diverses disciplines représentent une ressource précieuse et leur propre valeur se trouve accrue si elles savent se proposer comme moyens d’éducation. De ce point de vue, les contenus ne sont pas indifférents, ni non plus la manière de les présenter. »
[7] J’observe à ce propos que, dans l’organisation du SGEC, le Département Education comporte à la fois la Mission « Animation pastorale » et la Mission « Enseignement et religions », qui sont précisément distinctes et en constante interaction.
Créé le 21/02/2014
Modifié le 28/02/2014