Le fait religieux dans la description
La description comme approche privilégiée pour aborder le fait religieux en 5ème.
Ce document a été réalisé par le [lienInt=74]groupe Lettres[/lienInt]

I. Introduction
II. Repérer le fait religieux dans tous ses états
III. Des clefs pour traiter le fait religieux dans le discours descriptif
IV. Quelques difficultés pédagogiques
V. Les enjeux anthropologiques
VI. Propositions de séquences pédagogiques

I. INTRODUCTION
 A s'en tenir aux termes des programmes de français, la description constitue un des quatre types de discours dont les jeunes doivent acquérir la maîtrise au cours de leur scolarité au collège. Tous les niveaux sont en effet concernés, avec une insistance particulière :
- en 6ème,  pour le discours narratif,
- en 5ème,  pour le discours descriptif,
- en 4ème,  pour le discours explicatif,
- en 3ème, pour le discours argumentatif.

Ce dossier s'inscrit dans les programmes de 5ème et plus particulièrement sur le terrain de la description.
Or, notre analyse des manuels de 5ème montre qu'ils ne présentent pratiquement pas de texte descriptif à forte implication du fait religieux. Celui-ci est, en revanche, très présent dans l'iconographie proposée.
Un corpus plus riche est donc à constituer pour permettre d'aborder les questions de sens.
Pour ce faire, il apparaît d'abord à l'évidence que le religieux est très diversement impliqué dans les textes littéraires, d'où nos premières réflexions qui visent à repérer le religieux dans tous ses états. Dans les deux parties suivantes, nous aborderons davantage la pédagogie à mettre en œuvre pour traiter des faits religieux. Enfin, nous soulignerons les enjeux anthropologiques d'une maîtrise de la description par nos élèves.
 
II. REPERER LE FAIT RELIGIEUX DANS TOUS SES ETATS AU SEIN D'UN TEXTE DESCRIPTIF

Le fait religieux apparaît de manières bien diverses dans de nombreux textes et quelquefois de façon très inattendue.

Niveau 1 : implication ponctuelle
Les exemples surabondent dans la littérature, le plus souvent sous forme de notations lexicales : ex. Hatier, p. 76, description de Château Gaillard : pourquoi y a-t-il une chapelle ?

Niveau 2 : contextualité
Nous visons des textes qui présentent la description des réalités touchant explicitement au religieux. Ignorer ce contexte rend difficile la lecture de textes comme "L'élixir du révérend Père Gaucher" dans Les Lettres de mon Moulin de Daudet; dans cette catégorie, nous proposons l'étude du fait religieux dans :
- [pdf=154_1.pdf]"Le jardin médiéval à Coulomniers"[/pdf] (extrait d'un guide Gallimard), Bordas
174 p.
- [lienInt=98]"Le mont St-Michel"[/lienInt] (extrait du Horla de Maupassant), Bordas  182 p.                       

Niveau 3 : textes descriptifs extraits directement des livres référents des traditions religieuses elles-mêmes
Nous pensons, par exemple à :
a) la Bible, Ancien Testament :
- Le Jardin d'Eden, et les visions d'Ezéchiel (ch. 1, ch. 37 et 46)
-  Gén. II, 18-23 : le pouvoir de nommer
-  Le Cantique des Cantiques
-  La Terre Promise (Dt VIII, 7-10)
b) la Bible, Nouveau Testament :
- Vision de Pierre à Joppé (Ac X, 9-14) : description intégrée à du narratif,
- Portrait de Jésus devant Pilate (Jean XIX) : autre exemple de motif descriptif (ou notation descriptive) inséré dans du narratif,
- La Jérusalem Céleste (Apocalypse XXI, 9-22).
c) le Coran : le paradis, " les jardins du bonheur ", en particulier sourate LVI, 12-40

III. DES CLES POUR TRAITER LE FAIT RELIGIEUX DANS LE DISCOURS DESCRIPTIF
 
1) Expliquer
Il s'agit le plus souvent d'une question de vocabulaire ou d'une explication de l'ordre de l'information,  notamment dans les occurrences du type que nous avons appelé " de niveau 1 ".

2) Contextualiser
Même dans ce cas, il y a lieu de contextualiser : il faut remettre le mot, la chose, l'attitude dans le cadre du lieu et de l'époque. C'est particulièrement le cas dans les romans arthuriens (voir, par exemple, l'apparition de Perceval dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes) mais c'est aussi vrai pour la crainte du jugement dernier, notion pertinente pour analyser le tableau de Van Eyck [lienInt=161]"La vierge au chancelier Rolin"[/lienInt] dont nous proposons la lecture.

3) Faire état de l'évolution de la question dans la même tradition religieuse aujourd'hui
Pour reprendre l'exemple du jugement dernier, les chrétiens pratiquants n'en font plus la même lecture que les contemporains de Michel Ange et de Luther : ce qui était menace est devenu promesse.

4) Analyser l'utilisation faite du fait religieux
- Dans l'extrait [pdf=154_1.pdf]"Le jardin de Coulomniers",[/pdf] le religieux est impliqué comme objet culturel pour promouvoir un certain tourisme : n'apparaît là aucune question de sens,
- Dans l'extrait du Horla, [lienInt=98]"Le mont St Michel"[/lienInt] de Maupassant donne à penser et à se questionner,
 - Un des paradoxes essentiels de notre sujet est que le religieux est souvent utilisé en littérature à d'autres fins que lui-même, et que la portée symbolique des textes risque de passer inaperçue (cf. partie suivante). Le texte alors cesse de renvoyer à l'au-delà de lui-même et en conséquence de nous-mêmes.

IV. QUELQUES DIFFICULTES PEDAGOGIQUES

1) Un a-priori négatif
Il convient de garder à l'esprit que la description est souvent considérée par le jeune lecteur comme ce qu'il y a de plus rébarbatif.
Pourtant dans la description, les manuels scolaires s'accordent à reconnaître par excellence l'acte du peintre ou du photographe qui donne à voir l'au-delà de lui-même, et de nous-mêmes…
Philippe Mérieu dit de la photographie qu'elle "transforme un fait banal en événement immortalisé, [qu'elle] suspend l'agitation du monde et de manière presque miraculeuse, arrête la course du temps".

2)  les formulations des programmes et des manuels : comment s'y retrouver ?
Dans l'accompagnement des programmes du Collège, une distinction alliée, dit-on, à une "progression" apparaît clairement :
- 5ème : description informative,
- 4ème : description explicative,
- 3ème : description argumentative.
Ailleurs, et notamment dans les manuels, on différencie description objective et subjective, et on veut entraîner l'élève à :
- identifier le degré d'implication du locuteur,
- prendre en compte la notion de point de vue (cf Hatier, p.59)
Nous prétendons, pour notre part, que toute observation éveille des questions de sens. Il s'agit donc toujours d'étudier sa fonction dans un récit :
-  parfois très brièvement (cf. Bordas, pp. 197 et 200, "Enrichir, donner des éléments pour comprendre")
- ou d'autres fois, plus amplement (cf. Hatier, p. 74, "Présenter un personnage, construire une atmosphère, créer un effet d'attente")
- et même de manière plus structurée (cf. Magnard, pp. 55-62, pp. 68-69, aspects interdisciplinaires, p. 70 synthèse.
    
3) Autres difficultés
a) La notion de discours descriptif n'est pas évidente, encore moins quand il s'agit d'élèves de 5ème, sauf simplisme :
Présentant une dominante d'indices spatiaux, elle s'oppose au déroulement dans le temps que suppose le discours narratif comme l'image fixe s'oppose à l'image mobile ;
Le descriptif se réduit aussi parfois  à une simple caractérisation insérée dans le narratif. C'est le cas dans le récit biblique, où l'image que l'on peut retenir de la terre promise se réduit à une terre "ruisselant de lait et de miel". Il en va de même, à de rares exceptions, dans le Coran. Les extraits que les manuels proposent autour des légendes du roi Arthur sont aussi essentiellement narratifs.

b) La fonction poétique, pourtant proprement littéraire, ne semble pas prise en compte, bien que l'approche symbolique en elle-même apparaisse parmi les objectifs fondamentaux des programmes de 5ème.  Philippe Lavergne propose de l'approcher à travers l'étude du texte célèbre de la "pension Vauquer" dans Le Père Goriot de Balzac.

Cette interrogation sur la fonction poétique de la description, venant en amont de celle que nous apportons en propre ici, à savoir sa dimension religieuse, constitue une invitation à reprendre la question par le fond..

V. LES ENJEUX DE L'ACTE DE DECRIRE : AU SEUIL DE L'HUMAIN, LA DESCRIPTION

1) Décrire est un acte qui suppose :

- la distance qui est le propre de la conscience : je ne suis pas l'arbre que je vois (pouvoir de montrer) ;
- l'accès au langage (pouvoir de nommer) : cf. anthropologie biblique, Gen. II, 18-23 : Dieu se met à l'écart pour observer les noms que l'homme va attribuer, comme 1er acte de maîtrise sur la création. L'homme va ébaucher ensuite une première description : c'est en quelque sorte une première lecture du monde : si l'anthropologie biblique dit du monde et de Dieu qu' "au début était la Parole", elle affirme ensuite pour l'homme qu' "au début était la description", ce qu'il exprime d'ailleurs sous forme de cri, à rapprocher peut-être du premier "mama"  de l'enfant qui, bien avant de dire "je", se différencie de sa mère en la nommant. Ce n'est que plus tard que viendra le temps des histoires.

Cela nous amène à laisser de côté la description objective qui est le propre des sciences, où elle s'appelle plutôt "observation", exercice d'abstraction qui aboutit généralement à un dessin, un croquis ou un schéma.
La description est, à nos yeux, au cœur du processus d'humanisation, avec toute la part de subjectivité que cela suppose.


2) Décrire est une invitation au partage et a la (re)construction du sens :

Pour reprendre les concepts de Georges Steiner (Réelles présences), la description est une "présence réelle" de ce que l'auteur donne à voir. Mais ce faisant, elle est aussi une "présence réelle" de l'auteur lui-même et de tout l'univers dans lequel il s'inscrit. Le lecteur/spectateur, récepteur du texte ou du tableau - pour ne retenir que ces deux médias du discours descriptif - est donc destinataire d'une invitation à re-voir, c'est-à-dire re-lire et comprendre l'acte de regard que l'auteur a traduit en mots ou en images. Il ne s'agit pas d'analyser ni de faire un inventaire des éléments, comme les "vivisecteurs de l'université" dont parle Steiner, mais bien, si nous continuons à le suivre, d'interpréter, comme on interprète une scène de théâtre ou une œuvre musicale, donc de mettre en route un processus qui rende sensible le sens.
- relire : relegere : (selon l'une des étymologies discutées du latin "religio")
- rendre sensible le sens : le révéler,
Nous voilà d'emblée introduits dans le langage et dans l'univers du religieux.

Cela ne disqualifie pas le travail scolaire d'analyse, comme le musicien qui prend le temps de l'étude minutieuse de sa partition, mais le but est de jouer, d'interpréter, de faire à nouveau  exister : loin d'être une déconstruction qui laisse l'œuvre en pièces (tel nous paraît la description du tableau de V. Eyck proposé sous le titre Un si petit espace par le manuel Hachette Texto collège, p.118), c'est une construction qui comporte toujours une part de non-maîtrise comme toute action qui a trait à l'éducatif, à l'artistique et/ou au religieux.

La question devient celle du rapport entre une certaine qualité du regard sur le réel (le fait de la description), le mystère de la personne (qui se révèle par l'acte de décrire) et le fait religieux. Il  convient ici de distinguer plusieurs niveaux :
a) Le religieux explicitement nommé ou connoté ou encore utilisé comme  métaphore pour dire quelque chose du type "cette région  est vraiment paradisiaque" ;
b) Le portrait ou la description qui ne présente rien de religieux explicitement mais qui témoigne d'une quête de sens, ou porte, à l'inverse, l'affirmation d'un non-sens qui nie le religieux, ou encore exprime une attente, dont la dimension spirituelle des aventures chevaleresques des héros du Moyen Age est une illustration.

3) Décrire est un acte à portée métaphysique

a) La description comme création
Décrire peut apparaître comme fondateur d'humanité, tant pour l'artiste que pour son destinataire. Pourtant le mot même du latin "describere" désigne à l'origine une transposition qui se présente d'abord comme une copie : il s'agit moins de faire que de refaire. "Il avait hérité d'un monde d déjà fait, et pourtant il allait tout entier le refaire.", écrit Péguy dans Le Mystère de la charité Jeanne d'Arc. La description constitue alors une appropriation , un acte de quasi contre-création : cela existe mais ce n'est pas moi qui l'ai fait, je le refais donc avec mes propres moyens, notamment des mots ou des images : désormais le paysage, les autres, le monde moi-même… sont ce que je dis que je vois qu'ils sont : voilà ce qu'il convient de faire apparaître dans les études de textes.

b) La description comme lutte contre la finitude de l'homme
- Décrire, c'est lutter contre l'absence et donc contre la mort ou une forme de non existence : que ce soit faire  mon autoportrait ou immortaliser la forêt du Morrois où s'aiment encore Tristan et Yseut ;
- Décrire, c'est lutter contre le temps dans la mesure où la description interrompt le fil de la narration et y introduit un instant d'éternité : que ce soit celui de l'apparition de l'aimé(e) ou celui de l'angoisse absolue …
- Décrire, c'est inviter au partage du regard, un cri peut-être, un clin d'œil à un frère potentiel (cf. Baudelaire, introduction aux Fleurs du Mal : "Tu le connais très bien, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère").

La description  s'apparente à la volonté d'arrêter  le temps pour le relire, c'est en cela qu'elle est un acte religieux.

VI. Propositions de séquences pédagogiques

- [lienInt=100]Lecture méthodique d'un motif descriptif inséré dans un récit médiéval : Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, L'Enchanteur de Barjavel.[/lienInt]
- Expérimenter le discours descriptif et le rapport image/texte à travers la lecture d'un tableau à thème religieux : [lienInt=161]La Vierge au chancelier Rolin, [/lienInt]Van Eyck, Un si petit espace, René Berger.
- [lienInt=99]Entre le descriptif et le poétique : Ezéchiel[/lienInt]
- [lienInt=98]Le Mont St Michel de Maupassant[/lienInt]
- Lecture d'une image impliquant un fait religieux : [lienInt=148]La veuve de l'île de Sein[/lienInt], Emile Renouf.
- [lienInt=101]A travers un verger : étude d'un texte de prose poétique de Philippe Jaccottet[/lienInt]
- [pdf=144_1.pdf]Terre de Canaan [/pdf] de Marc Alyn
- [lienInt=154]Le Jardin de Coulommiers [/lienInt].

A lire aussi sur Enseignement et Religions
[lienInt=266]- Jade et les sacrés mystères de la vie
[/lienInt]

Groupe Lettres collège
Créé le 14/11/2011
Modifié le 14/11/2011