Convictions, points d'attention, réalisations
Conclusion de la session "Pluralité religieuse et citoyenneté, éducation à la paix" qui s'est déroulée du 18 au 22 mars 2013 à Marseille.
Lire aussi l'intervention de Christian Salenson sur le site de l'Institut catholique de Méditerranée

1 - Introduction

2 - Une meilleure intelligence de laïcté
3 - Une meilleure intelligence de la place du religieux/des religions
4 - Des pistes de travail sont ouvertes
5 - Conclusion (éducation à la paix...)


1 - INTRODUCTION

Notre objet était de mieux comprendre l’enseignement du fait religieux, ses enjeux, sa contribution à la paix sociale, personnelle, sans quitter le respect de la diversité des croyances et sans confusion avec une démarche de type confessant pour ne pas porter atteinte à sa nature propre, par probité intellectuelle, par déférence aussi bien vis-à-vis de la démarche culturelle que de la démarche croyante… C’est en posant cette honnêteté de la démarche que le fait religieux peut être compris et déployé dans toutes ses dimensions et elles sont multiples.

Il est temps maintenant de recueillir à chaud ce que nous avons appris au cours de cette session. Et d’abord nous vous donnons la parole dans un florilège de textes, de phrases que vous avez bien voulu dire…

Nous avons essayé de notre côté d’écrire une conclusion de ces quelques jours, sans prétention à l’exhaustivité mais avec la préoccupation de dégager quelques axes vécus ou quelques axes de recherche à explorer par la suite dans nos pratiques, dans les formations, dans d’éventuelles publications.


2 - UNE MEILLEURE INTELLIGENCE DE LA LAÏCITÉ

Tout d’abord, une meilleure intelligence de la laïcité. J. C. Ricci nous a montré la complexité du concept de laïcité trop souvent réduit et parfois instrumentalisé pour rejeter les religions dans le domaine privé. Il nous a appris au moyen du droit - et Jean Claude Ricci nous a montré combien il était maître dans son art - que la laïcité est un concept vivant, évolutif, en relation constante avec d’autres données de la vie… Il nous a appris à interroger ce concept.

Il nous a surtout appris que la laïcité n’est pas une valeur autonome mais qu’elle est en référence constante à ce qui, pour le coup, est une valeur fondamentale : la liberté religieuse. L’exercice de la laïcité s’évalue à l’aune d’un critère supérieur de jugement qu’est la liberté religieuse, liberté fondamentale des droits de l’homme.

Il nous a aussi entrainé plus loin que l’hexagone. La Laïcité française est en dépendance des traités européens et doit être lue à la lumière de la convention européenne des droits de l’homme.


3 - UNE MEILLEURE INTELLIGENCE DE LA PLACE DU RELIGIEUX/DES RELIGIONS

Nous le pressentions mais nous l’avons vérifié. Nous avons besoin pour une meilleure intelligence de l’enseignement du fait religieux, de mieux comprendre la place et les enjeux du religieux et de la religion dans nos sociétés démocratiques et postmodernes. Nous devons sortir d’une vue simpliste des religions réduite soit à être la chronique d’une mort annoncée constamment repoussée, soit à son rejet dans la sphère privée.
 
Nous sommes dans une nouvelle étape de la relation religion / société. Ce que Jean-Marc Aveline, nourri de la recherche philosophique actuelle en Allemagne et en France, a appelé le « traduire ». Car aujourd’hui il ne s’agit pas simplement de transmettre mais de traduire. Il s’agit d’aller puiser et de rendre accessible ce trésor porté par une longue histoire, à travers des textes, des rites, des symboles… Les religions sont porteuses de richesses sur lesquelles on ne peut faire l’impasse et dont les démocraties ont besoin pour donner du sens et pas uniquement des règles. Soit dit en passant, même si ce fut exprimé rapidement, il y a là aussi l’espace de la théologie qui doit elle aussi non pas tant répéter des énoncés catéchétiques que dirent quels en sont les contenus en terme d’expérience, de sens, de promesse de vie concrète.

La dimension résistance

La religion et les religions ne sont pas réductibles à leur dimension sociale ni à être une force d’appoint dans les sociétés, assignées, au moyen du dialogue entre elles, à éviter les conflits. Autant le politique doit veiller à ce que les religions n’aient pas la prétention à l’hégémonie, autant il ne peut les cantonner et les assigner à remplir une tâche établie. Il ne détermine leur programmation. A contrario, les religions sont une force de résistance critique contre une réduction à la raison instrumentale, à la quasi-religion du libéralisme, à la tyrannie du marché… dans une défense de l’humain. Or cela nous le vivons dans les établissements quand le caractère propre ne se réduit pas à un peu catéchèse, à la première annonce ou à quelques activités pastorales. La dimension de résistance se joue non seulement dans la société où les religions s’invitent dans le débat démocratique mais aussi au sein des établissements scolaires. Nous savons d’expérience la dérive de l’EC vers une école privée, instrumentalisée par des catégories sociales…


4 - DES PISTES DE TRAVAIL SONT OUVERTES

Nous avions mis cette session sous le label de l’éducation à la paix et on disait en commençant que la paix n’est pas uniquement ni même d’abord l’absence de conflits mais qu’elle se déploie dans diverses dimensions : environnementale, de la relation à l’autre, de la pluralité culturelle et religieuse et aussi la dimension d’une histoire personnelle intériorisée.

Nous nous étions fixés comme objectifs une meilleure définition de l’enseignement du fait religieux, une meilleure connaissance de ses enjeux, une articulation dans l’éducation à la paix. Qu’avons-nous mieux compris ?

Dans la vie des établissements

L’adoption. Claire Ly a dénoncé le concept d’intégration dans sa violence de désintégration de la culture antérieure. Elle nous a alertés par rapport au risque de renvoi de jeunes issus de l’immigration à la culture de leurs parents … culture qui n’est pas la leur. Elle nous a proposé de penser en terme d’adoption dans la réciprocité d’une hospitalité réciproque. Il nous semble que la merveilleuse ambigüité du terme « hôte » dit quelque chose de ce positionnement dans l’altérité puisqu’un même mot désigne à la fois et tout aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli. Voilà qui vient enrichir et donner sens à ce que vous vivez déjà, partiellement au moins, dans les établissements. Ce qui a été dit par Claire Ly est à croiser avec ce qui a été dit sur l’esprit d’Assise, travail entrepris par Monique.

Qu‘avons-nous mieux compris de l’enseignement lui-même du fait religieux ?

Nous le savions il n’est pas réductible à ce qu’il a été si souvent et que l’on voit dans les manuels, à savoir un enseignement positiviste. Nous entendons par enseignement positiviste le savoir écrasé qui ne donne pas accès au sens. On désigne les éléments d’une architecture religieuse, on se contente de les nommer sans ouvrir à la symbolique des lieux.
Nous savons aussi qu’il n’est pas réductible à une approche patrimoniale par laquelle certes on permet à des gens de ne pas être égaré dans la culture qu’ils habitent, d’avoir accès à ses productions culturelles mais qui en font plus des récepteurs passifs que des acteurs.

Qu’avons-nous mieux compris ?

Ouverture au symbole…

Un des enjeux majeurs de la prise en compte du fait religieux dans l’enseignement est l’ouverture à l’intelligence symbolique du réel. Le réel ne se laisse pas réduire et appréhender par la seule raison instrumentale. Le concept ne suffit pas à rendre compte de l’intelligence des choses. Il a besoin de cette autre dimension de la raison qu’est l’intelligence symbolique. Ces deux formes d’intelligence du réel, celle du concept et celle du symbole se complètent. Ils sont comme les deux serpents du Dieu Hermès représentés dans le caducée des médecins qui s’entourent dans une juste distance et différentiation. L’un et l’autre s’enroulent sans se confondre ni s’éloigner et ainsi dégage l’espace de l’herméneutique, de l’interprétation de la vie.

Comprenons bien ! Il ne s’agit pas seulement d’explorer les symboles et les mythes et rites – mais c’est nécessaire de mettre les symboles en travail - mais d’entrer dans ce mouvement poétique d’intelligence comme on l’a vécu dans la journée de jeudi sur le terrain, comme on l’a entendu dans le travail d’Isabelle sur l’Au-delà. Il ne s’agit pas de transformer des symboles en concepts mais de les laisser travailler l’intelligence, la sensibilité, le rapport au temps etc… Nous sommes loin d’une approche positiviste du fait religieux !

Du visible à l’invisible…
 
On intitulerait bien ainsi l’apport de Ferrante Ferranti. Il ne nous a pas fait de discours conceptuel. Il nous a fait l’exercice sous nos yeux… Cet exercice qui consiste au moyen des images, de ce que l’on voit, de ce qui tombe sous nos sens, de nous ouvrir à la dimension cachée du symbole… Il a fait et refait constamment le passage, et nous en étions séduits, puis touchés, puis émus… Par des mots simples, tendres et fragiles comme des caresses, il nous a fait vivre cette ouverture de la réalité, de ce qui se voit, vers un ailleurs, des empreintes laissées dans la réalité vers la profondeur inaccessible du réel…
 
Intériorité

Mais alors l’apprentissage de l’intériorité est un des chantiers ouverts. Mais qu’est-ce que l’intériorité ? Le piège serait évidemment de ne voir là que ou d’abord la question de la prière étroitement comprise… ce qui nous interdirait dans un même instant de comprendre et l’intériorité et la prière ! … Nous avons vu en acte comment l’enseignement du fait religieux, à travers la photographie est un chemin d’ouverture à l’intériorité, dans ce passage sensible du visible vers l’invisible… nous l’avons entrevu avec la minute de silence dont nous a parlé Agnès, avec ces phrases étonnantes de jeunes… Assurément là s’ouvre un espace de recherche pour nous tous…

Qu’avons-nous mieux compris ?

Multiplication des supports et des entrées

Nous avons multiplié les supports… Le religieux ne se laisse pas enfermer dans des lieux, dans des espaces, ou dans des temps particuliers, dans les expressions de la religion… Nous avons vu comment il pouvait se donner à vivre dans l’EPS et que le rapport au corps était un lieu privilégié de l’incarnation ouvrant même à la dimension théologique de l’EPS ! L’incarnation n’est pas une notion théologique abstraite réservée à l’homme de Nazareth, mais ce que la théologie désigne comme un mystère est à l’oeuvre dans la relation au corps de tout un chacun…

Nous sommes entrés par le cinéma… Nous pouvons utiliser (est-ce le mot qui convient) des séquences cinématographiques, et pas uniquement parce qu’elles abordent des sujets religieux mais parce qu’elles sont dans des démarches religieuses comme ce fut le cas pour le film de Pasolini à propos de la démarche de l’artiste… Nous l’avons vu aussi à partir du film « des hommes et des dieux », qui ne fut pas en vain un prix de l’éducation nationale…

Qu’avons-nous mieux compris ?

Compréhension du monde

Nous avons mieux compris que l’on ne peut pas comprendre le monde dans lequel on vit et la culture dans laquelle nous baignons sans la compréhension du religieux. Nous l’avons abordé par deux aspects : La relation avec le judaïsme est une blessure de notre culture. Ce refus de l’altérité traverse notre histoire depuis l’antiquité, en passant par l’affaire Dreyfus et jusqu’au drame de l’extermination. Anne Sophie nous a montré comment on pouvait à partir d’un simple roman de Schmitt, L’enfant de Noé, travailler ce lien avec cette dimension de la culture et ouvrir de nouvelles approches.

Marie-Laure nous a conduits dans une intelligence pondérée, scientifique, rigoureuse de l’islamisme aujourd’hui. Ainsi nous percevons bien que c’est l’intelligence non seulement de la culture mais de l’actualité et donc de la manière d’habiter aujourd’hui le monde qui pour une part est en jeu dans l’enseignement du fait religieux… Nous sommes loin de la seule approche patrimoniale…

Nous avons mieux compris pourquoi tant de résistances à l’enseignement du fait religieux qui n’ont d’égales que son urgente nécessité. Cela tient à la nature même de ce qu’est le religieux. Les phénomènes religieux sont complexes. Ils entrainent une véritable révolution culturelle, qui n’a comme enjeu à terme, selon Philippe Joutard rien de moins que la maitrise de la globalisation du monde dans laquelle nous sommes. Une refondation de l’école, dont on parle en ce moment, se laissera évaluer par cette capacité à ouvrir à l’enseignement du fait religieux et des arts… nous sommes loin de la marginalisation périphérique de ces enseignements.

Dominique nous rappelait qu’un enseignement objectif n’avait de sens que s’il ne faisait pas l’impasse sur deux choses : d’une part sur l’expérience humaine du divin et d’autre part sur les croyances dans lesquelles cette expérience tente de se dire, nous rappelant que, dans une apparent paradoxe, ces croyances, en un sens anhistoriques, furent souvent productrices d’une longue histoire .


5 - CONCLUSION (éducation à la paix…)

Et puis il a ce qui ne peut se dire que par la médiation de la célébration… qui dit la même chose en nous le faisant vivre autrement et dans un au-delà des mots. Cette célébration d’une éducation à la paix, il nous plait de la voir dans la pièce ce Pierre et Mohammed, dans cette célébration d’une humanité plurielle pour rappeler cette belle expression de Pierre Claverie.

C’était la célébration de ce quasi-sacrement de l’amitié avec l’autre, avec tout autre différent et désiré…

Christian Salenson
   
Créé le 11/12/2013
Modifié le 18/12/2013