L'exp?rience du sacr? chez les Navaros
Lorsqu'on parle d'histoire des religions, on pense généralement aux " grandes " religions  et aux spiritualités qui se sont étendues dans l'espace et ont duré dans le temps. Pourtant, le champ du fait religieux est beaucoup plus large que celui des religions instituées. D'où l'ouverture proposée ici en direction de la spiritualité amérindienne.
Texte extrait de "Enseigner le fait religieux : un défi pour la laïcité", NOUAILHAT René  (dir.), Nathan, 2004, 349 p.

L'exemple des Navajos introduit à ce qu'on peut appeler les spiritualités premières. Dans toutes ces spiritualités et dans des formes proches, on trouve un récit des origines, une construction mythologique et des représentations du sacré.
Sur cette spiritualité des Indiens Navajos, les ouvrages scolaires ne donnent aucune référence. C'est pourquoi nous en exposons ici les éléments fondamentaux, avec les documents - récits ou peintures - qui permettent d'en comprendre les arcanes et d'étayer de possibles développements pédagogiques.

Le mythe des origines

La question des origines a toujours intrigué et fasciné. Comment le monde a-t-il commencé ? Y a-t-il un début du temps et de l'espace ? Pour comprendre leur présent, les hommes ont réfléchi sur ces questions. Les récits mythologiques s'inscrivent dans cette problématique, car ils structurent le mode de vie et de pensée au niveau des réponses que les hommes ont apportées aux grandes questions de l'existence.
Il est de par le monde, que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique ou en Océanie, nombre de peuples dont la spiritualité se vit en marge des religions instituées. Les Indiens Navajos, qui vivent dans le sud-ouest des États-Unis - deux cents cinquante mille âme - , sont un exemple significatif d'un monde spirituel qui n'est pas institutionnel. Dans la pensée de ces Amérindiens, le sacré reste inséparable de la vie ordinaire. L'univers est indivisible et toutes choses sont reliées entre elles. Religare, qui a donné le mot religion, conserve tout son sens : relier les divers champs de l'expérience humaine, mettre en lumière les liens qui unissent les individus entre eux et les accordent à un fondement commun. La vie est une double quête de sagesse et de divinité. L'équilibre entre les deux se traduit, dans la pensée navajo, par l'état de Hozho, concept d'harmonie et de beauté essentiel à toute activité intellectuelle, morale et esthétique.
Les mythes sont un des points clés de cette expérience du sacré et les récits de la création constituent la toile de fond dont s'inspirent tous les chants utilisés lors des cérémonies. Le lieu où se recentrent les actes religieux et qui réunit les membres de la communauté est le hogan. Autrefois, le peuple navajo se dénommait lui-même le Peuple-qui-construit-des-hogans. En tant qu'habitation traditionnelle, le hogan a cédé la place à la maison préfabriquée, mais il reste le lieu sacré réservé aux cérémonies. Par son architecture, il apparaît comme un microcosme de l'univers, porteur de toutes les énergies cosmiques : son dôme est comme la voûte céleste, sa forme est circulaire comme le mouvement des saisons et les formes du Soleil et de la Lune. Sa porte est orientée à l'est. Les quatre poutres principales rappellent les quatre montagnes sacrées qui délimitent le territoire navajo. Le feu central est l'image de l'Etoile-du-Nord qui reste immobile.
C'est dans le hogan que se pratiquent les peintures de sable. Copies exactes du modèle mythique, transmises de générations en générations par les hommes-médecine, ces œuvres représentent les propriétés harmonieuses du grand Tout de l'univers. Elles sont le reflet de l'ordre cosmique.

Il serait vain de chercher quelque rapprochement entre les récits mythiques sur l'origine et ce qu'en dit la science, car celle-ci, de par ses recherches et ses hypothèses en constante évolution, contribue à faire connaître le monde. Les récits mythiques ont une toute autre fonction : ils contiennent une sorte d'explication universelle qui donne à la vie humaine un sens et des valeurs morales. Ils s'appuient sur des éléments concrets qui renvoient à une autre réalité. Les personnages sont des divinités qui évoluent dans un passé archaïque. Les constructions narratives fixent des " identités fondatrices ". L'association des symboles ouvre au monde de l'imaginaire et permet de relier sa propre histoire à l'histoire du monde.
Revenir aux origines, à la source, c'est donc mieux appréhender ce que l'on est, à quel peuple on appartient. On est soi-même à l'intérieur d'un groupe. C'est ce que nous fait découvrir l'expérience du sacré telle que les Navajos la vivent et l'expriment.
Quelle spécificité donne le mythe de l'émergence chez ces Indiens d'Amérique du Nord ? En quoi ces derniers sont-ils différents d'autres peuples ? C'est ce que nous allons découvrir à travers les extraits qui suivent et par confrontation avec d'autres mythes.

Objectifs d'étude :
-  Comprendre comment on fonde une identité.
-  Analyser un récit qui interroge sur le commencement et la signification du monde.
- S'en approprier le sens.
- Découvrir le langage symbolique.
- Définir la notion de mythe qui met en relation les représentations du divin, de l'homme et du monde.
- Comparer ce récit avec d'autres récits de la Création.

Cette étude du mythe des origines prend appui sur deux sortes de textes :d'abord un texte extrait de la mythologie des Navajos , puis deux récits de création  chez les Zoulous et dans la Bible.

Récit de la création chez les Navajos

Dans la mythologie navajo, la création de l'univers s'est organisée selon quatre mondes. Le Premier monde souvent appelé monde souterrain ou Monde Noir, était un monde de ténèbres. Des êtres à l'apparence d'insectes cohabitaient avec des créatures spirituelles, le Peuple Sacré, qui avaient les attributs des humains. Premier Homme fut créé là où les brumes noires et les brumes blanches se rencontrent ; Première Femme, là où les bleues et les jaunes se mêlent. Ainsi naquit le principe du masculin et du féminin. Une discorde et une inondation les obligèrent à émigrer dans le Deuxième Monde sous la conduite de Criquet Pèlerin. De couleur bleue, ce monde était peuplé de geais, de hérons, de lynx… L'entente avec les oiseaux fut de courte durée et le Peuple sacré dut quitter ce lieu. Dans le Troisième Monde, jaune, vivaient les écureuils, les dindons, les araignées et les lézards. Disputes et inondations entraînèrent l'abandon de ce monde. Le Peuple échappa au déluge en grimpant dans un énorme roseau et émergea dans le Quatrième Monde, blanc et lumineux. Il s'agit du monde actuel. Premier Homme créa les quatre montagnes sacrées qui délimitent le territoire navajo ; Femme Changeante devint la mère de tout le peuple.

Le texte et l'étude qui suit se limite au Premier Monde - Le Monde Noir
Au commencement, il y avait un endroit appelé le Monde Noir où vivaient seulement le Peuple de l'Esprit et le Peuple Saint. Il y avait quatre coins et au-dessus de ces quatre coins apparurent quatre colonnes de nuages qui étaient, blanche, bleu, jaune et noire. La colonne du nuage de l'est était appelée l'Aube. La colonne du sud, le Ciel Bleu, celle de l'ouest, le Crépuscule, et le nord, l'Obscurité.
Le Premier Monde était petit et ressemblait à une île flottant sur une mer de Brumes. A l'est où se rencontrèrent le nuage blanc et le nuage noir, Premier Homme fut formé. Avec lui fut formé le maïs blanc dont les grains parfaitement organisés couvraient l'épi entier. Doo Honoot'inii est le nom navajo de la première graine de maïs et c'est aussi le nom de l'endroit où se rencontrèrent le nuage blanc et le nuage noir.
L'homme n'était pas sous son apparence actuelle. Les Créatures qui vivaient dans le Premier Monde étaient des Êtres de Brume. Ils devaient changer dans les mondes futurs pour devenir les êtres tels que nous les connaissons aujourd'hui.
A l'ouest du Premier Monde, apparut le nuage jaune et tout près le nuage bleu. Là où ils se rejoignaient, Première Femme fut formée. Avec elle, apparut un épi de maïs jaune parfaitement organisé. Avec Première Femme vint le coquillage blanc et la turquoise.
Premier Homme se tenait à l'Est du Premier Monde. Il représentait l'Aube et était  Celui-Qui-Donne-la-Vie. Première Femme se tenait à l'opposé, à l'ouest. Elle représentait l'Obscurité et la Mort.
Premier Homme brûla un cristal pour faire un feu. Ce cristal devint le symbole de l'esprit et de la clairvoyance. Quand il brûla le cristal ce fut l'éveil de l'intelligence. Première Femme brûla la turquoise pour faire un feu. Ils virent la lumière l'un de l'autre et commencèrent à se chercher. Trois fois, sans succès, ils essayèrent de se trouver. Ils réussirent à la quatrième fois. Première Femme vit que le feu fait avec le cristal était plus fort que le sien. Premier Homme lui demanda de venir vivre avec lui, ce que Première Femme accepta.
Beaucoup d'Êtres Insectes vivaient dans le Premier Monde. Il y avait les Fourmis-Araignées, le Peuple des Guêpes, et les Fourmis Noires. Après, vinrent les Scarabées, les Libellules, le Peuple des Chauves-Souris, l'Homme-Araignée et la Femme-Araignée. Beaucoup de ces Insectes connaissaient le secret pour faire mal et pouvaient frapper les autres.
Les différents Êtres se querellèrent et se battirent entre eux jusqu'à ce que la population entière émerge dans le Monde Bleu à travers un trou à l'est. Le groupe se déplaça comme des nuages, comme un tapis volant, jusqu'à l'est. Ils emportèrent avec eux toutes les méchancetés du Premier Monde.
Ce fut ainsi qu'ils atteignirent la surface du Deuxième monde.


Organisation des quatre mondes

QUELQUES REPÈRES
Pour aider à comprendre le texte, nous proposons une analyse qui s'appuie sur la progression chronologique du texte; ensuite nous en verrons la portée à travers les différentes fonctions.
- Progression du texte
On peut repérer quatre lieux :

Un lieu géographique
Dès le début, ce texte nous situe en un lieu délimité par quatre coins auxquels sont associées des couleurs. Le territoire est déjà circonscrit, ce qui élimine tout caractère universel. Il est habité par des entités sacrées, Peuple de l'Esprit et Peuple Saint, présences divines.

Un lieu de naissance : l'eau
La mer de Brume qui entoure cet espace est la matrice dans laquelle se trouve l'humanité à l'état embryonnaire, représentée par Premier Homme et Première Femme. La vie est en devenir avec la formation de la graine de maïs formée par l'union de deux nuages de couleur opposée, blanc et noir.

Un lieu d'amour : le feu
Premier homme et Première Femme se rencontrent grâce au feu qu'ils font brûler chacun de leur côté, lui avec le cristal, elle avec la turquoise. La lumière qu'ils produisent les conduit l'un vers l'autre.

Un lieu de discorde : le monde des Insectes
La présence des Insectes symbolise le mal puisqu'ils se querellent et se battent. Pour sortir de cette situation, ils vont ailleurs, dans un autre monde, afin de construire quelque chose de meilleur.

Le commencement est associé aux éléments eau et feu. Le Peuple de l'Esprit et le Peuple Saint ne sont pas créateurs, mais leur préexistence renvoient à la notion de transcendance. On voit bien, à travers cette analyse que tout concourt à l'identité du peuple.

- Portée du texte

Fonction mythique
Le texte s'appuie sur des éléments concrets : les nuages, le maïs, le cristal, la turquoise, le feu, les insectes.
Il rapporte des événements qui ont eu lieu dans un passé archaïque.
Tous les éléments de la nature sont animés par l'Esprit, c'est-à-dire quelque chose qui dépasse le rationnel.
La connaissance ici ne s'appuie ni sur la raison ni sur la science, mais elle a été révélée. La parole vient d'ailleurs.
Ce texte comporte une explication pour comprendre l'origine du monde des Navajos. Il donne à la vie humaine un sens et des valeurs morales. Il pousse à agir comme nous le voyons à la fin du texte. Devant le désordre qui règne il faut trouver un nouvel ordre.

Fonction symbolique
Les éléments associés aux couleurs renvoient à une autre réalité :  
Exemple : le nuage blanc, représente l'est, l'Aube, mais aussi la naissance. Elle est associée à l'eau, élément primordial de précréation ; puis au Premier Homme nommé Celui-Qui-Donne-la-Vie.

Le chiffre quatre : il s'applique aux quatre directions, est, sud, ouest, nord,  mais aussi il rythme les quatre moments de la journée - Aube, Ciel Bleu, Crépuscule, Obscurité - qui symbolisent les quatre âges de la vie d'un homme.
C'est seulement au bout de la quatrième fois que Premier Homme et Première Femme se rencontrent : cela montre les étapes nécessaires à la connaissance.
Dans de nombreuses religions, quatre symbolise le terrestre, la totalité du créé et du révélé.
Pour Jung, la quaternité représente le fondement archétype de la psyché humaine, c'est-à-dire, la totalité des processus psychiques conscients et inconscients .

La graine de maïs, contient l'idée de germination et de croissance, de prospérité considérée dans son origine : la semence. Elle est formée à partir de l'union des contraires, le nuage blanc et le nuage noir, dualisme dialectique au cœur de toute réalité.
Pour les Amérindiens, elle est l'expression du Soleil, du Monde et de l'Homme.
Le coquillage blanc qui apparaît avec Première Femme évoque les eaux où il se forme ; il participe du symbolisme de la fécondité propre à l'eau.
La turquoise est en rapport avec le Feu ou le Soleil, mais aussi avec la Terre- Mère.
Tout ce symbolisme construit les Navajos de l'intérieur.

Fonction fondatrice
Ce récit est spécifique des Navajos. Les éléments qui le caractérisent sont :
- Le maïs blanc et le maïs jaune, qui représentent l'un et l'autre leur nourriture de base. Rien d'étonnant à ce que la vie soit symbolisée par une graine de maïs.
- La turquoise, pierre précieuse,  est utilisée  dans leur art de fabriquer des bijoux.
- Les quatre coins évoqués au début représentent ce qui sera nommé plus loin, les quatre montagnes sacrées qui délimitent leur territoire géographique.
Ce récit est véritablement un récit qui fonde l'identité du peuple navajo.

Fonction religieuse
Si par religion on entend le fait d'être en lien avec une transcendance et avec les éléments naturels, on peut affirmer que ce texte remplit cette fonction.
L'ensemble de la personne, son vécu, est incorporé dans ce récit d'origine où prennent forme les rapports fondamentaux avec soi, avec autrui, avec le cosmos et avec l'Absolu. Le Sacré prend alors toute sa dimension.

Conclusion
En nous penchant sur ce texte, nous avons découvert :
- Une autre manière de penser le monde. Nous laissons donc place à la différence.
- L'identité d'un peuple qui se réfère à ses origines. Nous sommes donc appelés à nous interroger sur notre propre identité.
- Un espace pour écouter une parole qui évoque le Créateur. Nous sommes donc ici dans le domaine de la spiritualité.

Comparaison avec d'autres récits de création

Le mythe est universel ; il existe dans toutes les civilisations. Ainsi peut-il être intéressant de comparer le mythe des Navajos avec d'autres récits.

La création chez les Zoulous
Au commencement, il y avait une grande zone d'eaux marécageuses dans les régions du nord, appelée Uhlanga. Dans ces marécages poussaient des joncs et des roseaux de toutes couleurs. Un matin, le dieu du ciel, Umvelinqangi, descendit du ciel et épousa Uhlanga. Il prit dans le marais des roseaux de différentes couleurs, les arracha, et en fit les hommes. Il les fit par paire, un homme et une femme à partir de chaque sorte de roseau. Ces hommes originels furent appelés Unkulunkulu, les ancêtres. Chaque paire devint le couple de parents d'une tribu d'êtres humains ; chaque tribu ayant sa propre couleur, à l'image des roseaux. Ainsi, chaque peuple de la terre est issu d'une plante aquatique, qui a poussé dans la vallée où Umvelinqangi a vécu en Union. Chaque nation est née de la terre humide, et chaque Unkulunkulu a produit sa propre médecine, c'est-à-dire son propre secret et son propre charme de la vie.

Conte d'Afrique du Sud, Cosmogonies, Aix-en-Provence, Le Mail,1988.
Il s'agit d'un texte narratif, un conte d'Afrique du Sud, qui explique l'origine de l'humanité. L'homme est né de l'union entre le ciel, où réside la divinité, et la terre humide. L'interprétation symbolique apparaît avec l'eau associée à la terre, la matrice et l'homme fait avec une plante, le roseau. A son image, il grandira et se propagera pour devenir un peuple. Bien noter la différence entre paire et couple.

La Création
Dieu dit : "  Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! "
Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle, il les créa.
Dieu les bénit et Dieu leur dit : " Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! "
Dieu dit : "  Voici que je vous donne toute herbe qui porte sa semence sur toute la surface de la terre et tout arbre dont le fruit porte sa semence ; ce sera votre nourriture. A toute bête de la terre, à tout oiseau du ciel, à tout ce qui remue sur la terre et qui a souffle de vie, je donne pour nourriture toute herbe mûrissante. " Il en fut ainsi. Dieu vit tout ce qu'il avait fait. Voilà, c'était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour.

Le ciel, la terre et tous leurs éléments furent achevés.
Dieu acheva au septième jour l'œuvre qu'il avait faite, il arrêta au septième jour toute l'œuvre qu'il faisait.
Dieu bénit le septième jour et le consacra car il avait arrêté toute l'œuvre que lui-même avait créée par son action. Telle est la naissance du ciel et de la terre lors de leur création.

Genèse, 1, 26-31 ; 2, 1-4. La bible - T.O.B, Paris, Le Cerf, 1988.

Dieu est à l'origine de toute chose. Il a d'abord installé le temps et l'espace dans lesquels l'humanité va vivre. Il a pouvoir sur l'univers et transmet ce pouvoir à l'homme qu'il fait à sa ressemblance. Ce texte montre que la Bible se veut à caractère universel. En cela, il diffère des deux précédents.
Le travail de comparaison entre les trois textes permet de s'interroger sur le mythe comme fondement de l'identité. La proximité des textes navajo et africain est manifeste. Tous deux s'enracinent dans une culture spécifique, en relation avec leur aire géographique propre. La Bible , en revanche, replace l'homme dans un cadre très général et lui donne une identité planétaire.

Tous les récits d'origine ont pour fonction première de poser la question des secrets de l'existence et de l'identité sociale tout en construisant un moi profond. Cette construction s'appuie sur la définition des trois grands interdits qui régissent toute société :
- le refus de l'inceste, c'est  "  du côté de l'homme " l'acceptation de la différence et le rejet du même ;
- le refus du mensonge, c'est " du côté de Dieu " la possibilité d'une relation humaine avec Dieu dans une parole vraie ou tout au moins dans une recherche de la vérité ;
- le refus du meurtre, c'est " du côté du monde " le respect de toute forme de vie (les autres, la nature, le cosmos).

La représentation du sacré et des temps mythiques : les peintures de sable

Toutes les spiritualités premières ne se contentent pas d'un récit sacré ; elles s'emploient toujours à (re)-présenter le sacré dans des images le plus souvent associées à des rituels communautaires. On a souvent rapproché les peintures de sable des Navajos des mandalas tibétains ou des codex précolombiens du Mexique, ou même des rosaces et des labyrinthes. Mircea Eliade, en 1968 écrivait à propos des peintures navajos : " Ces dessins (qui ressemblent étrangement aux mandalas du Tibet et de l'Inde), font revivre dans leur ordre initial, les événements qui eurent lieu dans les temps mythiques "(cité par Donald Sandner, Rituels de guérison chez les Navajos, Le Rocher, Paris, 1996, p.227). Comme tout mandala, ils  sont censés provoquer d'importantes transformations dans le moi profond de ceux qui participent au rituel. L'être intérieur apprend à connaître sa vraie nature car chaque dessin est un générateur d'énergie psychique.
Néanmoins, les peintures navajos offrent une spécificité particulière en ce sens qu'il s'agit d'amener le patient à s'identifier aux images de pouvoir représentées dans les dessins. Par le processus d'identification, un symbole devient ce pouvoir même. Nous verrons par exemple, qu'un Yeibichai sur une peinture, n'est pas la représentation  d'un Etre Saint, il est cet Etre Saint lui-même. Par le support physique du sable, grâce à l'homme médecine,  il y a donc transfert de pouvoir sur le patient, qui devient ce pouvoir lui-même.
Depuis la Préhistoire, le pouvoir de l'homme sur la matière est à l'origine de toute forme d'art. Les peintures de sable navajos sont des œuvres artistiques à part entière. De la fin de plus, de par leur fonction symbolique qui relie aux forces divines de la nature, elles constituent une forme d'art religieux unique en son genre et sont sans égale dans le monde. Dans la première partie, nous avons expliqué le côté volontairement éphémère de ces peintures puisque le sable retourne à la terre à la cérémonie. Cependant l'essence n'est pas détruite ; délivrée de leurs formes matérielles, elles réintègrent leur origine et restent, de ce fait,  impérissables.

Dans le cadre d'une lecture d'image, nous nous intéresserons à retrouver dans ces peintures l'équilibre, la symétrie soigneusement recherchée, le symbolisme stylisé et les formes traditionnelles, le tout, spécifique et  révélateur de l'âme du peuple navajo. Nous nous appuierons sur des reproductions transmises grâce à Hosteen Klah, homme-médecine du début du siècle. Il avait  accepté que, de mémoire, on puisse les représenter ; lui-même, en a fixé quelques unes sous forme de tapisseries.  Quatre peintures feront l'objet d'étude ; une cinquième servira d'évaluation :
 
- Père-Ciel et Terre-Mère, dans la cérémonie de la Voie Mâle du Projectile.
- Peuple du Maïs et Orage d'été dans la Voie de la Grêle.
- Peuple de la Pluie, dans la Voie de la Grêle.
- Les Troncs Tournoyants, dans la Voie de la Nuit.

Peuple du Maïs et Orage d'été, et Peuple de la Pluie sont extraites d' un catalogue d'exposition réalisé sous la direction de CROSSMAN S. et BAROU J.P., Peintures de sable des Indiens navajos, Arles, Actes Sud, 1996. Père-Ciel et Terre-Mère et Les Troncs Tournoyants sont extraites du livre de SANDNER D., Rituels de guérison chez les Navajos, Paris, Le Rocher, 1996

 Approche symbolique des peintures
Pour appréhender ces peintures, nous suivrons le schéma de l'analyse d'image, en quatre points : historique et culturel, technique, plastique et sémantique.

Père-Ciel et Terre-Mère
Contexte culturel
Cette peinture provient d'une cérémonie faisant partie de la Voie Mâle du Projectile, qui appartient au groupe des cérémonies destinées à conjurer le mal. C'est un des Chants  les plus puissants et les plus grands de la religion navajo dans lequel le Chanteur invoque délibérément le mal, le prend symboliquement en lui puis le chasse.
Il comporte de multiples phases et compte plus de quarante cinq peintures différentes. Le mythe de ce Chant raconte les exploits de d'Homme-Saint et de Garçon-Saint associés à Femme-Sainte et Fille-Sainte. Ces héros forment une quaternité qui se situe au centre de la théologie navajo. Les éléments masculins et féminins constituent une paire et un couple ; leurs faiblesses et leurs forces s'équilibrent parfaitement.
Nous avons choisi d'analyser cette peinture en premier car elle est emblématique de la théologie navajo. Elle a été reproduite par Hosteen Klah entre 1905 et 1912.

La Technique
L'original est fait avec des sables colorés, pris directement dans la nature ou obtenus
avec des pierres et des plantes finement broyées. Les sables, maintenus entre le pouce et l'index, sont répartis à même le sol du hogan cérémoniel.

Analyse plastique
- La composition
Les deux personnages, inscrits dans un rectangle, sont organisés par rapport à un axe de symétrie qui crée un équilibre stable. Les corps en formes de losanges égaux, se terminent en haut par deux têtes similaires rectangulaires, et en bas par deux arrondis identiques. Ils sont encadrés par de fines lignes sur trois côtés seulement, laissant le haut ouvert avec deux motifs symétriques représentant des libellules. Un trait jaune relie les deux têtes.
- Les couleurs
Il faudra rappeler aux élèves l'importance des couleurs. Le personnage en noir représente le Père-Ciel. Il est cerné par un trait blanc. Un trait jaune enferme la Terre-Mère, de couleur turquoise. Les couleurs sont inversées pour la partie en bas du corps. Les têtes sont de quatre couleurs identiques, jaune, bleu, noir et blanc. Une libellule blanche du côté de la Terre-Mère ; l'autre, noire du côté du Père-Ciel.
- Les symboles
Sur le corps de Père-Ciel apparaissent des point blancs qui représentent les constellations. Les lignes en zigzag, sur sa poitrine, sont l'image de la voie lactée. Au centre, les deux figures rondes : la lune,  blanche; le soleil, couleur turquoise.
La Terre-Mère porte sur son corps quatre plantes sacrées : le maïs, vers l'est, le tabac, vers l'ouest, la courge vers le sud et le haricot vers le nord. Chacun porte dans sa main gauche une plante de maïs, et dans sa main droite un objet rond qui représente la terre. Les fines lignes de couleur qui entourent les personnages représentent l'arc-en-ciel, symbole de protection. Dans l'ouverture ménagée à l'est, les deux libellules gardent l'entrée.
La couleur des quatre petits rectangles, sur les têtes, rappelle les quatre montagnes sacrées associées aux quatre directions. Blanc pour l'est, bleu pour le sud, jaune pour l'ouest, et noir pour le nord.

Analyse sémantique
Ces deux personnages apparaissent opposés tant par leur couleur que par les symboles qu'ils portent sur leur corps. Néanmoins, chaque élément de cette peinture contient en lui-même une partie de l'autre. De plus, la fine ligne jaune, symbole du pollen, les unit, de même que le bas de leur corps est relié par un mince chemin d'arc-en-ciel. Ainsi, dans  les contraires du monde se lit une complémentarité. On ne peut donc pas séparer le ciel de la terre, de même qu'on ne peut séparer le corps de l'âme et  le profane du sacré. Comme nous l'avons vu dans la première partie, cet élément d'unité est caractéristique.
Toutes les peintures de sable convergent vers un sens qui aide le peuple navajo à vivre et accentue l'identité.
 

Peuple du Maïs et Orage d'été

Contexte culturel
Cette peinture appartient au cycle de la Voie de La Grêle, qui, elle-même fait partie de la Voie de la Sainteté. Les Chants qui l'accompagnent stimulent la bonté et la sainteté. La Voie de la Grêle permet de s'assurer le contrôle des forces naturelles les plus puissantes et les plus dangereuses. Elle cherche à protéger l'être humain des colères de Tonnerre d'Hiver, à apaiser la divinité afin de transformer son pouvoir destructeur en bienfait pour la nature.
Le mythe associé à cette cérémonie raconte l'histoire de Garçon-pluie qui a été rejeté par son père pour avoir joué et perdu un insigne de turquoise lui appartenant. Sorti victorieux de toutes les épreuves, on lui confiera la responsabilité des nuages, de la pluie et du brouillard pour le Peuple de la Terre.

Analyse
Une composition très symétrique avec comme axe central une plante de maïs bleu dressée sur un nuage stylisé en forme d'escalier.
De chaque côté, deux mêmes personnages, Tonnerre-Bleu, encadrent la plante sacrée. Ils tendent vers elle une baguette avec ses fils de pluie, et les cordes d'arc-en-ciel. Au-dessus de leur tête se dessine l'arc-en-ciel avec cinq plumes blanches.
Les deux autres personnages, vers l'extérieur, noirs, sont un dédoublement de Tonnerre-Noir. Ils tiennent dans leur main la foudre et son rideau de pluie. Le symbole du tonnerre surmonte leur tête avec cinq plumes de pie. La pie est un oiseau censé porter la pluie.
De chaque côté, la symbolique de l'arc-en-ciel se reconnaît aux losanges colorés. A l'est, l'ouverture est gardée d'un côté par le symbole du tonnerre et de l'autre, l'arc-en-ciel.

Interprétation
La répétition et l'alternance des personnages filiformes créent un rythme régulier qui pourrait devenir monotone. Les ornements dessinés avec force détails subtils et raffinés contribuent à donner une certaine élégance à cette peinture.  Les  forces en présence, le sud - bleu,  et le nord - noir, foudre et arc-en-ciel se conjuguent pour que la plante de maïs se développe apportant ainsi prospérité au peuple navajo. Le maïs, nourriture de base, est au centre de leur vie, en relation avec les forces qui gouvernent la nature, avec l'ordre du monde symbolisé par l'alignement parfait du Peuple-Tonnerre.
     

 
Le Peuple de la pluie
Cette peinture fait aussi partie de la Voie de la Grêle. Elle présente un intérêt nouveau dans sa structure. Tout part du centre : un lac entouré de nuages. Les nuages sont représentés par des triangles imbriqués avec à l'intérieur des mouches-dragons. Entre les nuages on retrouve les quatre plantes sacrées : en partant de la droite, le maïs, le haricot, le tabac et la courge. Tonnerre-Bleu et Tonnerre-Noir, nommés également, Fille-Pluie et Garçon-Pluie. L'arc-en-ciel coiffe la fille tandis que la foudre surmonte le garçon. Ils vont par couple et se retrouvent quatre fois. L'arc-en-ciel entoure les personnages et les plantes en signe de protection.
De par son  inscription  dans un carré, cette peinture est ancrée dans la vie terrestre. Pourtant la périphérie, circulaire rassemble notre regard et le conduit, à travers le point central à un point plus profond. Le centre permet de quitter le plan à deux dimensions et d'accéder à l'espace sous-jacent de la troisième dimension. C'est comme si nous plongions dans cette eau du lac, eau primordiale, de nos origines, d'avant la naissance. Là est la source du moi. Tous les éléments de la nature, en forme de rayons nous accompagnent, tous ces Êtres Saints nous guident vers l'unité centrale, la vérité.
 

Les Troncs Tournoyants

Nous entrons, dans la Voie de la Nuit, une des plus longues cérémonies qui soient, puisqu'elle dure neuf nuits ; cette peinture est réalisée le sixième jour. De très grande taille, environ trois mètres de diamètre, elle est confectionnée à même le sol du hogan.
La composition en croix est issue, d'un petit cercle bleu, au centre, qui représente un lac. Les troncs de bois noirs en partent dans les quatre directions. Huit divinités, quatre dieux et quatre déesses sont assises deux par deux sur chaque morceau. Les dieux noirs, dans le prolongement des troncs créent le svastika qui donne l'effet de mouvement. Tournant dans le sens des aiguilles d'une montre, il symbolise les forces cosmiques, c'est-à-dire de construction. Dans le sens inverse, il symbolise les forces chaotiques de destruction.
A l'extérieur de la croix, quatre autres divinités, de taille plus grande, semblent la faire tourner avec leur baguette. A l'est, on reconnaît Dieu-Qui-Parle, à son masque blanc et à ses douze plumes d'aigle. A l'ouest, Dieu-Qui-Appelle porte sa robe noire, son masque bleu et sa baguette de charbon de bois. Placés au nord et au sud, deux autres dieux au dos arrondi, masqués de  bleu rappellent la présence des premiers Êtres Saints. Entre les bois noirs jaillissent les quatre plantes sacrées.
D'une peinture à l'autre, nous avons retrouvé des constantes dans la manière d'utiliser les symboles. Mais nous avons également pu observé une grande variété dans la mise en relation de ces symboles et dans la structure de base toujours très équilibrée.
L'approche de cet art spécifique, nous a fait pénétrer dans le domaine de la géométrie secrète. Parfois, très lisible, elle n'en cache pas moins une ordonnance qui relève d'un plan plus profond. La géométrie dont Pythagore a dit qu'elle était " divine  à cause de l'intemporelle constance qui caractérise l'harmonie des nombres sous-jacente ", exprime la nostalgie de l'homme pour l'infini, à la recherche d'une transcendance.
 

Conclusion
Les mythes, au centre de l'expérience du sacré, sont à l'origine du savoir. Ciments du rêve, architectes du langage, ils sont affirmation première d'une cohérence humaine et force contre l'angoisse de la mort. Théâtre symbolique des luttes intérieures et extérieures que livre l'homme sur la voie de son évolution, ils fixent les modèles exemplaires de toutes les actions humaines. Utilisés dans les rites, ils fondent l'histoire du peuple navajo. Aussi sont-ils les liens qui unissent les hommes et les rattachent au pouvoir secret des Êtres sacrés. Ils tiennent donc lieu de loi, d'art et de morale.
Les récits de la création chantés dans les cérémonies de guérison permettent au patient de s'identifier aux forces symboliques qui créèrent l'univers. En se fondant en elles, le malade renaît, tel qu'il aurait été au commencement du monde.
Les peintures de sable - iikkààh - dans la langue navajo, qui signifie " entrer " et " partir " - ouvrent la porte de l'autre monde, celui d'où viennent le Soleil, la Lune, les Montagnes et les Êtres sacrés. Ces puissance créatrices entrent dans notre univers par l'image du sable et retournent à leur origine à la fin de la cérémonie. Ainsi, les Navajos, à travers leurs peintures, nous enseignent comment la beauté participe à l'état de plénitude et de bonne santé. La recherche de l'harmonie est indissociable de la notion de beauté obtenue par l 'agencement des formes, des lignes et des couleurs. Les structures dynamiques et l'esthétique qui animent ces œuvres intègrent l'homme dans les valeurs symboliques, l'incitent à devenir lui-même et à se libérer.
La religion navajo est avant tout une révélation qui n'implique ni dogme, ni  doctrine et n'est soumise à aucun clergé. C'est la nature qui nourrit l'inspiration de leur âme, et, pour eux, la raison d'être de l'univers est de créer la beauté.
 
Avec cette expérience du sacré chez les Navajos, nous trouvons ainsi les principaux éléments d'une spiritualité archétypique dont les lignes de force sont autant d'éléments structurants dans l'ordre de la représentation, de la production et de l'organisation communautaire. La puissance sacrale de l'univers exprime un rapport au divin qui explique toute une organisation sociale et une codification des rapports entre les hommes et avec la nature.
Les spiritualités premières déclinent ainsi les invariants fondamentaux du fait religieux : le temps primordial, l'espace du sacré, les rites d'initiation et le sens métaphysique de la vie, dont il est rendu compte de façon symbolique et mythologique.

Marie-Thérèse Cayol
 
Créé le 08/11/2011
Modifié le 18/11/2011