Temps et histoire : une origine religieuse commune
Au vu de ce rapide tour d'horizon des fêtes juives, chrétiennes et musulmanes qui montre que ce qui est devenu objet d'analyse scientifique fut à l'origine l'objet de soucis religieux .
1) Les Fêtes juives

Les mois du calendrier juif sont de 29 jours. En hébreu, calendrier et tables de la Thora se disent " Louah ". Il y a donc coïncidence entre le temporel et le spirituel. A l'origine le temps humain est ordonné à Dieu, c'est le moment de la coïncidence, qui est aussi suspension de la temporalité car l'éternité s'y rencontre.

12 mois, 12 temps de rencontre.

- Pessah : fête de printemps (fête païenne) et sortie d'Egypte (histoire du peuple hébreu)
Commence le 14ème jour de Nissan (Mars - Avril) et dure 7 jours (nombre symbolique). On y célèbre les épisodes de la fuite d'Egypte (sacrifice de l'agneau maintenant abolie) du pain sans levain, et du don de l' omèr.

Textes : Ex: 12, 3 - 5 ; Lv. 23, 5 59 ; Nb 9,1 -14 et 28,16. ;
Dt 16, 1 - 8 ; Jos 5,9 ; 2 CH 30 ; 2 R, 21 - 23 ; 2 Ch 35, 1 - 19; Esd. 6, 19 - 22 ; Mt 26, 19 - 29 ; Mc 14, 16 - 25 ; Lc 22, 7 - 18; Jn 13,1..; 1 C0 5,7.

- Shavouot : 7 semaines après Pessah, ou pentecôte pour les chrétiens
Shavoua = semaines

Conjoint une fête païenne, celle de la Moisson et la révélation au Sinaï.
Textes : Lévitique, 23, 15 - 21 ; Dt 16,9 - 12; Nb 28, 26 - 31 ; Ac. 2,1.. ; 1 C0
16,8 ;
Ex. 34,3 ; Ps - 3,18 ; Ps 68 ; Ps. 114 et 122.

-  Soukkoth : ou Fête des Tentes ou des Tabernacles (tentes)
Célèbre la fuite des Juifs hors d'Egypte symbolisant les 40 jours passés dans le désert. Actuellement les familles construisent une cabane au fond de leur jardin. (Souligner l'actualité de l'histoire en tant que devoir de mémoire).

Textes : Ps. 113 à 118. ; Ps. 42,43 ; 122.

Le rouleau du Qoheleth est rattaché à cette fête, exposant une conception cyclique du temps nourrissant une philosophie déterministe pessimiste d'où la liberté et la nouveauté sont exclues.

- Rosh-ha-Shana :
Ligature d'Isaac Gn, 22 et fête d'intronisation à Babylone. Là encore souligner la coïncidence du spirituel et du temporel. L'histoire ponctue le temps qui n'est pas pensé dans les termes de la science mais du sens que l'homme peut conférer à son existence afin d'apprivoiser ce temps qui est aussi celui de sa mort. L'histoire se révèle, paradoxalement un anti-destin.

- Yom Kippour : Yom Kippour intervient après dix jours de pénitence. Cette fête exprime l'intervention de Dieu qui juge les hommes dont l'histoire est celle de leur vie avec Dieu.
Textes : Lv. 23, 33 - 44 ; Nb 29, 12 - 39 ; Dt 16, 13 - 15 ; Nc 8,15 ; JN. 7,10 ; Lv. 23, 26 - 32 ; Nb 14, 19 - 20 ; 15,26 - 29, 7 - 11.

- Purim : Fête où une femme est à l'honneur, Esther, dont l'histoire est narrée dans le " livre d'Esther ".

Elle s'accompagne d'un Carnaval (dont on trouve des évocations dans des tableaux de Chagall en particulier ceux consacrés au théâtre et au cirque).

- Hanukha : ou fête de la Dédicace, ou fête des Lumières, instituée par Judas Maccabée à la suite de sa victoire contre les Séleucides en - 167. cf. Textes : Jn - 10 - 22.

Pour illustrer ces différentes fêtes on pourra se reporter au cycle en 3 registres superposés des fresques de la synagogue de Doura Europos qui en 53 tableaux retracent les temps forts de l'histoire d'Israël qui s'assortissent de fêtes rythmant l'année liturgique mais aussi les semaines et les jours.
Le temps n'a donc de sens et d'intérêt que dans la mesure où il est consacré à Dieu qui s'y manifeste.

Il est intéressant donc de contacter que l'une des représentations et appréhensions que l'homme a du temps s'origine dans son désir (besoin, urgence) de rationaliser sa relation au divin et de l'inscrire dans son existence.

- Le Shabbat
Une mention spéciale doit être réservée au Shabbat à propos duquel A. Herschel a dit des juifs qu'ils étaient des bâtisseurs du temps, c'est du reste le titre de son ouvrage.

Textes : Exo : 20, 8 - 11 ; Dt.5, 12 - 15.
En premier lieu le shabbat symbolise le lien que Dieu instaura avec son peuple lors du séjour de 40 ans dans le désert, mais c'est aussi le jour du repos de Dieu au lendemain de la Création. De la sorte l'histoire humaine s'inscrit dans l'Histoire cosmique. Elle trouve ainsi sa place dans l'organisation de l'année religieuse qui commence avec la commémoration de la Création.
Le Shabbat rythme enfin la semaine qui elle-même s'inscrit dans le cycle liturgique en tant qu'elle le synthétise.

Commencée le Vendredi soir le Shabbat s'active le samedi soir et se veut un temps de célébration et d'étude de la Tora. C'est donc le temps et le signe de l'Alliance sans cesse renouvelée avec Dieu, ainsi que du rassemblement communautaire.

Plusieurs temps sont condensés : temps de la création ; temps historique du peuple d'Israël ; temps de l'Alliance ; temps collectif ; temps individuel consacré à Dieu. En même temps c'est un non temps, un temps suspendu, une a-temporalité qui voit le transcendant s'inscrire dans l'immanent, quoique ces termes ne conviennent pas vraiment au judaïsme qui n'opère pas ce type de dichotomie.

Dans les deux cas de figure étudiés, judaïsme et christianisme, c'est le mystère qui donne son sens à la semaine, à la journée et à l'année, en procédant à une information du temps physique (mouvement de la terre) rythmée par les saisons. Ainsi les unités de temps physiques se voient-elles pourvues d'une signification religieuse induisant un comportement. De la sorte le temps cyclique physique est-il doublé d'un temps linéaire à caractère sacré.

On pourra à propos des calendriers proposer une comparaison entre les calendriers : chrétien, juif et musulman afin de s'interroger sur la disparité des dates et de réfléchir à la façon dont est fixé le début d'une ère, on en déduira que celle-ci est d'origine religieuse. Naissance de Jésus pour les chrétiens. Création pour les Juifs qui fut l'objet de calculs sophistiqués de la part du Rabbin Yosé Ben Halafta, à partir des tables généalogiques de la Bible, la durée de vie des personnages bibliques et la Création du monde en six jours. D'après ces calculs l'année de la Création est de 3 761 ans antérieure à l'ère chrétienne.

A noter que ce calendrier lunaire comporte des mois successivement de 29 et 30 jours obligeant à rajouter périodiquement un 13ème mois. Quant aux musulmans ils assignent à leur calendrier la date de l'hégire, c'est-à-dire l' " expatriation " de Mohamed quittant La Mecque en 622 de l'ère chrétienne, pour l'oasis de Yatrib.

On en déduira, ainsi que des réflexions antérieures, qu'il est essentiel de revivre de tels évènements (d'où fêtes, commémorations, pèlerinages) pour connaître Dieu et prendre conscience de la signification et de l'orientation du temps historique qui ne se distingue pas de celui de Dieu.
C'est pourquoi la conception même de l'histoire n'est pas de caractère scientifique mais théologique et s'assortit d'une dimension téléologique.

2) Des temps liturgiques

- L'année liturgique chrétienne

On mettra avec profit les fêtes juives en parallèle avec les fêtes musulmanes, chrétiennes et bouddhistes et l'on pourra à ce sujet étudier des calendriers (cf. Calendrier édité par Marseille Espérance) où elles sont mentionnées.

A titre de rappel, voici les temps forts de l'année liturgique chrétienne :
Commence le 1er Dimanche de l'Avent et se termine le 24ème Dimanche suivant la Pentecôte. La référence ultime est ici la Pâque célébrant la résurrection du Christ (en judaïsme Pessah est la célébration de la sortie d'Egypte) que répète chaque Dimanche (qui est le premier jour de la semaine dans le calendrier juif).

La date de Pâques tombe le Dimanche après la pleine lune qui suit le 20 Mars (équinoxe de printemps) donc elle se situe entre le 22 mars et le 25 avril. A noter le décalage actuel grandissant entre l'année liturgique et civile (vacances de printemps). Noël tombe toujours le 25 décembre.

L'année se compose de saisons ou temps liturgiques, constituant le propre du temps ou temporal. Celui-ci est composé de 2 grands cycles : Noël; Pâques, chacun comportant un temps qui prépare et un temps qui suit la célébration.
Le cycle de Noël comprend 4 temps :
- l'avent (40 jours),
- Noël (naissance -épiphanie)
- Epiphanie ' Pâques
S'inscrivent dans ce 3ème temps les festivités carnavalesques.

Pâques comprend aussi 3 périodes : la Septuagésime prépare le Carême qui commence le mercredi des Cendres ainsi que Pâques pendant 40 jours. Les deux dernières semaines sont celles de la Passion.
3ème période : temps pascal (Résurrection - Ascension) qui s'achève avec la Pentecôte (50 jours) suivie du temps après la Pentecôte de la Fête de la Trinité à l'Avent.

- Trois conceptions du temps
Il faut cependant, pour être rigoureux distinguer les trois conceptions du temps afférentes aux trois religions et déterminées par leur relation au divin.

Toutes trois sont des religions historiques c'est-à-dire nées à un moment précis de l'histoire, sous l'impulsion d'un fondateur, en rupture avec le milieu socio-religieux, croyant en un Dieu unique avec lequel les individus entretiennent une relation personnelle faite d'une obéissance absolue, Dieu y est conçu comme créateur et juge de la fin des temps, de sorte que l'histoire est orientée vers une fin. Mais tandis que pour les juifs Dieu a passé Alliance avec les hommes, pour les chrétiens, il s'est incarné et pour les musulmans il faut rappeler sans cesse qu'il est l'Unique.

En outre alors que le judaïsme et le christianisme développent une conception diachronique de l'histoire, puisqu'il y est question du salut de l'homme et de sa perfectibilité, l'Islam conçoit le temps comme synchronique en soulignant la valeur des exemples auxquels se référer. Dieu s'est manifesté une fois pour toutes (puisque l'Islam achève la série des révélations) à son prophète qui a fidèlement retranscrit ses paroles.

Faut-il alors penser que l'histoire des religions connaît là sa fin ? Y aurait-il mort des religions comme mort de Dieu et de l'art ?

Dans tous les cas de figure on a affaire à une conception de l'histoire interprétant les évènements remarquables vécus par le peuple comme des symboles de leur relation à Dieu, qui soit châtie, soit rétribue les hommes, ce qui explique leurs revers. Or de telles explications ne sont pas éloignées des " réflexes " que nous pouvons observer en temps de crise (Sida : punition de Dieu ; fréquentation des Eglises en temps de guerre …).

Ce faisant on observe que l'histoire joue dans les trois dimensions du temps puisqu'elle induit un devoir de mémoire et donne sens au présent par la prévision du futur.

- Les genres littéraires
Outre les considérations mettant en relation le temps et l'histoire, on pourra aussi s'intéresser aux différentes formes littéraires que revêt celles-ci :

1. : écrits historiques (le deutéronome)
2. : chroniques
3. : généalogies *
4. : les écrits romanesques
5. : les monographies historiques
6. : l'apocalyptique *

Temps de l'Apocalytique.
On pourra s'arrêter en particulier sur l'Apocalyptique, vue les affabulations dont elle fait l'objet et l'intérêt des adolescents suscité par les films sur ce thème.

Textes :
Ez : 38 - 48 ; Isaïe 24 - 27 ; Livre d'Henoch. (fragments retrouvés à Qoumrân) ; Daniel : 7 - 12. (Chapitre) Mc : 13 .Mt 24 ; Lc 21.

L'Apocalyptique s'avère une vision de l'avenir à long terme où Israël menacée serait sauvée par une intervention divine. C'est aussi l'insertion d'un hors temps qui ouvre la temporalité à une dimension verticale où le " transcendant " s'inscrit dans l'immanent. Ainsi l'homme vit-il des temps divins, aussi bien personnels que collectifs. Et la totalité de ceux-ci de faire l'Histoire, ce qui entraîne une toute autre conception de la connaissance historique et du " métier " d'historien.

En complément on pourra exploiter les Thèmes du messianisme et du millénarisme qui permettront de développer la dimension politique des implications bibliques. Mais à la différence de l'eschatologie qui est une pensée de la fin des temps, le millénarisme n'annonce la fin de ce temps qu'en vue de celui qui lui succédera. Le millénium qui annonce un règne de 100 ans fut l'un des slogans du IIIéme Reich.

Textes : Dt 2,31 - 44 ; DN 1, 7 - 26 ; DN 8,3 - 14 ; DN 9, 24 - 24 - 27; DN 12,11 - 12 ; 4 ESD 7,28 ; …

Dans tous les cas de figure des périodes de temps précises sont mentionnées qui fixent la fin des temps. Ce qui peut répondre à la question des élèves. " Le temps a-t-il une fin " ?

C'est aussi une veine nourrissant l'imaginaire littéraire et plastique des hommes qui ce faisant se montrent susceptibles de jouer avec le temps. En effet, le scénario millénariste a une structure temporelle ternaire : temps de l'oppression ; temps de résistance et de combat ; temps de libération ; l'ensemble s'organisant selon un schéma actantiel où les forces du bien affrontent celles du mal (ce qui renvoie aux scénarios de certains jeux vidéos) (On pourra à titre d'appui philosophique, utiliser les textes de St Augustin dans " La Cité de Dieu " ).

-  Les généalogies

Le second genre sur lequel on pourra s'arrêter sont les Généalogies dans la mesure où elles offrent en tout autre décompte du temps, jouent un rôle de mémoire et présentent un intérêt d'actualité (cf. Arbres généalogiques - Intérêt pour les " racines ").
Les Généalogies qui sont dans le livre des Chroniques (9 chapitres) conduisent des origines de l'humanité jusqu'à Saül et David.
Les Généalogies assurent des fonctions : de mémoire ; cohésion tribale ; sociale (justifier le statut et les privilèges) ; économique (droit du sol) ; religieuse (accès à des fonctions sacrées). Par ailleurs les fils de Jacob étant au nombre de 12 (les 12 tribus d'Israël) chaque juif en se rattachant à l'une de ces tribus est l'héritier de l'histoire sainte biblique.

De même dans le nouveau testament (Mt1, 1 - 17) on trouve une généalogie rattachant Jésus à la branche davidienne, voire à Abraham et chez Luc à Adam (Lc 3, 23 - 38).

On peut faire les mêmes remarques en Islam et souligner les problèmes de succession qu'ont posé et posent encore le rattachement à la famille du prophète pour valider la prétention au Califat.
Le temps est, dans cette perspective, l'objet d'une mise en scène historique en vertu de laquelle il acquiert sens et valeur, qu'il s'agisse du temps de Jésus, du temps de Moïse, de celui du Prophète ou en d'autres lieux du Grand Temps des Ancêtres.

3) Calendrier et fêtes musulmanes

On a affaire là à un calendrier lunaire, mais sans mois intercalaire comptant une année de 354 jours.

La semaine de 7 jours débute le dimanche, le Vendredi étant le jour de la Prière.

Deux fêtes canoniques ponctuent l'année

a) Fête du Sacrifice, qui commémore le non sacrifice d'Isaac et qui correspond au jour du Grand Pèlerinage à La Mekke.

b) Fête correspondant à la fin du mois de jeûne.

A quoi il faut ajouter comme dans les deux précédentes religions, les fêtes ponctuant l'existence d'un individu : naissance - circoncision - mariage - mort (A ce sujet voir la série de 4 films de Moati : " Sous le regard de Dieu "). Des fêtes sont aussi liées à des lieux saints, sans oublier celles liées à d'anciens rites agraires.
Globalement on peut dire que là encore le temps se voit doué d'un sens lié à l'histoire du peuple musulman et que si le temps physique est pris en compte et fait l'objet de calculs ce n'est qu'en vue de la détermination des fêtes religieuses (le Ramadan). Les Fêtes ont pour fonction de commémorer les temps forts de la vie de Mohamed qui sont aussi ceux de la rencontre avec Allah.

CONCLUSION TEMPORAIRE :
Au vu de ce rapide tour d'horizon, l'idée s'impose donc que ce qui est devenu objet d'analyse scientifique fut à l'origine l'objet de soucis religieux et qu'en conséquence toutes les sciences dites exactes, telles que nous les connaissons sont nées dans un terreau religieux.

A lire aussi sur Enseignement et Religions
- Temps et Fait religieux
- Réflexion sur les rapports temps, histoire


Solange Chopplet
Professeur de philosophie
Créé le 08/11/2011
Modifié le 16/11/2011