La nécessité de la refondation islamique
Ghaleb Bencheik, spécialiste de l'Islam nous rappelle que "ce n'est que par la science et la connaissance, par l'acquisition de savoir et par l'instruction que nous pourrons endiguer la déferlante obscurantiste."
Jamais la question islamique n’a été posée avec autant d’acuité que ces temps-ci. Nous parlons de « question » avec ce qu’elle induit, de nos jours, comme problèmes épineux et sérieux, tout comme on évoquait au début du siècle dernier la question d’Orient avec les implications politiques et géostratégiques que nous connaissons et les séquelles profondes auxquelles la communauté internationale est confrontée. Ainsi, la question islamique est-elle devenue depuis deux décennies, cruciale et fondamentale en France et de par le monde. Elle est au centre d’enjeux nationaux et internationaux, dans un climat de tension, de craintes et d’incompréhension. En outre, un traitement médiatique particulier ainsi qu’une production éditoriale abondante, ont davantage exacerbé ces tensions. Il est vrai qu’à ce sujet, une littérature de gare foisonnante souvent insidieuse et une analyse de comptoir parfois tendancieuse n’ont pas permis de voir plus clair et encore moins d’aplanir les dites tensions.
 
Et, nous assistons, ahuris, à une montée d’une certaine hystérie collective caractérisée par une exagération des modalités d’expression d’une flopée d’analystes, de stratèges et autres observateurs « avisés ». Elle gagne toutes les franges des opinions publiques occidentales, depuis celles qui se méfient jusqu’à celles qui s’en prennent aux lieux de culte.
 
Aussi une islamophobie ambiante se fait-elle sentir. Par moments, la psychose est quasi palpable.
 
A vrai dire, cette peur de l’Islam est explicable pour une part, sinon justifiée, d’abord et surtout par le comportement déviant, inqualifiable d’une petite minorité - très réduite - d’illuminés exaltés, autoproclamés seuls procurateurs de Dieu, défenseurs exclusifs de ses droits, alors qu’ils ne cessent de tout bafouer. A cet égard la responsabilité des hiérarques musulmans est engagée. Leur frilosité et leur pusillanimité, par le passé ont frisé la lâcheté. A croire qu’ils étaient tétanisés face à l’extrémisme qui gangrène la communauté islamique depuis de nombreuses années. Au moment où les quelques notabilités intellectuelles et religieuses, non sans grand courage, clamaient leur innocence, elles ne trouvaient pas les tribunes médiatiques pour relayer leur clameur, occupées qu’elles sont par la surenchère et la recherche du sensationnel.
 
Nous récusons et fustigeons toutes les dérives meurtrières de quelque doctrine nihiliste destructrice que ce soit, a fortiori, lorsque la Révélation de Dieu est avilie et pervertie. Aucune cause au monde, aussi noble soit-elle, ne peut justifier le massacre des innocents. Aucune révolte, aussi légitime soit-elle, n’autorise la vengeance aveugle. Et, bien sûr, on ne peut pas et on ne doit pas se prévaloir d’un idéal religieux pour déverser la haine et la violence. Nous sommes résolument du côté du droit et de la justice, jamais du côté de la terreur.
 
Ensuite, cette phobie est due aussi à la méconnaissance gravissime du sujet. Le simple vocable
« islam » génère beaucoup de fantasmes. Que le citoyen de base, choqué par l’hyper-terrorisme, colporte, dans des raccourcis hâtifs, des préjugés saugrenus, ce serait compréhensible voire excusable dans une certaine mesure. Nous pourrons simplement regretter que ce citoyen délègue sa capacité d’entendement aux faiseurs d’opinions. Mais le drame réside justement au niveau de certaines déclarations d’autorités politiques, religieuses, journalistiques et académiques. Que de billevesées et de fadaises n’ont-elles pas déversées ! Que d’inepties et d’idioties ne continuent-elles pas à débiter ! Le discours alarmant et creux ne maîtrise même pas le vocabulaire afférant à la tradition islamique. On entend que le djihâd est une guerre sainte, et que la fatwa est une condamnation à mort. La charia y est présentée comme une loi de châtiments corporels et Allah comme une divinité mahométane !
 
En réalité, après le péril rouge disparaissant et le péril jaune évanescent, voilà le péril vert plus que menaçant. Dans ce spectre des couleurs, c’est celui de la peur qui est brandi afin de caresser les bas instincts de l’homme et jouer sur ses angoisses.
 
Toujours est-il que ces approches superficielles font peu de cas de l’engagement indéfectible pour la paix et la dignité des démocrates musulmans en Europe et dans le monde. Animés d’une grande volonté, ceux-ci œuvrent inlassablement pour l’avènement de la liberté et l’instauration de la démocratie, le droit et la justice dans un souci scrupuleux d’ouverture sur le monde et dans le respect de la diversité des religions et des traditions. Loin de l’agitation médiatique, les démocrates musulmans continuent à s’impliquer dans le dialogue des cultures et la défense de la laïcité, sauf qu’ils ne sont pas aidés ou ne sont que très peu entendus par ceux qui stigmatisent in globo tous les musulmans considérant qu’ils sont rétifs, réfractaires à la modernité et au progrès.
--------
A ce sujet, il est curieux de constater que les habitants de l’aire géographique imprégnée majoritairement de la tradition religieuse islamique, sont les seuls à être essentialisés par leur confession malgré leur grande pluralité de langues, de cultures et d’options traditionnelles et surtout malgré leur islamisation nominale. On n’a jamais parlé – ou très rarement - de chrétiens en évoquant les Latino-américains ou les Philippins ! Qui pense réduire tous les Japonais à la pratique shintoïste ? A-t-on jamais mis en avant systématiquement l’animisme des Africains dans les rapports internationaux ? Le musulman est appréhendé, dans les deux sens du terme, par le même mot-valise, qu’il soit indonésien ou sénégalais, chinois Hui ou Ouighour, slave ou latino-américain, ingouche ou tatar, afar ou danakil. Pourrait-on, au moins, saisir un jour qu’il y a plus d’affinités dans les mœurs et de ressemblances dans le mode de vie entre un Tunisien et un Maltais, par exemple, qu’il n’y en ait entre un Marocain et un Pakistanais ? Les coutumes et les mœurs du juif à Constantine ou à Tlemcen sont semblables à celles du musulman dans ces deux villes. Ce qui est loin d’être le cas entre deux coreligionnaires sénégalais et indonésien.
 
Qu’il soit pratiquant observant ou d’un rituel très lâche, comme il peut être très dévot ou revendiquer son agnosticisme, qu’il vive dans une monarchie wahhabite ou réside dans une république laïque, l’homo islamicus sera toujours perçu comme un être, naturellement radical, viscéralement solidaire des actions de ses coreligionnaires quelles qu’elles soient acceptables ou irrecevables. Virtuellement fondamentaliste il est, potentiellement terroriste il sera. A telle enseigne qu’on éprouve le besoin d’accoler l’épithète « modérés » à ceux qui, parmi les musulmans, agissent - par extraordinaire - avec droiture et bonté. Le radicalisme est la règle et la modération serait l’exception. Les adjectifs « ouverts » ou « modérés » ne viennent pratiquement jamais qualifier d’emblée les adeptes d’autres traditions religieuses ! On précisera simplement « intégristes » ou « fanatiques » selon les situations. Pour un bon nombre d’observateurs « avisés » et d’analystes « éclairés » la différence entre le musulman et l’islamiste extrémiste n’est qu’une différence de degré jamais de nature. La pente de l’islam vers l’islamisme radical est raide, le glissement est dans l’ordre naturel des choses.
 
A vrai dire, pour couper court à tout discours victimaire et surtout pour ne pas apparaître comme porteur d’une énième chikaya1 dans ce qui n’apparaît que, in fine, comme une grande et grossière géo-caricature humaine, nous attestons, encore une fois, que la responsabilité première pleine et entière incombe d’abord aux hiérarques musulmans. Dans cette affaire très complexe d’idéologisation de la tradition religieuse et de la mise en pratique imposée de ses grands principes directeurs, ils ont eu des réactions divergentes et ont adopté des attitudes contradictoires. Il s’en dégage trois tendances principales que nous passons en revue d’une manière très sommaire :
 
Tout d’abord il y a ceux qui, sans participer à l’échafaudage doctrinal de la pseudo-construction intellectuelle du système islamiste, y souscrivent. En effet, séduits par les thèses fondamentalistes et par ce qu’elles secrètent comme formes de lutte et de combat légitimes à leurs yeux, ils y adhèrent et apprécient, en dépit de tout et par-dessus tout, un juste retour des choses qui, suite aux recouvrements des indépendances, rééquilibrent les données stratégiques sur les plans régional et international. Se plaçant tout de go à un niveau de confrontation ils craignent que la critique de telle ou telle forme d’action ne passe pour une trahison de la « résistance » dans son ensemble. Ensuite, il y a les ulémas de service qui ne veulent pas ou n’arrivent pas à s’affranchir de l’ombre tutélaire des palais présidentiels et royaux. Grands commis de l’Etat, ils plient le religieux au politique en relayant sous forme de bonnes paroles les décisions et les désirs du raïs ou de l’émir. Ils cautionnent auprès du peuple des orientations parfois antinomiques en les légitimant par un discours grandiloquent et emphatique truffé de hadiths le plus souvent apocryphes et de versets coraniques, extraits hors contexte et choisis pour la circonstance. Ils sont la voix de leur maître dans une théâtralisation justificatrice des fatwas édictées sur ordre. Tantôt ils condamnent, tantôt ils approuvent quelque acte répréhensible au gré des prises de position officielles répondant à des objectifs politiques à usages interne et externe. Hélas ! Nous ne pouvons nous attendre à rien de bon ni de bien de la part de ces fonctionnaires zélés de la propagande politico-religieuse. Au lieu d’orienter le peuple et de l’instruire afin qu’il prenne en main son destin et qu’il façonne son devenir avec discernement et lucidité, ils l’accablent et prolongent son état de sujétion. Tout cela n’est pas digne de ces dignitaires qui ont failli à leur mission éducatrice et trahi leur vocation religieuse d’être au service de l’homme. Ils incarnent par leur façon d’agir le tarissement et le tassement, pour ce qu’il en reste, de la conscience morale.
 
Enfin, il y a quelques cheikhs, imams et muftis ainsi que des intellectuels probes et intègres qui ne se reconnaissent nullement dans la distorsion de leur religion et dans la corruption de ses nobles préceptes. Alors, ils le clament haut et fort parfois au péril de leur vie. Indépendants d’esprit, ils se réclament d’une pensée libre. Pris entre les marteaux gouvernementaux et l’enclume fondamentaliste, leur marge de manœuvre est étroite et leur espace d’expression est très réduit. Ils sont contraints le plus souvent à l’exil eu égard aux innombrables tracasseries, aux sérieuses persécutions et aux terribles avanies auxquelles ils sont soumis dans leurs propres pays. Ces nouveaux penseurs de l’islam ne prétendent à rien pour eux-mêmes. Très attachés à la liberté de conscience, ils la revendiquent dans leurs recherches et la défendent pour les autres. Ils témoignent et affirment ce qu’ils croient juste de dire et d’écrire avec grand courage et détermination. Ils entreprennent la longue reconstruction d’une pensée vivante en se dotant d’un outillage intellectuel conséquent. Pour ce faire, ils essayent d’abord d’apprendre à penser par eux-mêmes, pour eux-mêmes en s’appropriant toute la « logistique » méthodologique requise. Celle-ci consiste à maîtriser la batterie de disciplines modernes notamment en sciences humaines et dans les sciences de la culture telles la sociologie et l’ethnologie. La sémiotique, l’herméneutique, la philologie, l’historiographie, l’anagogie, sont employées au service d’une exégèse moderne et intelligente des Textes. Elles sont les clés nécessaires pour rouvrir les corpus officiels clos depuis des siècles. Plus que d’un simple toilettage, plus que d’un léger ravalement de façade, c’est de la refondation des structures de la pensée moderne qu’il s’agit. C’est à une nouvelle production anthropologique qu’ils concourent. Leur dessein est de renouer avec un islam de beauté, d’intelligence et de lumière.
 
En réalité, l’absence d’une autorité centrale et d’une structure cléricale - vécue à la fois comme un bonheur incommensurable et une source de liberté, mais aussi comme une carence et un handicap – n’a pas aidé à rendre audible une voix représentative engageant tous les fidèles musulmans. On en est resté sur le schéma esquissé plus haut, il embrouillait la lisibilité de la position « officielle » de l’umma.
 
Alors, une mise en ordre dans tout ce fatras intellectuel et idéel s’impose. A commencer par sérier les problèmes majeurs auxquels est confrontée la communauté musulmane en Europe, et en France notamment, les spécifier, les hiérarchiser et s’atteler à la vaste entreprise qui consiste à les résoudre.
 
Les chantiers sont titanesques et il incombe avant tout aux intellectuels musulmans et à leurs penseurs de les conduire avec sérieux et de les mener à bien en relevant les défis et les exigences de la modernité. Ceux-ci ont comme objectifs : le pluralisme, la laïcité, l’égalité de tous les citoyens, l’autonomie du sujet, la désacralisation de la violence… Pour cela un climat de calme et de sérénité est requis pour la réflexion et la production intellectuelle.
 
Ce travail de réflexion mené au sein de l’umma pourra et devra porter ses fruits sous des cieux cléments où la liberté de conscience et de recherche est assurée pour peu qu’il y ait la tranquillité d’esprit et la sérénité requises. Les musulmans d’Europe jouissent, en principe, d’une ambiance favorable pour mener à bien leurs études et leur recherche afin de vivre pleinement les préceptes de leur religion avec épanouissement et intelligence.
 
La sortie de crise passe nécessairement par la préparation d’un collège d’ulémas versés dans les connaissances théologiques. C’est d’imams sérieux et compétents dont nous avons tous besoin en France. Et leur formation n’est pas l’affaire des seuls musulmans. Il incombe aussi à la République de veiller dans les départements concordataires à ce qu’un institut de théologie islamique puisse être bâti pour lui garantir son indépendance et lui assurer son autonomie financière. Il y va de l’intérêt supérieur de la Nation que d’assumer, dans cette délicate histoire, les responsabilités politiques audacieuses et néanmoins nécessaires. Et, cela pour des raisons d’équité avec les autres cultes en présence dans le concordat et surtout pour des raisons de souveraineté de l’Etat français. De grâce ! L’argument spécieux sur l’absence de la religion islamique lors des dernières tractations perpétuant le régime concordataire, ne peut pas tenir. La France était alors une puissance musulmane !
 
En tout état de cause, on ne peut pas indéfiniment brandir la laïcité comme une exception française, ensuite soutenir que le concordat est une exception dans l’exception et enfin assurer que l’islam est une exception dans l’exception dans l’exception !
 
Une laïcité bien comprise permet la rencontre des idées et des doctrines. Elle assoit les forums pour des débats publics sereins, objectifs et constructifs. La laïcité est la catalyse de l’alchimie du mieux-vivre ensemble.
 
Toujours est-il que la communauté musulmane en France est en mutation et en recherche. Sans verser dans la victimisation ni dans le misérabilisme, elle est désemparée et se sent à la dérive. Elle est perçue comme allogène et adventice au corps national, le plus souvent traitée en termes d’extériorité, corroborés par la fameuse opposition entre « Français » et « musulmans », alimentés aussi, il est vrai, par les citoyens musulmans eux-mêmes. La nouveauté étrange réside dans le glissement sémantique qui – en langue française par exemple - d’ « immigrés » fait passer à
musulmans » via « arabes et « beurs ». Cet état de fait où l’on ethnicise en confessionnalisant, est avalisé par l’usage de plus en plus fréquent d’un vocabulaire imprécis et inapproprié parlant de
« préfet musulman » ou de « suspect de type musulman » ! Comme on pourrait vanter les mérites d’ « un médecin musulman » !
 
Loin d’être ce bloc monolithique ou cette masse unifiée, la communauté musulmane est travaillée par de forts courants contradictoires, des plus sécularisés, de loin les plus nombreux, jusqu’aux plus fondamentalistes. Composite, plurielle et diversifiée, son tissu social n’est pas harmonisé, en ce sens qu’elle est constituée grosso modo de deux entités totalement disjointes, à savoir un pôle minoritaire qui n’est pas, bien sûr, concerné par les projecteurs des media, mais qui, tout de même, existe et nous devons en tenir compte pour que la grille de lecture sociétale soit complète et déployée dans toute sa rigueur intellectuelle.
 
Il s’agit de musulmans, la plupart de souche arabe, avec le même accent rocailleux qui les caractérise. Leur progéniture fréquente les grands lycées, ou elle est inscrite à l’école des Roches, quand elle n’étudie pas dans les prestigieux collèges européens. Ils ne sont jamais soupçonnés de radicalisme, jamais ils ne seront qualifiés d’islamo-délinquants, on ne négocie rien avec eux. Mieux encore, avec une obséquiosité servile, quand ce n’est pas une duplicité hypocrite, on leur fait des courbettes car ils sauvent le marché des yearlings à Deauville ou celui des pouliches à Longchamp. Les maisons de haute couture réservent des défilés privés à leurs épouses ou à leurs concubines. Ils soutiennent l’emploi dans les palaces parisiens qu’ils soient propriétaires ou clients consommateurs. Le gotha se bouscule dans leurs manoirs et la jet-set sur leurs yachts.
 
L’autre entité musulmane, majoritaire celle-là, est constituée d’hommes et de femmes prolétarisés, marginalisés, défavorisés, paupérisés, ostracisés, méprisés… Mais surtout dés-islamisés. Et nous assistons à une réislamisation de néophytes telle une revendication politico-identitaire. Avec une véritable talibanisation des esprits, toute une jeunesse s’agrippe à des épiphénomènes de type vestimentaire ou alimentaire. Elle y tient mordicus, se rassurant avec ce qu’elle croit être l’essentiel de l’orthopraxie. Quand pourra-t-on réaliser qu’il n’y a pas une tenue islamique ? La tenue « afghane » ne concerne en principe que les Afghans.
 
Après qu’on a importé de l’homo economicus des cimes des montagnes de l’Atlas et du Djurdjura, voilà que celui-ci produit de l’homo islamicus à problèmes. La question de « l’intégration » - mot qui relève davantage de nos jours du verbiage creux que d’une réalité objective – des Rifains se serait posée avec la même acuité dans les grandes métropoles du royaume chérifien. Tant que, face au désarroi, des groupes humains trouvent – ou pensent trouver - dans la religion un recentrage et un équilibre identitaires, ils seront la proie facile des surenchères extrémistes représentant pour eux la réponse idoine à leur détresse.
 
Tant que les « jeunes en mal de vivre » évolueront dans un univers hideux, hostile, où seule la charia2 de la jungle prévaut, ils ne pourront qu’être réceptifs au discours fondamentaliste. Ils sont d’autant plus sensibles aux sirènes « radicales » qu’ils sont éternellement issus de l’immigration3 et qu’ils pensent porter en eux les stigmates du rejet, de l’exclusion et de la discrimination, à l’emploi, au logement et aux loisirs.
 
De plus, tant que les musulmans continueront à pratiquer leur culte d’une manière clandestine, dans des lieux insalubres et indignes, comme les caves et les hangars, ils seront la cible du crypto- islamisme rampant dans les banlieues des grandes villes françaises.
 
Encore une fois, des imams autoproclamés et non formés prennent en charge ces jeunes à l’horizon opaque. Ils nourrissent leur ressentiment à la seule évocation de leur lieu de prière. En outre, des sermonnaires doctrinaires venus d’ailleurs, non au fait des réalités françaises, essayent de vendre leur prêt à penser à ceux-là mêmes qui sont vides de réflexion et avides d’action. La captation des consciences est d’autant plus facile à opérer que celles-ci sont engluées dans des problèmes sociétaux graves. Une identité de substitution est proposée et elle est acceptée.
 
C’est pour tout cela qu’il incombe d’abord aux « cadres » musulmans européens d’investir dans la formation des imams en instituant des séminaires pour que des ministres du culte aient la compétence théologique dédoublée d’une grande maîtrise des sciences de la culture. Ainsi seront-ils un jour introduits sous la coupole à Paris, goûtant à l’immortalité des académiciens. Par leurs prêches injonctifs ils béniront leurs pays et inciteront à l’amour de la patrie. A l’aise dans le cadre institutionnel démocratique, ils sont attachés à l’idéal laïc et ils accompliront la refondation de la pensée, au-delà de l’aggiornamento nécessaire pour guérir de la véritable sclérose « en place » qui caractérise une bonne partie de l’umma de par le monde. Cette cohorte d’imams français ne prétend à rien pour elle-même, si ce n’est que de libérer la pratique cultuelle des carcans culpabilisants.
 
D’un autre côté il appartient à la République de comprendre que la nation française a connu, à l’instar d’autres nations européennes, depuis des décennies, une profonde mutation dans son identité même et que la composante arabo-islamique en est une partie intégrante. La question islamique est inséparable de la Nation. De nos jours, cette composante constituerait en réalité humaine le dixième de la population. Et, à l’Ecole d’en tenir compte et d’évoluer dans ce sens avec un souci didactique et une approche instructive. Des efforts encourageants ont été consentis et remarqués dans l’élaboration des programmes. Nous ne sommes plus, heureusement, aux sentences lourdes de conséquences sur l’imaginaire des uns et des autres, à l’exemple de : « En 732, Charles Martel écrasa les Arabes près de Poitiers». Episode historique mythique magnifié et glorifié au gré des circonstances politiques et idéologiques en France et partant en Europe. A l’exemple, entre autres historiens, du philosophe anglais Gibbon, qui s’enflamma en évoquant ce que seraient devenus son pays et la chrétienté sans la victoire de Charles Martel. Il n’en demeure pas moins que la présentation du sujet est encore empreinte d’extériorité dans certains manuels scolaires.
 
Il est temps également, de réaliser que le trait d’union entre judéo et chrétien est beaucoup plus récent dans l’histoire que celui qui lie, sur le plan culturel, judéo et islamique sur la tapisserie des siècles. La grande tradition judéo-islamique couvre bien la fresque historique sur plus d’un millénaire. Et, il est bon que nos jeunes concitoyens le sachent et qu’ils l’intègrent dans leurs schèmes mentaux. Nous autres Français, avons une généalogie hybride. Nous appartenons à une aire civilisationnelle euro-méditerranéenne avec ses influences romaines et gréco-arabes. L’école en Occident ne peut plus décemment enseigner qu’il n’y a pas eu d’astronomie entre Ptolémée et Tycho Brahe. Elle ne peut plus sérieusement soutenir que la médecine s’est développée à l’école de Salerne et à Montpellier directement depuis l’œuvre hippocratique et la pratique de Galien… Il est curieux de constater que la philosophie s’étale d’une manière linéaire depuis Héraclite et les présocratiques jusqu’à Sartre sans l’apport déterminant des philosophes musulmans hellénisants.
 
C’est pour tout cela que des historiens tiennent à étayer l’idée que la culture dite occidentale s’est longtemps enrichie de la musulmane. Le reconnaître, l’enseigner et le « banaliser » n’a pas comme seul objectif de restaurer une fierté bafouée ou de guérir une identité meurtrie. L’intérêt réside dans la présentation pédagogique de la Culture comme une sédimentation sur une roche mère avec des apports enrichissants qui viennent consolider l’ensemble.
 
Les jeunes citoyens français peuvent et doivent apprendre à l’école comment cultiver le sentiment patriotique et nourrir l’amour de tout le patrimoine culturel et religieux de la France. L’attachement décrira toute une gamme qui couvre la majesté des cathédrales et leurs beaux vitraux, les grands motets et le chant sacré, ainsi que toute la tradition de la peinture « biblique » jusqu’à Chagall. L’ensemble consolidé par l’héritage voltairien et rousseauiste.
 
En même temps, sans vouloir caresser un passé mythique mais révolu, ni se pâmer de satisfaction devant l’œuvre des Anciens, et sans apologie mièvre aucune, on essayera de sortir d’une vision de l’Histoire mutilée et mutilante, nombriliste et européocentriste : reconnaître la contribution des Arabes au corpus du savoir universel ; s’acquitter de la dette de reconnaissance envers les Razès, Avicenne, Algazel, Alhazen, Averroès ou Avempace. Pour ne citer que quelques uns parmi les latinisés.
 
L’Islam n’a pas redécouvert le classicisme athénien. Il en fut directement légataire. Il est héritier de l’hellénisme de par la proximité géographique et la continuité historique. Les philosophes tels Al-Kindi et Al -Fârâbî furent plus que de simples transmetteurs passifs. Ils eurent un rôle essentiel dans la connaissance de toute l’œuvre grecque.
 
La langue arabe était, huit siècles durant, la langue véhiculaire du savoir depuis Pampelune et Saragosse jusqu’au-delà de la Transoxiane. Les traducteurs comme Constantin l’Africain, Gondisalvi, Domingo, Pierre Alphonsi, Gérard de Crémone, Hermann le Dalmatien, Adélard de Bath, Daniel de Morlaix et Michael Scott se sont affairés pour rendre compte de sa subtilité et sa précision. A l’exemple de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen ou de Pierre le cruel qui parlaient arabe, d’autres continueront à le faire de nos jours d’une façon subliminale. A la manière du contenu de ce passage relatant une scène fictive :
 
« Mon cher abbé asseyez-vous sur le divan sous l’alcôve, je serai en face sur le sofa.
Voulez-vous boire un sirop ou déguster un sorbet ? Ou peut-être un café amer ou sucré ? A moins que vous préfériez un alcool venant de l’alambic et pas du magasin. Quant à moi je prendrai un nectar d’abricot.
En attendant vous pouvez consulter ces manuels d’alchimie et d’algèbre qui recèlent beaucoup d’algorithmes, des chiffres et des zéros.
Après cela nous jouerons aux échecs. L’enjeu étant des joailleries dont une grosse émeraude, alors attention à l’échec et mat ! Le jeu n’est pas dû au hasard.
Ouvrons les moucharabiehs afin de sentir le jasmin et voir au loin l’amirauté avec le vaisseau amiral entouré de felouques…
Si vous vous sentez fatigué, retirez votre chemise de gaze et enfilez ce pyjama en mousseline. Vous pouvez vous allonger sur le matelas recouvert de taffetas de couleur carmin qui se trouve sur ce baldaquin…
Faites-moi crédit, il y a entre nous une charte dont les actes sont ceux de l’amitié... »
 
Ce n’est autre que de l’arabe châtié, légèrement francisé. Il ne s’agit pas de folklore, de merguez et de couscous qui entretiennent la faille identitaire au lieu de la colmater. Nous trouverons les mêmes influences et les mêmes arabismes dans les principales langues européennes.
 
A l’école d’offrir l’opportunité aux citoyens quels qu’ils soient d’ouvrir leur horizon vers un univers poétique par l’apprentissage d’une langue vivante lyrique et suggestive, indépendamment des considérations confessionnelles. La maîtrise de la langue arabe – langue onusienne – est un atout pour les Européens.
 
Il est judicieux d’expliquer que l’introduction des poètes panégyristes dans le cérémonial des cours princières en Europe s’inspirait du décorum califal. Le roi Roger II de Sicile portait le jour de son sacre un manteau orné de vers de poésie arabe dont la graphie était brodée en fil d’or.
 
L’art lyrique nous illustre bien cette forte prégnance de la culture islamique, avec l’enlèvement au sérail composé par Mozart où le pacha Selim, magnanime, consent à restituer la fiancée à son amoureux, ou l’italienne à Alger de Rossini, sans oublier Shéhérazade de Rimski-Korsakov ni les arabesques de Debussy. Au reste, l’art pictural témoigne de l’engouement des grands peintres pour l’orientalisme romantique, les deux Eugène Delacroix et Fromentin l’ont très bien exécuté. Tout comme Jean Etienne Liotard qui peignit Marie-Adélaïde de France en costume turque, après avoir exécuté son autoportrait enturbanné. C’était la grande mode à cette époque…
 
Les lettres persanes de Montesquieu et le Divan de Goethe viendront compléter une liste non exhaustive d’auteurs fascinés par l’Islam. Victor Hugo n’a-t-il pas écrit dans la Légende des siècles à propos de Muhammad :
 
« O Chef des croyants ! Le monde
Sitôt qu’il t’entendit, en ta parole crut
Le jour où tu naquis une étoile apparut
Et trois tours du palais de Chosroês tombèrent »
 
Sans oublier la reconnaissance de la prophétie mohammadienne par Lamartine, qui, adjointe à sa croyance en l’unicité de Dieu, fait de lui de facto un musulman non pratiquant.
 
On ne peut que rester songeur devant l’honnête homme, selon la définition des siècles derniers, qui s’intéresse, à juste raison à l’art chimu au Pérou, ou à l’art primitif massaï ou bien qu’il s’extasie devant les estampes nippones d’un Utamaro, tout en passant à côté de la beauté des miniatures persanes ou en restant ignare quant à ce qui fonde une civilisation multiséculaire! Une civilisation proche. Si intrinsèquement proche qu’on retrouve ses traces dans la toponymie des régions méridionales de Valladolid à Ramatuelle via Perpignan.4 Tout comme elle se reflète dans l’hydronymie du grand fleuve ibère. La Septimanie, la Narbonnaise et le Fraxinet à l’instar de toutes les régions de l’Europe méridionale gardent indélébiles les marques de cette présence musulmane à travers les siècles.
 
Enfin, ce n’est que par la science et la connaissance, par l’acquisition du savoir et par l’instruction que nous pourrons endiguer la déferlante obscurantiste. Ce n’est que par la culture, les belles lettres, les beaux arts et l’esthétique qu’on raffinera l’âme humaine. La Musique et la Poésie viennent parfaire l’éducation de nos jeunes concitoyens. C’est la noble mission, croyons-nous depuis toujours, de l’institution scolaire.
 
L’avenir des musulmans en France sera, dans une perspective optimiste, à l’apaisement et à la banalisation. En dépit des tensions actuelles et des crises récurrentes, ils continuent, vaille que vaille, à creuser leur sillon et participer aux institutions politiques de leur pays sans victimisation ni auto-flagellation jusqu’à ce qu’ils accèdent à la pleine citoyenneté et concourent à la prospérité nationale d’une façon naturelle selon leur mérite et leur compétence. La perspective pessimiste serait celle de la radicalisation et du repli. Elle conduit in fine à l’affrontement et aux antagonismes en tous genres où dans un cas comme dans l’autre les peurs sont instrumentalisées et les tensions sont exacerbées à l’extrême. Cela n’est pas ce que nous souhaitons et cela n’est guère notre volonté. Si ce n’est de nous prendre, nous autres musulmans français, en charge et de nous assumer avec responsabilité et détermination en accord avec nos valeurs fondamentales d’amour, de miséricorde, de solidarité, de justice et de paix, allant de pair avec celles de la République.
 
Ghaleb Bencheikh
Docteur ès sciences et physicien
Symposium des 15 et 16 octobre 2009
Centre universitaire catholique de Dijon (CUCDB) Dijon

Octobre 2012
 
Document publié en ebooks - voir la rubrique "Les Ebooks"
__________
1. Plainte
2. La loi en arabe
3. C’est la seule frange de la population dont on n’arrête pas l’énumération des générations. On ose parler de cinquième génération !
4. Respectivement : corruption de Bilad al walid, Birbunian et Rahmatullah signifiant « pays du nouveau né » « puits de l’urbanisme » et « miséricorde de Dieu ».
 
Créé le 19/10/2012
Modifié le 31/10/2012