Le religieux comme dimension fondamentale de l'homme
En quoi le religieux révèle-t-il l'homme dans son être ?
Communication proposée au cours de la session de formation aux dimensions religieuses de la culture à destination des enseignants de l'enseignement catholique (collèges/lycées) de la région Rhône-Alpes, à l'Université catholique de Lyon le 11 mars 1997 à Lyon et extraite du fascicule Prise en compte des dimensions religieuses de la culture en collège, lycée : pour une intelligibilité du religieux dans la culture ... problèmes, enjeux, démarches.

Le fait religieux est devenu, en France, depuis quelques années, un objet d'interrogation dans les réseaux et les moyens de communication sous la pression des événements et pour des raisons multiples : politiques, sociologiques, éthiques, voire philosophiques.

Ce que laisse apercevoir cette interrogation, ce sont quelques traits du religieux en sa situation actuelle, à savoir :
a) une certaine recomposition de l'espace religieux autour de pôles de cristallisation différents :
- le pôle des religions traditionnelles avec des renouveaux divers (ex : mouvements charismatiques, fondamentalistes...),
- le pôle (assimilé par les médias à un point d'ancrage du religieux dans la société) du spiritisme, de l'occultisme, de l'ésotérisme accompagnés de leurs doctrines initiatiques de la communication avec l'au-delà,
- le pôle des gnoses spirituelles d'inspiration philosophique ou scientifique (cf. certaines expressions fortes aux USA),
- le pôle des mouvements religieux africains,
- le pôle des courants venus d'Orient et d'Extrême-Orient avec leurs transformations complexes en Occident.
Cette recomposition a pour conséquences l'introduction dans l'opinion d'un relativisme généralisé du religieux.
b) une certaine séparation plus vive que jamais entre le religieux structurel et le religieux culturel.
Aussi apparaît une évolution sensible de la réception du religieux dans la société. Il s'agit moins d'un effacement progressif de celui-ci que d'une mutation importante de l'expression religieuse se modifiant dans ses points d'émergence et dans son rapport à la vie sociale.
A partir de ces quelques éléments d'observation, il est possible de se demander en quoi le religieux révèle l'homme en son être.

1 - L'EXPRESSION RELIGIEUSE COMME DIMENSION STRUCTURELLE DE L'ÊTRE HUMAIN

Sans doute faudrait-il proposer une définition élémentaire et régulatrice du religieux exprimé sous la forme d'une religion. Il est possible d'évoquer trois dimensions constitutives de l'univers religieux symbolique :
1) la signification fondamentale donnée à la vie humaine dans le monde avec autrui par un rapport à la Transcendance,
2) la pratique rituelle non déliée de comportements éthiques,
3) la communauté croyante simultanément spirituelle et institutionnelle.

Certes les sociologues de la religion élargissent le concept de "religieux " aux religions dites métaphoriques ou séculières, aux mouvements spirituels multiples et au "religieux sauvage" extérieur à toute institutionnalisation minimale. Ici nous nous en tenons au "religieux classique" révélé par la longue durée, manifesté en des formes culturelles reconnues et apte à nouer des alliances avec le monde profane. Ce type de "religieux ", exprimé par les religions instituées, a une permanence à l'intérieur de l'histoire et une universalité au sein du monde, comme le révèle la vie de l'humanité. De ce point de vue, il est significatif de l'être de l'homme. Il met au jour l'homme, bien au-delà de la surface de sa vie, dans son rapport à lui-même, à autrui, au cosmos et à la divinité, autant dire dans les structures invariantes de son être paradoxal simultanément engagé au cœur de la finitude et ouvert à l'Infini.

La religion, en son univers symbolique, traduit cet être paradoxal de l'homme, dans son langage, sa ritualité et sa communauté croyante. Elle s'efforce d'objectiver la signification ultime de la vie et de la mort à laquelle l'esprit s'affronte, de l'autre et de la relation qu'il appelle, du monde et de l'attitude humaine qu'il inspire ; c'est cela qu'elle inscrit dans sa confession de Foi, dans le dynamisme vital du rite et dans le mode de vie qu'elle suscite. En elle, l'homme n'est séparé ni de lui-même ni d'autrui ni du cosmos, parce qu'il n'est pas séparé de Dieu. Elle n'indique pas le périphérique de l'existence humaine, mais elle désigne la vie transcendantale de l'homme dans laquelle celui-ci se trouve apporté avec l'autre, en ce monde.
Ce n'est d'ailleurs pas sans raison que les hommes se tournent vers la religion en ces grands moments de l'existence que constituent la naissance, la conjugalité, la parentalité, l'agonie...  A travers ces moments décisifs où la vie est risquée, on aperçoit le lien de la vie à la Transcendance qu'offre la religion.

2 - L’EXPRESSION RELIGIEUSE COMME RAPPORT A LA TRANSCENDANCE AU CŒUR DE LA VIE HUMAINE

La religion essaie de mettre en lumière la vie de l'homme dans sa vérité ultime, par le déploiement de perspectives d'intelligibilité :
- la perspective métaphysique du lien avec l'Absolu,
- la perspective herméneutique du lien avec la vérité,
- la perspective sociologique du lien avec l'autre dans le monde.

Du point de vue métaphysique, la nécessité du lien de la vie avec l'Absolu s'éprouve dans l'humanité de la manière suivante : en vivant les hommes ressentent la fragilité de leur être et celle de l'être du monde, ils se mettent en quête d'un point d'ancrage à partir duquel ils habitent l'univers et entrent dans l'histoire. L'exigence de Dieu est moins ici une question spéculative qu'un appel ontologique. L'homme s'offre comme un être fini en quête d'Infini. Ainsi la recherche de Dieu s'inscrit dans l'ouverture de l'être humain et le lien reconnu à la Transcendance soutient la vie du sujet en humanité (vie gardée dans le sauf et l'indemne).

Du point de vue herméneutique, la problématique de l'Absolu fait apparaître l'importance de la Transcendance comme Source fondamentale de Salut à l'encontre des infirmités de l'existence historique. L'énergie que libère l'Absolu renouvelle le monde habité par l'homme. Elle est puissance de vie universelle, force de cohérence, dynamisme d'unité. C'est pourquoi, sur le plan religieux, l'Absolu demeure l'Instance par excellence dont procède le sens ultime de toutes choses : il relie les vivants, fonde les repères, structure l'horizon de l'action, définit les positions et les fonctions des êtres, appelle une "administration" de sa manifestation dans l'espace et le temps des hommes.

Du point de vue sociologique, l'existence d'une activité sociale au sein du monde marque les religions dans leur effectivité. Il est, en toute religion, comme une nécessité de créer des rapports sociaux dans l'élan d'une "complexité croissante". Unifier une communauté par un lien avec l'Absolu s'opère aussi avec le recours à une "matrice" éducative où le groupe se donne une conscience de soi et de son rapport au cosmos et à l'histoire. De cette conscience émergent un mode de pensée et une logique de l'action. L'exigence du lien social parcourt les religions, produisant en celles-ci des formes d'intégration aussi bien que des processus d'exclusion pour la construction d'une communauté pérenne et idéale.

Ces lignes d'intelligibilité laissent apercevoir les points de référence de tout espace religieux institué. Elles montrent que la vie humaine est ici en question dans son origine, son sens et sa forme. Par sa référence objectivée à un lien avec la Transcendance, la religion cherche à révéler la vérité ultime de la vie, affirmant que celle-ci est donnée, qu'elle n'est point absurde et qu'elle n'est pas sans le rapport à l'autre homme. En ce sens, la religion se tient au-delà de toute morale ; elle se définit comme un dynamisme de régénération de la vie par la médiation d'un lien avec la Transcendance impliquant, dans son interprétation même, l'invariant de l'altérité et celui du Salut.

L'invariant de l'altérité présuppose, pour sa compréhension, non seulement la distinction - affirmée par les textes sacrés et les liturgies - entre la divinité créatrice et la réalité de l'humanité et de l'univers, mais aussi l'indisponibilité de l'Absolu comme Origine radicale, autant dire comme l'Autre qui se fait chercher à la mesure de son propre don.

L'invariant du salut exige, pour sa signification, l'affranchissement, par la divinité, de la vie humaine vis-à-vis de l'anéantissement ; il s'agit là de la réalité même du rapport à la Transcendance dans lequel s'inscrit la nécessité de la vie sauvée.

Ainsi le lien de la vie avec la Transcendance, thématisé en toute religion, génère une dialectique fondamentale dans l'existence humaine. Il est un dynamisme de régénération qui s'objective sous la forme d'une articulation de deux opérations existentielles fortes :
a) une déconstruction de soi, de ses images idéales, de ses représentations de Dieu, de ses attachements multiples, de ses pratiques idolâtres, de sa propre idéologie religieuse... Il y a ici l'effectivité d'un mouvement iconoclaste traversant l'épaisseur de l'existence dans sa position mondaine,
b) une reconstruction de soi, de sa propre identité en raison d'une interpellation radicale de l'Autre absolu, en vue d'entrer soi-même dans une renaissance ou une conversation ouverte à la manière d’un chemin de transformation de tout l’être.

Sans doute est-ce à partir de la vie régénérée que surgit un monde religieux projeté dans le monde tout court. Cette projection s'accomplit par la médiation des grandes activités humaines repérables dans la culture :
a) l'activité du langage (parole/écriture), avec les différentes fonctions qui lui sont attachées, permettant la position du monde religieux dans l'horizon de la représentation et de ses possibilités dérivées,
b) l'activité du travail où sont impliqués les rapports humains pour une "construction" du monde, rendant possible la réalisation d'un univers religieux organisé dans l'espace et le temps de l'humanité,
c) l'activité éthique où se structure la relation entre les sujets humains, soutenant l'enracinement mondain des exigences relationnelles de la communauté croyante au sein du monde religieux ;
d) l'activité artistique d'où procède la création d'un espace symbolique, donnant à la religion la possibilité d'exprimer l'Invisible dans le visible.

La dialectique qui traverse la vie se projette dans l'horizon culturel où elle ne cesse de s'affiner.

3 - LE FAIT RELIGION COMME FAIT D'HUMANITÉ DANS LA CULTURE

Si le fait religieux se projette dans l'espace culturel, c'est précisément parce qu'il saisit la vie qui, elle-même, se traduit dans les activités humaines fondamentales. II ne s'inscrit pas de l'extérieur dans la culture. Mais il advient en elle par la vie qui s'y déploie. Sa venue à l'intérieur de l'horizon culturel se manifeste de plusieurs manières :
- par des phénomènes institutionnels plus ou moins développés selon les religions,
- par des œuvres significatives,
- par des modes d'existence ou des manières de vivre.

Cette traduction du fait religieux s'opère dans l'inséparabilité de la réalité religieuse eu égard aux données profanes de la culture.

Toute religion apparaît, dans le monde humain, en s'instituant ou en développant une logique institutionnelle ; celle-ci concerne à la fois les rites, les fonctions, les rôles, l'organisation communautaire, discriminés au long d'une tradition ; ces éléments structurés et ordonnés constituent une objectivation institutionnelle du "religieux" saisissable par des savoirs.

Toute religion vient dans l'humanité par une créativité inspirée de son intuition primitive ; cette créativité se reconnaît à la production d'œuvres significatives en des secteurs de réalité distincts : fondations, organismes divers dans la société profane, œuvres d'art... Ces œuvres enracinées dans la culture ont, par leur existence même, une influence sur la société profane dont elles peuvent modifier l'évolution par leur pouvoir exercé sur l'opinion. Elles se posent comme un authentique patrimoine, susceptible d'être analysé, interprété et inséré dans l'histoire de la société elle-même, avec la mémoire de son inspiration d'origine.

Toute religion se constitue dans l'univers de l'homme par l'induction de modes d'existence, autrement dit par la normativité de manières d'être au sein de la vie où prennent forme des rapports fondamentaux avec soi, avec autrui, avec le cosmos, avec l'Absolu. Ces modes d'existence sont autant de témoignages rendus à la religion qui les génère ; ils laissent des traces dans l'espace humain où ils sont proposés ; ils peuvent être appréhendés par des analyses en provenance de différentes disciplines de connaissance, parce qu'ils ont une objectivité liée à leurs logiques de transformation et à leurs effets observables. Ainsi ces traductions du "religieux " dans la culture contribuent à une humanisation de l'homme.

Si l'humanisation signifie le développement des potentialités humaines, alors elle est réelle ici dans la mesure où se trouve affirmé un "appel" insistant à la créativité institutionnelle, sociale, artistique, éthique... Si l'humanisation a le sens d'un enrichissement de l'humanité de l'homme, alors elle est réelle ici dans la mesure où chaque religion fait naître un univers d'expression de l'homme... Si l'humanisation veut dire le dépassement de soi par soi pour l'homme en son humanité, alors elle est réelle ici dans la mesure où l'expression religieuse oriente la vie en direction de la Transcendance, dans une invitation renouvelée à la conversion ou à une quête de l'Absolu.

Bien qu'il soit difficile de nier le processus d'humanisation que recèle toute religion, il existe en toute forme religieuse des risques de perversion, donc de négation de ce mouvement d'ennoblissement. Ces dangers se sont révélés réels dans l'histoire de l'humanité :
- la volonté de puissance de l'institution religieuse dans les formes religieuses à forte institutionnalisation,
- le dogmatisme doctrinaire sur le plan intellectuel,
- la confusion entre le spirituel et le temporel, et la subordination de l'espace humain à la domination religieuse...

Mais devant ces dérives qui débordent le champ de l'expression religieuse, il existe, en toute religion, des possibilités d'affranchissement :
- par l'objectivation de la vie mystique où s'expose la quête de l'Infini,
- par la recherche théologique où se pratique la critique des représentations que toute religion se donne d'elle-même,
- par la "contractualisation" d'alliances avec la société profane où le dynamisme religieux se trouve mis à l'épreuve.
Le problème est de rendre possible l'exercice de ces opérations ; mais celles-ci restent nécessaires pour qu'une religion persévère en son identité et ne se dégrade point en idéologie.

Quoi qu'il en soit, en toute religion inscrite dans l'histoire de la culture, l'homme s'expose lui-même. De sa vie en ce monde, il montre quelques traits significatifs :
- l'ouverture de son être et l'inadéquation de celui-ci à son propre univers,
- la nécessité du sens pour l'existence affrontée au Mal et à la mort,
- la recherche du Salut, à savoir de la réconciliation irréversible et décisive avec soi, avec autrui, avec le cosmos, avec le divin.

Telles pourraient être reconnues quelques caractéristiques de l'humanité de l'homme, dévoilées dans la religion qui représente l'univers symbolique où les aspirations humaines fondamentales peuvent être exprimées, interprétées et régulées dans un lien avec la Transcendance. En somme, l'homme se découvre lui-même dans l'expression religieuse ; il s'annonce en sa vie où se nouent les trois dimensions qui le constituent comme vivant : le dire, l'agir et le pâtir.

En conclusion, il importe de rappeler que la religion met en lumière une dimension structurelle de l'être humain, qu'elle se définit fondamentalement par un lien avec la Transcendance au cœur de la vie et qu'elle se projette nécessairement sur l'horizon culturel de l'humanité. En dépit de ses éventuelles déviations, toute religion possède en elle-même des ressources suffisantes pour réorienter la vie en direction de l'Absolu. Aucune forme religieuse n'est extérieure à la vie ; toutes révèlent l'homme dans ce qu'il a d'irréductible, ou d'impossible à résorber dans les limitations d'un univers de position. "L'homme passe infiniment l'homme", c'est ce que fait paraître toute religion d'une manière très ordinaire.

Pierre Gire
Philosophe
Faculté de philosophie de l'Université Catholique de Lyon 
1er janvier 1999
Créé le 01/10/2012
Modifié le 01/10/2012