Signification de la fête
Définitions, fondements, fonctionnements et rôle de la fête.

Sources : Cahiers de culture religieuse, n° 7, décembre 1999.

1 - Critères pour un inventaire

On peut regrouper les réalités festives selon quelques critères qui ont pour seul intérêt leur utilité, sans prétendre à une quelconque exhaustivité.

Du moment festif à la fête organisée
Autre chose est la célébration d’un mariage, et le pot que l’on prend à la fin de la réunion, ou le repas ordinaire assorti d’un extra, bonne bouteille ou gâteau, pour marquer une rencontre, un anniversaire… Dans les deux cas, il y a une organisation, mais le côté festif apparaît de façon plus spécifique quand on ne se retrouve que pour la fête. Un repas de noces est festif d’un bout à l’autre, tandis que le moment festif qu’est le partage du pot ou du gâteau s’intègre dans une réalité qui ne l’est pas, ce qui ne veut pas dire qu’il a forcément une importance moindre.

De la fête populaire à la fête institutionnelle
Participer à une fête foraine n’est pas assister au défilé du 14 juillet. Carnaval, kermesse, fête foraine ou bal permettent distraction, défoulement, dépenses (d’argent ou d’énergie) et donnent lieu à une ambiance festive caractéristique, tandis que le défilé très encadré et cérémonialisé du 14 juillet, lié à une date, à un événement historique précis est une fête de l’institution nationale qui se donne à voir au peuple parqué derrière des grilles. C’est l’apparat de l’appareil.

Du défoulement à la gravité
Chaque fête a sa logique. Quand on participe au carnaval, on se comporte autrement que si l’on participe à la cérémonie du 11 novembre. La rencontre de Jean-Paul II et du Primat de l’Eglise anglicane fut une fête prodigieuse d’intensité, de joie mais aussi de gravité. Applaudissements et silences revêtaient un sens particulier. On parle beaucoup de "s’éclater", mais les fêtes les plus intensément vécues ne sont pas forcément celles qui donnent lieu à une extériorisation débridée.

De la gratuité au commerce
Fernand Reynaud a épinglé ces "galas organisés par les organisateurs du gala au profit des organisateurs du gala". Quelle organisation ne s’y est reconnue, de près ou de loin ? La fête aujourd’hui est très largement commercialisée dans notre société, et le profit en est l’un des ressorts essentiels. Sans vouloir ignorer les aspects économiques de toute fête, on peut encore cependant parler de gratuité en certaines occasions : ces veillées par exemple, où chacun apporte ce qu’il faut apporter pour organiser le repas, et participe à sa manière à l’animation.

Ces critères se combinent entre eux de façons variées. Il faut juger sur pièce à chaque cas. On peut être pour ou contre tel type de fête, examiner l’intérêt ou les nuisances de telle ou telle forme de fête. Nous examinerons ici la fête, en retenant surtout ses fondements et ses aspects positifs, et de toute façon en la considérant comme partie intégrante de notre humanité.

2 - LES FONDEMENTS DE LA FETE

La vie : une fête
"Quelle profusion dans tes oeuvres, Seigneur" ps. 103.
On peut rapporter la fête, dans un premier temps à cette profusion dont parle le psaume. Il parle aussi de "splendeur et d’éclat" à propos de la création. Les hommes n’ont pas inventé la fête, ils l’ont reçue. Partout dans la nature se manifeste comme un trop-plein, un élan difficile à contenir et qui explose de mille et une manières. Depuis les gambades du petit poulain, les sauts du bouquetin dans la montagne, les trilles des oiseaux ou leurs danses nuptiales, la floraison de la nature au printemps, jusqu’aux gazouillis du nouveau-né et à la musique, à la danse chez les humains.

Profusion
L’aspect débordant de la vie nous habite en profondeur. Il se manifeste par cette exultation, cette recherche de dépassement, cette volonté de vivre qui bouillonnent en nous. Il se manifeste aussi dans le trop-plein de nos sentiments à certaines occasions. La fête a d’abord pour terreau tout cela. Quand déborde la joie ou le chagrin, il faut faire quelque chose. Nous avons besoin du langage de la fête, à la fois comme l’expression du trop-plein qui est en nous et comme possibilité de lui donner sens ou de le canaliser, car il se présente en nous comme quelque chose de sauvage, comme ce quelque chose de plus grand que nous qui parle en nous et que nous comprenons mal (J. Duvignaud).

Gratuité
La vie, l’univers, nous-mêmes, autant de réalités que nous avons reçues. Je peux me donner la mort, mais pas la vie avec tout ce qui la suppose. Nous n’avons rien demandé, rien mérité, rien payé pour venir au monde. La fête exprime cette gratuité, et porte en elle son mystère. Mais vivre n’est pas tout, il faut encore survivre pour subsister. Pour cela nous avons reçu l’intelligence. Occupés dans nos tâches humaines à transformer le monde, à produire, à vendre, rentabiliser, calculer, nous sommes tentés d’oublier que ces capacités qui sont en nous, elles aussi, nous sont d’abord données gratuitement. Que la fête chrétienne soit d’abord action de grâce, quoi d’étonnant ?

Beauté
Activités festives et activités artistiques vont de pair. La beauté du monde, celle de l’homme nous saisissent et suscitent en nous la contemplation, l’admiration. Comme les arts, la fête participe de ce désir de transfigurer le réel, de traduire sa "splendeur et son éclat", de transposer les événements par toutes sortes de moyens et d’artifices (costumes, danses, décors, jeux), comme si nous voulions rejoindre ainsi cette étincelle de divin qui quelque part transparaît en nous.

Plaisir et jeu
L’exercice des diverses activités corporelles de l’homme en bonne santé s’accompagne de la sensation de plaisir. Celui-ci se heurte à la dureté du travail, des conflits, de la souffrance, mais cela n’empêche pas qu’il soit un ressort décisif de nos pulsions. Le jeu est par excellence le domaine du plaisir, et la fête est une activité essentiellement ludique. Elle n’hésite pas souvent à adopter d’autres règles du jeu que dans la vie courante. La fête des fous permettait toutes les parodies et bien des transgressions, et les chrétiens font bien la fête autour d’un crucifié, le proclament roi ! Le jeu est essentiellement à la fête, de même que pour y entrer il faut être capable de jouer. La fête nous sauve du sérieux, nous fait prendre de la distance, nous rappelle le caractère relatif de nos jeux quotidiens.

Vanité, tragique
Dans la fête, comme dans toute réalité humaine, nous trouvons une ambivalence. Tout ce que nous venons de dire de positif se heurte à la précarité et au tragique de toute existence. A quoi bon cette profusion, cette beauté, si elles vont à la destruction, à la mort ? "C’est dur de mourir au printemps" disait Brel et Camus, le méditerranéen, a exprimé ce sentiment de l’absurde qui saisit l’homme devant la mort d’un enfant. Contradiction intolérable. La fête, elle aussi, est précaire, fugace, et les lendemains de fête sont souvent douloureux. Au coeur même de la jubilation, nous pressentons cette vanité, qui faisait parler l’Ecclésiaste, comme si nous tentions de garder et de sauver ce qui nous échappe et s’en va inéluctablement. Au paroxysme de nos réjouissances, se profile le masque de la mort, le tragique de notre condition, de même que peuvent surgir au plus fort d’une fête funèbre l’humour et la dérision.

3 – LA FETE ET LE TEMPS
 
"Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous le soleil ... un temps pour enfanter et un temps pour mourir ... un temps pour gémir et un temps pour danser..." (Ecclésiste)

La genèse de l’homme va de pair avec son appropriation du temps. La durée, ce flot continu du devenir des êtres et des choses, des changements permanents. C’est comme si nous n’en finissions pas de naître, et donc aussi de mourir, car toute naissance est arrachement, passage, exode, traversée. Le christianisme s’appuie de façon privilégiée sur cette dimension de l’existence, mais n’oublions pas qu’elle le précède, parce que constante et universelle. Les changements qui surviennent en nous, corporels ou sociaux, nous introduisent dans des "crises" qu’il nous faut gérer et traverser : mettre au monde un enfant, devenir pubère et passer de l’enfance à l’état d’adulte, se marier et fonder une famille, trépasser. Ce sont là les grandes crises. Il y en a bien d’autres, liées à des moments importants de notre existence : nos anniversaires, nos examens, nos conversations, nos changements de statut ou de travail. Ces passages des fêtes, plus ou moins importants, mais dont la logique et la fonction sont les mêmes.

On y retrouve les éléments décrits ci-dessus, notamment le trop-plein de joie, d’angoisse ou de chagrin. On y trouve surtout la structure ternaire des rites de passage : le temps de l’arrachement du statut antérieur : il faut quitter ce qu’on était. Le temps de la marge, temps d’épreuve, d’apprentissage, de préparation à ce qui vient, où l’on est un peu entre deux eaux. Le temps de l’entrée dans le nouveau statut, enfin, et de l’intégration solennelle dans le nouveau groupe. Chacun de ces moments donne lieu à des rites, à des fêtes, toujours soigneusement programmés, parce que soumis à un contrôle social, à des traditions et coutumes.

Un pour tous, tous pour un
L’homme est un être social. C’est la culture qui lui donne forme, identité, appartenance, qui lui forge une mémoire et une conscience. Et cependant, tout être humain est unique et ne peut se réduire au résultat d’un conditionnement. La fête qui a lieu à l’occasion d’un rite de passage exprime bien ce double aspect.

Quand un membre du groupe grandit, se marie, meurt, est baptisé, confirmé, c’est lui seul, de manière unique qui vit le passage, et cependant tous les membres de son groupe social sont concernés. Il s’agit pour lui et pour eux, de manière différente et complémentaire de vivre un deuil et une naissance.

Lorsqu’un membre du groupe change de statut, de position, quelque chose de neuf arrive à tous, et tous doivent se positionner de nouveau par rapport aux autres et se remettre en face de l’histoire, de la mémoire collective, de l’idéal du groupe. En effet, ce qui arrive à l’un arrivera aux autres.

La fête avec ses rites réactive la mémoire, la conscience, les valeurs, et en cela, elle reforge et ressoude l’identité du groupe. On peut se demander ce que serait et deviendrait un groupe social sans rites de passages, sans rassemblements et sans fêtes. Il serait sans doute rapidement condamné à la dilution et la dispersion. A l’inverse, vouloir s’installer dans la fête permanente et vivre le quotidien en cherchant que durent les états émotionnels de la fête aboutirait sans doute à une déstructuration néfaste et mortelle pour toute société. Mais ceci est une autre question.

Michel Scouarne
CAEC Bretagne
Cahiers de culture religieuse 7

1er décembre 199

 

Créé le 01/10/2012
Modifié le 01/10/2012