Regards sur l'école
Quelle approche laïque des religions développer à l'école ? Une interview de René Nouailhat accordée à la revue JDI
Docteur ès lettres, historien et pédagogue, René Nouailhat est directeur et professeur au centre universitaire catholique de Bourgogne où il a fondé l'Institut de formation pour l'étude et l'enseignement des religions. Il est actuellement responsable de la mission "Enseignements et religions" du Secrétariat général de l'enseignement catholique (Sgec).

JDI : Vous défendez depuis de nombreuses années un enseignement laïc du fait religieux. Pourquoi jugez-vous nécessaire que les enseignants s'emparent de cette question ?
René Nouailhat : Je pense qu'il est temps que l'école aborde les religions comme un objet d'étude, avec un regard scientifique et distancié, comme elle le fait dans les autres domaines de la culture comme en histoire ou en géographie. Pour des raisons historiques et sociologique, qu'il serait trop long d'aborder ici, l'école, qu'elle soit publique ou privée sous contrat, ne s'est pas encore emparée de cette question. Il est dommage que l'école fasse l'impasse sur cette dimension dans l'enseignement. C'est se priver d'une partie des clés nécessaires à la compréhension de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui. C'est aussi une façon de passer à côté des représentations dans lesquelles vivent les jeunes, et nous savons que c'est par ces représentations qu'ils apprennent. L'école doit apporter, sur ces représentations, les outils de la réflexion.

JDI : Sentez-vous une évolution sur cette question ?
R. N. : Oui et de manière très nette. L'école a longtemps sous-estimé le phénomène religieux en le renvoyant à la sphère privée. Dans les années 80, la question de l'enseignement du fait religieux a émergé dans le monde éducatif lorsque de nombreux professionnels se sont émus de voir à quel point une grande majorité d'élèves n'avaient plus le bagage culturel minimum pour comprendre certains tableaux ou certains ouvrages littéraires qui font partie de notre patrimoine. Ce phénomène touche toutes les couches de la société et on le retrouve même chez les enseignants. Ces derniers avouent d'ailleurs qu'ils se sentent aujourd'hui démunis lorsqu'il s'agit d'aborder un sujet relatif à un fait religieux dans leur classe.
Aujourd'hui, la question de l'enseignement des faits religieux a encore évolué. C'est souvent un moyen de répondre aux malaises identitaires qui traversent la société française. Beaucoup d'enseignants sont confrontés à des questions de leurs élèves sur les religions ; ils s'aperçoivent qu'ils ne peuvent plus ignorer cet aspect ; mais ils estiment ne pas avoir les moyens de traiter ces sujets faute d'avoir été formés et surtout en raison de leurs difficultés pour se situer par rapport à leurs propres croyances ou leurs incroyances. Cela les rend souvent mal à l'aise.

JDI : Mais n'est-il pas délicat pour un enseignant d'aborder avec ses élèves un sujet aussi sensible ?
R. N. : C'est justement parce que c'est un sujet qui pose aujourd'hui problème que l'école ne peut l'éviter. Ne pas en parler, c'est laisser se développer un certain nombre de pathologies comme les fondamentalismes ou les dérives sectaires. Nous assistons à des replis communautaires dans notre société, comme l'a montré le rapport Stasi de décembre 2003. L'école est totalement dans son rôle lorsqu'elle aide les élèves à mieux comprendre leur histoire, sociale et religieuse. Pour un enseignant, aborder d'une manière laïque les faits religieux et, lorsque le programme s'y prête, les différentes religions, ce peut être un moyen de faire mieux comprendre les différences. On a peur de ce que l'on ne connaît pas. Les élèves peuvent comprendre la dimension religieuse d'un fait culturel ou les caractéristiques de différentes religions sans pour autant adhérer à ces religions. Ils doivent apprendre à distinguer le savoir et le croire, même s'il y a de la croyance dans le savoir et du savoir dans la croyance. Les approches agnostiques ou athées doivent elles aussi être abordées et étudiées lorsqu'on traite des religions.

JDI : Mais que faire lorsque des élèves ou leurs parents refusent cette approche laïque de la religion ?
R. N. : Il faut bien entendu faire attention de ne pas choquer, mais il faut également être ferme sur les valeurs qui nous unissent, quelles que soient nos appartenances religieuses. En France, les valeurs de référence sont celles de la République et des Droits de l'Homme. Il faut avant tout veiller à ce que chaque enfant soit respecté dans son appartenance ethnique ou religieuse. Mais si je pense que s'il faut respecter toutes les personnes, toutes les idées ne sont pas forcément respectables. L'école a  un rôle à jouer face à certains discours tenus par des extrémistes que l'on trouve dans toutes les religions : le fanatisme ou le communautarisme ne sont pas acceptables.

JDI : Concrètement, comment pensez-vous que cet enseignement puisse prendre sa place dans l'école ?
R. N. : Je ne pense pas qu'il faille créer des cours de religion à proprement parler, mais plutôt que cet enseignement s'inscrive dans le cadre des différentes disciplines. A l'école primaire, l'enseignant est plus libre pour aborder ces sujets en fonction des questions des élèves et il peut les mettre en mots et en références de traditions diverses en maintes occasions. Il peut très bien parler aborder la civilisation chrétienne à l'occasion de la visite d'une église ou lors des fêtes de Noël, la religion musulmane pendant la période du Ramadan, etc. Les enfants entendent parler de ces moments forts à la télévision ou lors de discussions familiales sans pour autant avoir quelqu'un proche d'eux capable de leur expliquer les raisons historiques et culturelles de ces fêtes. J'ai vu des projets formidables dans certaines écoles qui avaient travaillé sur les grandes religions monothéistes avec leurs élèves, notamment à travers le patrimoine artistique. C'est avant à chaque enseignant de s'adapter à l'âge et au niveau de ses élèves. Et cela peut être prolongé avec les plus grands en regards croisés des diverses religions et des diverses positions à leur égard.

JDI : Un travail difficile lorsque l'on n'est pas spécialiste ?
R. N. : C'est vrai qu'il y a des progrès à faire tant au niveau de la formation initiale que de la formation continue pour pallier le peu de connaissance sur ce sujet de la part d'une grande majorité des enseignants. Mais je suis souvent en admiration devant le travail accompli par certains collègues. Vous pourrez le vérifier en allant sur le site internet de la mission que je dirige : www.enseignement-et-religions.org . Vous verrez comment s'y prennent des professeurs d'école, de collège ou de lycées.
En France, on est traditionnellement mal à l'aise sur cette question, on ne sait pas comment s'y prendre, mais les choses peuvent évoluer. Le rôle de l'école est avant de former l'esprit critique des élèves, leur apprendre à penser par eux même, à poser un regard distancié face à un texte, une image ou une vidéo, un événement d'actualité. C'est cette démarche intellectuelle qu'il doivent acquérir lorsqu'ils étudient le fait religieux.

JDI : Y a-t-il un risque d'aborder davantage une religion plutôt qu'une autre ?
R. N. : Je ne vois pas la question sous cet angle. Il n'y a pas à étudier toutes les religions, ce serait d'ailleurs impossible, ni à les aborder sous le prisme d'une seule. Le ramadan ne doit pas être présenté comme le carême des Musulman, ou l'inverse, comme on l'entend souvent. Chaque religion a sa spécificité, ce qui en fait aussi sa richesse. Il est en revanche utile de faire des ponts entre les religions pour montrer la diversité des pratiques et des croyances en France et dans le Monde.

JDI : Est-il souhaitable d'aborder aussi les valeurs véhiculées par les religions ?
R.N. : C'est une question plus complexe. Toutes les religions tentent de répondrent aux grandes questions que se posent les êtres humains. Elles se rapprochent en ce sens de la philosophie. Mais ce sujet est plus délicat à aborder avec les élèves, même s'il fait partie intégrante du fait religieux. Il est à mon avis plus opportun de montrer aux élèves que toutes les religions évoluent en même temps que les sociétés. Ils peuvent ainsi sentir que les religions ne sont pas quelque chose de figée. Ce qui n'empêche pas, et c'est même le plus important, de rentrer dans l'intelligence des questions religieuses, dans le sens de ces questions, qui sont celles de tous les hommes, quelles que soient la variété des réponses croyantes ou incroyantes.

Propos recueillis par Jérôme Citron.
Journaliste
1er mai 2006
Créé le 28/09/2012
Modifié le 28/09/2012