La république et l'Islam dans l'Algérie coloniale
Comment le principe de laïcité était-il pris en compte dans l'Algérie coloniale . Une occasion de croiser deux thèmes actuels : l'anniversaire de la loi 1901 et la "question" coloniale.
1 - Qui est l'émir Khaled ?
2 - Quelle est la situation de l'Algérie en 1924 ?
3 - Pourquoi une lettre à Edouard Herriot ?
4 - Pourquoi demander l'application de la laïcité en Algérie ?
5 - La question scolaire, un des élèments du problème


Alors que la France a commémoré le centenaire de la loi de 1905 avec une certaine quiétude, les passions se déchaînent parfois avec le retour de la " question coloniale ". Il nous semble intéressant, pour croiser ces deux thèmes actuels de rappeler l'attitude ambiguë de la République française à l'époque coloniale, qui proclame haut et fort le principe de laïcité sur le territoire métropolitain, mais se garde bien de l'appliquer à l'égard de l'islam en Algérie.

Pour ce faire, nous proposons une analyse d'un document très éclairant sur ce sujet, la revendication d'un notable musulman à l'égard de l'Etat français en 1924 : appliquer en Algérie une égalité de droits et de devoirs aux Français musulmans, dont la laïcité dans les rapports religion-Etat.

Or, soucieux de faire plaisir au lobby colonial, soucieux de conserver une Algérie française dont on pense qu'elle risquerait d'être menacée par un islam indépendant, l'Etat français n'appliquera jamais la loi de 1905 à l'égard de l'islam algérien.

INTENTIONS PEDAGOGIQUES

- Rappeler que la République française a eu déjà dans le passé à gérer une population musulmane, à intervenir dans ce domaine religieux pour le réglementer.
- L'existence en France d'une vieille habitude interventionniste face à un islam que le pouvoir souhaite contrôler.
- L'Algérie française était l'un des domaines de non application de la loi de séparation de 1905.
- La lettre de l'émir Khaled peut être étudiée aussi bien dans le cadre de la décolonisation que dans celui de l'histoire politique intérieure française.


COMMENTAIRE

Ce mémorandum de dix revendications ne concerne pas le seul domaine religieux, mais l'ensemble de la situation des Indigènes algériens. Dans la réalité, comme dans l'enseignement de la discipline historique, les registres sont intimement mêlés, le fait religieux  existe rarement à l'état brut et pur, il n'est, comme ici, qu'un élément parmi d'autres de l'activité humaine. Nous proposons quelques rappels de connaissances pour étayer la réflexion.

1 - Qui est l'émir (1) Khaled ?

L'émir Khaled (1875-1936) est un petit fils du fameux émir Abd el-Kader (1808-1883) qui résista militairement à l'occupation française en Algérie jusqu'à sa reddition en 1847.

Ab el-Kader fut à la fois un grand mystique musulman, un chef nationaliste, et à la fin de sa vie un fidèle allié de la France dans son exil à Damas. Kahled, l'un de ses petits fils, est lui aussi un fervent musulman qui lutte pour une meilleure et plus juste intégration de l'Algérie à la France. Fier de sa culture et de ses origines, engagé volontaire dans les goumiers du colonel du Jonchay, il se battit avec bravoure durant la première guerre mondiale, ce qui lui valut la croix de guerre. En 1924, lorsqu'il rédige cette lettre au président du conseil Edouard Herriot, il a déjà derrière lui une expérience politique assez revendicatrice à l'égard de la France.

Un des rares élus musulmans au conseil municipal d'Alger, Kahled est l'un des premiers à oser revendiquer un meilleur traitement pour les musulmans d'Algérie. Président de la " Fraternité algérienne ", il considère l'inertie française depuis 1918 à l'égard de l'Algérie comme un affront aux Algériens morts pour la patrie. Ses propos fort mal considérés par l'administration française lui valurent d'être exilé en Egypte en juillet 1923. Le succès électoral du Cartel des gauches en mars 1924 contre le Bloc National lui permet de rentrer à Paris.
C'est ici dans ce contexte, qu'il adresse une requête pleine d'espoir au nouveau chef de gouvernement. La mention " en exil " qui suit sa signature, est là pour rappeler à Herriot l'action injuste du précédent gouvernement.

2 - Quelle est la situation de l'Algérie en 1924 ?

Progressivement conquise à partir de 1830, l'Algérie devint un territoire français, d'abord géré par l'armée puis directement par le pouvoir politique. Devenue colonie de peuplement, les colons européens furent dans la pratique toujours favorisés au détriment des indigènes. Toute politique en faveur des indigènes fut combattue par le lobby colonial.

L'essentiel du cadre législatif et réglementaire qui régit l'Algérie en 1924 remonte aux débuts de la IIIe République. Depuis 1881, l'Algérie est découpée en trois départements plus les territoires sahariens, un code de l'indigénat régit la vie des indigènes musulmans qui, sauf exceptions, n'accèdent pas à la citoyenneté française réservée aux colons et aux Juifs (décret Crémieux). Les indigènes sont soumis à toutes sortes de régimes spéciaux, tant pour la justice que pour l'armée ou l'école. Si Clémenceau osa remercier les Algériens pour leur glorieuse contribution à la grande guerre, les concessions faites en 1919 à l'Algérie restèrent pour la plupart lettre morte. L'émir Khaled a toujours refusé la citoyenneté française car cette naturalisation exigeait pour tout indigène de renoncer à son statut personnel, c'est-à-dire à la loi islamique, ce qui revenait, dans l'esprit de l'islam, à apostasier. La République obligeait à choisir entre une vie selon les préceptes de l'islam et la citoyenneté française.

Le procédé de naturalisation de l'époque pose nettement le problème du rapport islam - pouvoir politique non-musulman. La question est de savoir si l'on peut être à la fois pleinement français et pleinement musulman (2). Les naturalisés sont relativement peu nombreux, ce sont surtout des petits fonctionnaires. De 1919 à 1925, on n'enregistre que 585 cas, soit une moyenne de 83 par an. Cette situation de sujétion, d'apparente incompatibilité entre l'islam et la République française n'est pas oubliée de nos jours où le voile islamique est visé (3). Les indigènes de religion musulmane sont donc considérés comme Français, plus précisément "  sujets français ", n'étant pas citoyens, la plupart des fonctions d'autorité leur étaient interdites. La loi de 1905 de séparation des religions et de l'Etat n'est pas appliquée, l'islam est encadré, en Algérie, l'attitude coloniale prévaut sur l'attitude républicaine.

3 - Pourquoi une lettre à Edouard Herriot ?

Adversaire du Bloc national qui règne sur la France victorieuse d'après 1918, E. Herriot reconstitue le parti radical dès 1922, et propose aux socialistes la constitution d'un cartel électoral pour remporter les élections de 1924. Malgré une absence de programme précis, le Cartel remporta ces élections. Le Président de la République, acculé à démissionner, fut remplacé par le radical Gaston Doumergue qui nomma E. Herriot Président du Conseil, c'est à dire chef du gouvernement le 15 juin 1924. La lettre de l'émir Khaled du 3 juillet, se situe donc dans ce contexte d'installation du nouveau gouvernement. E. Herriot souhaite prendre le contre-pied de la politique de droite du Bloc national précédant en proposant :
- un projet de loi d'amnistie, conçu comme un acte réparateur à l'encontre des mesures anti-républicaines du Bloc. L'émir exilé en 1923 porte donc tous ses espoirs sur ce gouvernement,
- un respect des lois sociales,
- une politique extérieure en lien avec l'esprit de la SDN. Or, l'émir rédigea une lettre au Président Wilson,
- après la mise en veille des lois de séparation de 1905, un retour à une politique de laïcité pour l'ensemble du territoire français, y compris l'Alsace Lorraine toujours concordataire.

Par ailleurs, E. Herriot est connu pour s'être déjà intéressé à la question de l'islam au sortir de la Grande guerre en rédigeant un rapport qui est à l'origine de la loi du 19 août 1920 qui accorde un crédit de 500 000 Francs à la Société des Habous et Lieux saints de l'Islam fondée en 1917.

Ainsi donc, Edouard Herriot apparaît-il à l'émir Khaled comme l'homme politique français capable de faire appliquer la loi de 1905 à l'Algérie.

4 - Pourquoi demander l'application de la laïcité en Algérie ?

Revendiquer l'application au culte musulman de la loi de séparation des cultes et de l'Etat peut étonner dans les propos de l'émir Khaled, alors que l'Eglise catholique n'est pas encore bien remise de cette loi. L'islam à cette époque serait-il plus demandeur de laïcité que le christianisme ? Avant d'analyser les motivations de cette demande, il nous faut au préalable rappeler pourquoi la République française, laïque dans ses fondements et dans ses pratiques métropolitaines, ne l'est pas en Algérie.

Au début de la conquête de l'Algérie, le regard porté sur l'islam est fait d'idées vieillottes. De Bourmont croyait prendre sa revanche sur les croisades et le secrétaire de Bugeaud, Louis Veuillot, déclarait que " les Arabes ne seront à la France que lorsqu'ils seront Français, et ne seront Français que lorsqu'ils seront chrétiens " (4). Très tôt cependant, les Français comprirent que toute tentative missionnaire de conversion était vouée à l'échec, mais ils n'en conservèrent pas moins une certaine méfiance à l'égard d'une religion qui était celle des vaincus. N'était-ce pas au nom de l'islam que des révoltes furent menées depuis Abd el-Khader ? C'est donc pense t-on, une religion qu'il faut encadrer, contrôler, aussi n'est-il pas question de la laisser libre d'agir dans le cadre d'une séparation religion-Etat. Le décret d'application de 1907 de mise en œuvre de la loi de séparation de 1905, ne sera jamais appliqué.

En Algérie, le ministère de la Justice et des cultes gère directement le personnel cultuel qui est choisi, nommé, payé, contrôlé. Les critères ne sont pas forcément ceux de la compétence religieuse mais ceux de la docilité à l'égard de la France. Les postes de muftis ou d'imams sont souvent accordés comme des récompenses financières à ceux qui avaient bien servi la patrie durant la Grande guerre. Ce personnel placé dans le cadre d'un service civil, est sommé de prêcher " la soumission au destin voulu par la Providence et l'obéissance au gouvernement général, aux caïds et aux colons ". Un imam déclare à ses fidèles : " Si Dieu nous les a envoyés pour nos péchés, il nous en délivrera quand il le jugera bon. En attendant, il faut accepter le sort qui nous est fait. Toutes les péripéties du malheur d'aujourd'hui ? " Mektoub " (5), c'était écrit ! " (6).

Un administrateur français sur place cumule significativement deux fonctions avec le titre de Secrétaire général des Affaires Indigènes et de la Police Générale. L'idée est claire, l'islam peut être la source de désordre ! La République s'appuie également sur les chefs de confréries religieuses, jadis alliés d'Abd el-Khader, mais depuis " neutralisés, retournés ". L'Etat laissera se développer un islam populaire avec des processions colorées (7), le culte des marabouts, ces saints populaires guérisseurs. Les musulmans réformateurs opposés à cette politique, comme A. Ben Badis (8) qui mène campagne contre l'islam populaire des confréries et les marabouts alliés au pouvoir colonial, sont interdits de prêche. La République française intervient donc directement dans les affaires du culte musulman.

Dans un tel contexte, revendiquer l'application de la loi de séparation, c'est pour l'émir Khaled et de nombreux oulémas qui le soutiennent, une demande de liberté, un rejet du contrôle colonial, la possibilité pour l'islam d'Algérie de s'organiser lui-même. Il ne faudrait pas en déduire que l'islam en général est favorable à la philosophie laïque française. Le mot laïcité d'ailleurs est inconnu de l'arabe, mais, dans la mesure où le pouvoir politique, en l'occurrence ici français, n'est pas musulman, mieux vaut en être séparé.

Derrière cette demande se profile également la question de la liberté d'enseigner, d'apprendre l'arabe considéré comme langue étrangère par la France alors que pour l'islam c'est la clef d'accessibilité à la lecture et compréhension du Coran.

5 - La question scolaire, un des éléments du problème

Les idées généreuses des fondateurs de la IIIe République prévoyant d'étendre à l'Algérie le nouveau système scolaire français se heurtent à des difficultés de tous ordres. La principale est l'hostilité des colons qui craignent le développement d'un nationalisme qu'ils assimilent plus ou moins à l'islam. En effet, pour les Européens d'Algérie, le danger était " le nationalisme musulman ". La dernière grande révolte de 1870 avait effectivement montré que dans une société déstructurée par la colonisation, l'islam seul apparaissait comme le meilleur ciment identitaire.

C'est la raison pour laquelle, l'enseignement de la langue arabe était si peu présent. L'arabe, " langue sacrée " du Coran pour la plupart des musulmans, était donc à écarter. En 1938, un décret signé de Camille Chautemps alors ministre de l'intérieur, précise que l'arabe doit être considéré comme une langue étrangère au même titre que n'importe quelle autre. Il ne doit avoir aucune place ni dans l'enseignement ni dans la vie publique algérienne. En 1945, un décret rend obligatoire la connaissance du français pour les instituteurs d'écoles arabes, ce qui en mettra plus d'un en situation illégale (J; O ; de 20 octobre 1947, p. 4457).

L'armée et l'administration française ont toujours freiné l'enseignement de la langue arabe littéraire, langue du Coran, alors que l'immense majorité des indigènes parle un dialecte arabe local. Durant toute la période coloniale ce sera l'une des revendications des oulémas, ces savants en matière religieuse. Le leader nationaliste Ferhat Abbas l'écrit clairement dans ses projets pour l'Algérie : " La France ne doit, en aucun cas, oublier qu'elle veut avoir ici des enfants dignes d'elle, mais des enfants musulmans. Or, notre langue seule peut donner une éducation musulmane. Or, tous les ans, des musulmans " de nationalité française " vont à La Mecque et ils continueront d'y aller, à travers les âges. Eh bien, il importe que ces musulmans soient de véritables musulmans, capables de soutenir la comparaison avec le reste de l'islam et non des fantoches " suant l'apostasie ".(9) ".

La politique scolaire de la France en Algérie était donc un moyen de contrôler l'islam suspecter d'être au cœur d'un éventuel nationalisme. Les Oulémas parviendront tout de même à installer un réseau d'établissements scolaires. Abdelhamid ben Badis, le réformateur musulman dont le mouvement était interdit de prêche par l'administration, parvint à fonder la première méderssa - école - libre dans la mosquée verte de Constantine. Une formule célèbre résume bien la pensée de Ben Badis : "  L'islam est ma religion, l'arabe ma langue, l'Algérie ma patrie ! ". Les rapports de police ne s'y trompent pas quand ils assimilent toute réforme de l'islam à une action politique dirigée contre le régime colonial. La surveillance policière s'exerce également dans cet entre deux guerres à l'égard de quelques agitateurs communistes. Le pouvoir français a peur d'une collusion islam - communisme. Les deux sont sous haute surveillance. C'est ce qu'il ressort de la circulaire de Fernand Michel, secrétaire général des Affaires indigènes et de la police générale du 16 février 1933, adressée aux sous-préfets, administrateurs, au Commissaire central, au Chef de la sûreté, aux maires du département d'Alger.

Ainsi, nous l'avons constaté, la France ne découvre pas l'islam brutalement avec l'immigration économique des Trente Glorieuses, mais a entretenu une longue histoire avec cette religion durant toute la période coloniale, sans remonter aux contacts du Moyen-âge. La longue expérience du contrôle de l'islam en Algérie explique peut-être en partie la capacité actuelle de l'Etat français à organiser l'islam sur son sol, l'interventionnisme n'est pas nouveau. La tentation a toujours été grande de vouloir contrôler une religion jadis suspectée d'être porteuse de contestation voire de désordre. Nos élèves ne doivent pas être amnésique de ce passé colonial au risque de mal apprécier les problèmes contemporains.

Par ailleurs, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, la laïcité française n'est pas une construction idéologique, mais très pragmatique, adaptable à toutes sortes de situations, même extrême comme cette non-application dans l'Algérie coloniale.

Christian Bernard
Professeur agrégé d'histoire géographie
15 janvier 2006


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1) De l'arabe amir, chef, d'où le mot français amiral. Titre honorifique donné aux chefs politiques ou militaires arabes
2) " La naturalisation soustrayait donc l'indigène aux lois d'exception mais aussi au droit coranique et de ce fait la naturalisation pouvait être considérée à juste titre comme une forme d'apostasie " Mahfoud Kaddache, la vie politique à Alger de 1919 à 1939,  Thèse de doctorat  Toulouse 1968 ,Sned, Alger 1970p.21.
3) Belkacem Recham, historien, chargé de cours à l'Université Marc Bloch déclare en plein débat sur le voile, le 22 décembre 2003 sur le site Oumma.com : "  sans doute la loi en gestation dira aux citoyennes musulmanes : il faut renoncer à votre voile pour être admise dans l'école républicaine, comme autrefois, sous le régime de l'indigénat, il était demandé à leurs pères et grands pères de renoncer à leur statut personnel ", c'est-à-dire, à leur religion, pour accéder à la citoyenneté française ".
4) H. Alleg, La guerre d'Algérie, T.1, p.184 (l'esprit missionnaire gravait alors sur les armoiries de la ville d'Alger une croix triomphante au-dessus d'un croissant renversé)
5) C'est écrit, c'est ains! Ce genre d'attitude favorisait le cliché fataliste de l'islam, en milieu musulman comme chez les orientalistes.
6) H. Alleg, op.cit., p.184.
7) Voir les tableaux impressionnistes de Renoir
8) Pour lui, ces pratiques populaires sont hérétiques, il faut retrouver la pureté originelle du message et éliminer ces attitudes contraires au monothéisme. Le discours islamiste actuel redit la même chose.
9) Propos rapporté dans L'Algérie des Algériens, Mahfoud Kaddache, Edif 2000 T 1, de la préhistoire à 1954, 786 p.2003, p.717.
Créé le 28/09/2012
Modifié le 28/09/2012