1789-2005 : religion et pouvoir politique en France
L'Etat français, monarchique ou républicain, n'a cessé au cours de son histoire, de tester des approches différentes dans ses relations avec les religions, comme si l'équilibre souhaité n'était jamais atteint. La période 1789-2005 en est une parfaite illustration.
La religion, un problème politique ?
Qu'en est-il aux XIXème et XXème siècles, après les événements révolutionnaires ?
La vision absolutiste d'avant 1789 conjugue l'uniformité religieuse et l'instrumentalisation de la religion par le politique : l'Etat est au-dessus de la religion. L'Eglise accepte cette situation puisqu'elle est l'alliée de la monarchie, qui reconnaît le catholicisme comme seule et unique religion. L'Eglise, d'autre part, estime avoir vocation à prendre en charge la vie sociale.
La Révolution va bouleverser cet équilibre et, pendant plus d'un siècle, la religion sera un problème politique. Etat et Eglise catholique se livrent une guerre d'influence, chacun voulant conserver ou obtenir plus de pouvoir.
Influencés par la philosophie des Lumières, qui critique le poids de la religion sur l'Etat, et après avoir détruit la monarchie, les révolutionnaires se trouvent face à l'Eglise. Dès l'été 1789, l'Assemblée constituante nationalise les biens du clergé et oblige les prêtres à lui prêter serment. La Convention, entre 1795 et 1797 applique même une première séparation entre l'Eglise et l'Etat.
Napoléon Bonaparte à son tour veut que le régime politique prenne l'initiative : il impose une pacification religieuse en signant avec le pape le Concordat de 1801. Un nouveau type de relations entre la religion et la société civile et politique s'établit, plus serein, mais où l'Etat considère encore, comme sous la monarchie, que les affaires religieuses le concernent : par exemple les autorités religieuses nomment les évêques, mais avec l'accord du pouvoir civil, l'Etat subventionne les cultes. Certes la loi est laïcisée, mais la morale reste imprégnée de religion.
Durant tout le XIXème siècle, l'Eglise tente de revenir en arrière. Dés que les circonstances politiques le permettent, elle essaie de reprendre l'avantage, si bien que se développe une véritable tension entre Eglise et Conservateurs d'un côté et Républicains de l'autre, se développe aussi l'anticléricalisme. La IIIème République aboutit au constat que l'instauration d'une démocratie durable en France passe par une réduction drastique de l'influence catholique.
C'est alors que la laïcité, dont le Littré de 1871 dit qu'elle est
" une conception politique et sociale impliquant la séparation de la religion et de la société civile " intègre les programmes des partis politiques de Gauche.

Qu'est-ce que la laïcité ? Comment définit-elle les relations Eglises-Etat à partir de 1905 ?
La laïcisation de la société, commencée avec Napoléon Bonaparte, reprend et s'accentue dans les années 1880, où les lois scolaires de J.Ferry séparent Eglise et enseignement: l'école primaire est désormais laïque, gratuite et obligatoire, le catéchisme est supprimé à l'école.
La laïcisation des hôpitaux confirme cette dépossession progressive du rôle de socialisation morale attribué aux religions depuis des siècles. Ces mesures attisent encore les tensions.
La loi de 1905, loi de séparation, est l'élément décisif du dispositif juridique, voulu par la République, permettant de traduire la laïcité dans les faits.
La République enlève à la religion catholique son statut de religion nationale, pose le principe de la dissociation de l'appartenance religieuse et de l'appartenance nationale. L'Etat n'énoncera plus une quelconque norme en matière de choix spirituels, qui relèvent exclusivement de la sphère privée.
L'Etat ne se mêle plus de religion et la religion ne doit plus régenter l'Etat, mais cette séparation n'est pas une exclusion des Eglises hors de la société, ni même hors de l'espace public. L'Etat, quant à lui, possède les édifices religieux construits avant 1905 ; il doit veiller aux principes fondamentaux de la laicité, à savoir liberté (liberté de conscience, donc liberté religieuse), neutralité (face aux religions) et égalité (même traitement pour toutes les religions).
L'établissement de la laïcité ne s'est pas fait sans heurts, mais à chaque étape, c'est le camp du compromis et d'une conception de la laïcité comme séparation-neutralité qui l'a emporté sur le camp d'une laïcité de combat, antireligieuse.
L'Eglise aujourd'hui, après de nombreuses années d'opposition, reconnaît pouvoir accomplir sa mission dans le cadre de la loi de 1905.
Il n'y a plus d'opposition des croyants à la démocratie et la politique républicaine ne se définit plus contre l'autorité religieuse.

Avec la modification du paysage religieux, notamment avec l'émergence de l'islam et la progression de l'athéisme et l'agnosticisme, faut-il redéfinir les principes de
la laïcité?

La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ouvre la voie au pluralisme religieux, puisqu'elle accorde la citoyenneté aux Protestants. L'Assemblée constituante l'étendra aux Juifs en 1791.
Un peu plus tard, Napoléon Bonaparte constatera que le catholicisme est " la religion de la majorité des Français ". Par conséquent, les luttes de pouvoir du XIXème siècle verront surtout s'affronter l'Etat et l'Eglise catholique. Les Protestants participeront activement à la mise en place de la laïcité, voyant là un moyen de réduire l'influence de l'Eglise et du pape.
Judaïsme et Protestantisme ont vécu, avec le catholicisme, le long processus vers la séparation du religieux et du politique, vers la sécularisation de la société.
Les Juifs ont dû constituer un judaïsme conforme à la définition légale, c'est-à-dire opérer une distinction totalement nouvelle au sein des lois de la tradition, entre lois " civiles " susceptibles d'être superposées aux lois de l'Etat français et lois" religieuses ", par exemple alimentaires, qui devaient rester cantonnées dans la sphère privée. Or, aujourd'hui, les Juifs aspirent à une reconnaissance collective plus forte et ils affirment cette identité collective dans la sphère publique : nourriture cachère dans les écoles, possibilités d'absence le jour du shabbat...
L'Islam, est actuellement la 2ème religion en France, en termes quantitatifs, mais il n'a pas vécu le long cheminement vers la laïcité, puisqu'il s'est implanté en France métropolitaine après la 2ème guerre mondiale. Ses spécificités, ses pratiques diversifiées, ses demandes de reconnaissance confrontent à nouveau l'Etat au problème du traitement du religieux et l'amènent à des décisions telles que la création du Conseil français du culte musulman chargé de régler les problèmes concrets d'exercice du culte musulman en France, la loi sur le voile...
Le débat actuel sur la laïcité a pour enjeu majeur l'inscription de l'islam dans la société française. Faut-il réviser la loi de 1905 pour clarifier le concept de laïcité et mieux intégrer les populations de religion musulmane ? C'est ce que souhaite J.A de Clermont, président de la Fédération protestante de France ; c'est ce que refusent tout à la fois l'Eglise catholique, les francs-maçons, les mouvements laïques, des personnalités politiques de gauche comme de droite, considérant que la loi votée en 1905 a énoncé des principes qui ne dépendent pas de la configuration particulière du paysage religieux d'alors, mais qui fixent une conception nouvelle et générale des rapports entre le religieux et le politique.

Les valeurs de la laïcité appliquées aux religions
La loi de 1905 a promu trois valeurs essentielles de l'émancipation laïque :
- la liberté
- la neutralité
- l'égalité

La liberté
L'article premier précise que la République se doit d'assurer la liberté de conscience. Celle-ci, dans sa généralité, s'applique à tous les citoyens, croyants, athées, agnostiques. Elle implique la plus totale liberté de conviction personnelle.
Elle inclut implicitement la liberté de croyance religieuse, c'est-à-dire la liberté d'opinion religieuse, la participation à des rites et le rattachement à des institutions. Chaque individu peut régler sa vie conformément à ses croyances et l'administration n'a pas le droit d'en faire état ou d'en tenir compte. La liberté de religion, comme toutes les libertés, connaît des limites fixées par la loi. Elles concernent seulement l'expression de cette liberté, tiennent à l'intérêt public, à la protection des droits et libertés d'autrui.
La neutralité
L'état abandonne à chacun le droit d'orienter ses choix de vie. Il ne se reconnaît pas compétent pour imposer ses valeurs morales ou religieuses.
L'autorité publique se soucie de la paix civile et les Eglises recherchent les moyens du salut. Ainsi l'ordre du religieux et l'ordre du politique s'affranchissent mutuellement et se redéfinissent chacun dans leur domaine propre.
Le principe de neutralité n'est pas synonyme d'indifférence à l'égard des croyances religieuses. Son objectif véritable est le libre épanouissement de toutes les croyances.
La neutralité n'exclut pas l'intervention de l'Etat, mais elle la limite à ce qui est vraiment nécessaire à l'ordre et à la cohésion sociale. Elle impose à l'autorité publique de ne pas s'immiscer dans l'organisation interne des cultes.
L'égalité
Tous les citoyens sont égaux quelles que soient leurs options spirituelles, religieuses ou d'une autre nature.
Un traitement égalitaire des religions par le droit de l'Etat apparaît comme une conséquence nécessaire des principes précédents. L'idée d'égalité est fortement connotée avec celle de justice, mais l'égalité parfaite des religions semble impossible
Plusieurs facteurs contribuent à l'inégalité des religions en regard du droit :
- l'inégalité de fait : entre des religions installées depuis longtemps, qui disposent d'un appareil important hérité d'une époque de forte pratique et des religions plus récentes au patrimoine modeste, qui doivent faire leur place dans la société.
- l'inégalité au regard du droit applicable : différenciation géographique des règles juridiques. Le régime des cultes varie selon que l'on se trouve à Paris, en Alsace-Moselle ou dans les TOM-DOM. - coexistence de statuts différents selon les religions : pour les associations culturelles, pour le régime d'assurance sociale des cultes ;

Anticléracalisme et libre-pensée
Principalement de 1879 à 1914, période où les relations Eglise-République sont conflictuelles, où on oppose les " deux France " qui se dénigrent et se détestent, sans toujours vraiment se connaître.
Les libres-penseurs sont par principe anticléricaux ; par contre tous les anticléricaux ne sont pas libres-penseurs.
Anticléricaux et libres-penseurs ont la conviction qu'il faut abattre le cléricalisme pour assurer le triomphe des institutions républicaines et rendre à l'Etat toutes les fonctions lui revenant de droit. Les libres-penseurs vont plus loin, en tous cas les plus radicaux d'entre eux : il faut éteindre toute foi religieuse.
De leur point de vue, qu'est-ce que le cléricalisme ?
- une intrusion de l'Eglise " dans les domaines temporels pour transformer l'autorité publique en instrument de ses desseins " J. Lecler in : L'Eglise et la souveraineté de l'Etat 1946, cité par J. Lalouette - La République anticléricale, p.10.
- une négation des conquêtes de la science moderne, un retour aux ténèbres du Moyen-Age
- le contre-pied de la Révolution, pour les libres-penseurs.
Pourquoi se développe-t-il ?
Tout au long du XIXème siècle la religion a été un problème politique. Le clergé, principalement catholique, et les papes ont condamné la Révolution, mais ils ont encore une forte influence sur la société. Certains Français, de plus en plus nombreux, pensent que l'Eglise est un frein au progrès, à la liberté de conscience. D'autre part les papes interviennent de façon croissante dans la vie de l'Eglise universelle et les affaires du monde, si bien qu'ils se trouvent face aux autorités politiques. L'opinion se partage entre la fidélité inconditionnelle au pape et une détestation haineuse.

Comment se manifeste l'anticléricalisme?
- il existe un anticléricalisme institutionnel, visant à isoler le temporel du spirituel pour préserver les droits de l'Etat et la liberté des citoyens. Il aboutira aux grandes lois laiques, celles concernant l'école, puis celle de 1905.
- il existe aussi un anticléricalisme plus polémique (discours, presse, image, caricatures...), pas forcément antireligieux, mais qui peut être anticatholique, parfois antiprotestant. Celui-là discrédite et ridiculise les dogmes, les croyances, les Ecritures saintes, les formes de piété, au nom de la raison, du progrès et de la science.

Les grands thèmes :
- L'hostilité au pape
- L'hostilité aux congrégations religieuses, " corporations parasites " pour Louis Blanc, d'où la décision de les interdire purement et simplement.
- La question scolaire: l'Eglise, au nom de la liberté, ne doit plus assurer l'enseignement.
- Laïcisation de tous les services de l'Etat.

La libre-pensée :
Elle se construit en opposition à une religion et à son clergé. Elle a des valeurs propres, politiques, intellectuelles et spirituelles, elle annonce un nouvel ordre, une nouvelle harmonie dans le monde au nom de la raison et de la science.

Brigitte Macabrey
Professeur de lettres et histoire
1er mars 2005
Créé le 27/09/2012
Modifié le 27/09/2012